Le viol n'est pas un motif: sur une certaine résistance face aux livres de l'après-#Metoo

 


Force est de constater, en cette rentrée littéraire, que nombreux sont les livres – romans, témoignages ou essais – à ausculter la question de la domination masculine, des violences conjugales, du viol, de l'inceste, de la dimension incestueuse de la famille, etc. On s'en aperçoit d'autant qu'avant, disons, la vague #Metoo, ces livres, quelle que fussent leurs différences, étaient rares. On pouvait certes s'attendre à ce que, la parole se libérant, l'écriture, elle aussi, ferait l'expérience de cette libération. Mais il en va de cette littérature de la dénonciation (au sens moral) comme il en est allé à une époque un peu plus reculée de la littérature concentrationnaire: il y a toujours de bonnes âmes pour s'étonner du caractère répétitif de certains "motifs", pour déplorer ce qui serait une uniformisation des récits et/ou témoignages, bref pour condamner d'un air las tout un corpus de textes sous prétexte qu'en abordant, même de façon diverse et sous diverses facettes, un même problème – disons celui de la domination masculine –, ces textes finissent par "lasser". Ce réflexe, qu'on a pu repérer comme je l'ai dit concernant la littérature concentrationnaire, est typique d'une pensée dominante qui, se sachant systémique, ne supporte pas d'être systématiquement critiquées, et se permet de traduire ces critiques, aussi variées et fertiles soient-elles, en termes d'ennui.

Quoi? Encore un livre sur l'inceste? Encore un livre sur le viol! Bizarrement – ce qui n'est bien sûr pas bizarre – on entend rarement: Encore un livre sur l'amour! Encore un livre sur la guerre! On peut bien sûr comprendre que des libraires, par exemple, se sentent dépassés par l'afflux de ces nombreux textes dressés contre le patriarcat – mais on ne leur demande pas de créer un rayon spécifique pour ces textes: ces textes n'appartiennent pas à un "corpus" singulier, spécifique, ils sont une façon nouvelle qu'a la littérature d'occuper une place longtemps aveugle, un angle trop souvent mort. Les drames liés au viol, à l'inceste, aux violences conjugales ont été si longtemps oblitérés ou neutralisés par un discours dominant qu'ils ne pouvaient, après #Metoo, que s'imposer de façon plurielle, non comme des motifs, mais comme les véritables pièces à conviction d'un  indispensable procès moral, lequel, en s'emparant du langage, vise à changer la littérature, longtemps complice des dénis que l'on sait.

Aimerait-on voir en librairie moins d'ouvrages de Vanessa Springora, Camille Kouchner, Charlotte Rotman, Louise Chennevière, Dominique Sigaud, Chloé Delaume, Neige Sinno, Natacha Appanah, Margaux Fragoso, Anne Godard…? Il semblerait plus pertinent de vouloir moins de viols, moins d'incestes, moins de violences conjugales, etc. Il va donc falloir résister à ce mouvement qui cherche à convaincre lecteurs et lectrices qu'il y aurait "trop" de livres parus sur ces "questions pénibles". (Nos étagères sont restées bien trop longtemps des fiefs masculins, et chacun a tout à gagner à se demander pourquoi.)

Non, nous n'en avons pas "déjà" "assez" de ces livres qui, par des moyens souvent dissemblables, traitent non pas simplement de la domination mais questionnent le traitement de cette domination dans et par le langage. Après Marguerite Duras, Annie Ernaux, Christine Angot et tant d'autres qui n'ont pas eu la chance d'être lues à leur juste mesure, il importe de ne pas congédier des voix autres sous prétexte qu'elles ont pour centre de gravité la même violence. La violence sexuelle n'est pas ici, dans ces livres, un thème ni un motif, mais un trou noir pratiqué dans le langage qu'il convient non de combler mais d'occuper. À cette tache éminemment complexe, des livres s'y emploient, avec plus ou moins d'éclat – comme toute œuvre travaillant ses propres blessures. 

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