vendredi 17 février 2012

Gallimard l'a amer

François Bon a mis en ligne sur publie.net sa propre traduction du Vieil homme et la mer, la rendant ainsi disponible aux lecteurs désireux de lire Hemingway en français autrement sous l'accoutrement police dont le revêtit l'immense baudruche Jean Dutourd en 54. Précisons que Hemingway est dans le domaine public aux Etats-Unis et au Canada. Pas en France, parce qu'ici on met plus de temps à mourir afin de protéger les droits de l'immobilisme littéraire, mais bon, passons. La mise en ligne – l'expression me semble de circonstance – du texte d'Hemingway n'est pas du goût des éditions Gallimard, qui voient dans cette "commercialisation" d'un texte ni traduit ni édité par leurs soins un "acte de contrefaçon" et qui somment l'éditeur de le retirer de la vente, et les libraires d'en faire autant. Il faut quand même être très à cheval sur la loi et très obtus éthiquement pour considérer la démarche de François Bon sous l'angle du plus vil brigandage. Quel tort est fait à Gallimard, qui semble craindre qu'on mette en péril son lassant fantasme hégémonique? On ne sait pas.
Bien sûr, il existe des lois régissant les droits d'auteur, d'adaptation, etc. Bien sûr qu'il importe de les faire respecter. Mais ce n'est pas la traduction vieillotte de Dutourd que Bon a mis en ligne. Et il serait peut-être temps de ne pas considérer systématiquement comme illégale toute tentative de diffusion des textes autrement que par la sacro-sainte édition papier. Ni, sous prétexte d'un prétendu respect de l'œuvre et de sa diffusion, d'empêcher les démarches qui visent, au contraire, à en accroître et diversifier le rayonnement. Publier un texte consiste à le faire vivre, et non à conserver un minimum d'exemplaires en cave pour s'assurer qu'on en détient encore les droits ou à juger menaçante toute traduction autre que celle mise en orbite il y a des lustres.
Il est regrettable que certains éditeurs, non contents de prendre en marche le train du numérique après s'en être méfié et l'avoir longtemps gaussé, désignent aujourd'hui comme leurs ennemis ou concurrents ceux-là même qui aspirent, avec le soutien des libraires, à une édition fluide, mobile, nomade, éprise de risques. Blessé, François Bon s'interroge aujourd'hui sur la nécessité d'alimenter la plate-forme extraordinairement dynamique qu'est publie-net. Et François Bon n'a envie ni d'attendre qu'on fête le centenaire de ses éditions ni qu'on lui attribue une plaque de rue. Il veut juste que vivent les textes. (Et qu'on puisse lire Hemingway autrement que sous la plume d'un académicien abonné aux Grosses Têtes et membre du comité de soutien de l'Unité capétienne.)
On aimerait bien que Gallimard se pose un jour la question suivante: "Et pourquoi donc que j'irais pêcher une bête qui ne m'a rien fait?" Pauvre Ernest, priez pour les pauvres pêcheurs…
On se demande surtout pourquoi Gallimard, qui semble porter un amour si profond à ce texte, n'a jamais songé à le refaire traduire…


9 commentaires:

  1. Apparemment Hemingway est dans le domaine public au Canada mais pas aux USA, la démarche de Gallimard bien que très regrettable disposerait au moins d'un fond juridique solide.

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  2. Françoise Granger18 février 2012 à 14:03

    J'aurais dû acheter aussitôt sur remue.net cet Hemingway , mais je n'ai jamais aimé Hemingway et ça a peut-être bien quelque chose à voir avec le fait que la traduction soit de Dutourd...
    L'idéal pour montrer sa bonne foi(!) serait que Gallimard demande sa nouvelle traduction à François Bon en lui offrant un pont d'or, que F.B. se ferait une joie de refuser !

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  3. La bonne foie n'est pas de ce buzz.
    Mais le fichier se multiplie à vitesse grand V.
    Cela s'appelle de la Résistance civile.
    La liste (qui grandit par ailleurs )par ici :
    http://oreilletendue.com/2012/02/17/appui-a-francois-bon/

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  4. Cela rappelle de vieux propriétaires accrochés à leur traduction. Si vous voulez traduire différemment, ces gens vous en empêchent.
    Pourtant, qui lit Hemingway aujourd'hui...un trésor confisqué, donc.

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  5. La traduction de Dutourd est une réécriture, mais celle de Bon n'est pas terrible non plus...

    Par exemple : « Cela le rendait triste, le garçon... »...

    C'est un peu massacrer le style d'Hemingway...

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  6. Vous me voyez au regret de briser ce bel unanimisme qui se répand sur le net, cette machine à générer de l'indignation.
    A la lecture de ce simple extrait trouvé sur la toile, j'ai bien peur que la comparaison ne soit en faveur du sieur Bon; et que le texte, semble-t-il conspué, du sieur Dutour ne soit pas si mauvais.

    A juger sur pièce, en son âme et mauvaise conscience: http://embruns.net/logbook/2012/02/18.html?utm_source=dlvr.it&utm_medium=twitter#traductions-comparees&tw_p=twt

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  7. Quelqu'un pourrait m'envoyer le texte dans la traduction de François Bon ?
    --> ninarojtman@gmail.com
    Discrétion assurée.

    Merci mille fois.

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  8. Cette nouvelle traduction ne peut-elle pas être postée sur une site canadien,l à où le texte original a été élévé au domaine public ?

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  9. Claro,
    Ce n'est pas la valeur des deux traductions.Ce qui est en jeu c'est cette manière au "livre" à venir et présent et par cela toute l’œuvre(la passion de la technologie)de François Bon et les grands moments de sa vérité impatiente.Pas de langage de la technologie,le moteur à explosion,une éthique pour tous.
    Mais ce qui tue vraiment en totalité ne tue rien.Je propose de mettre en comparaison "L’Entretien infini" de Maurice Blanchot et DES SA NOTE avec ce coup de Bon Plutôt que ces tous intéressés les bons les mauvais intéressés par ce buzz et comme intéressés par Le vieil homme et la mer et tout ces autres choix sans intérêts (malins bof tellement reconnus hypocrites à charge inévitablement)que de donner par là à parler pour gagner une loi une politique.l'enjeu de Blanchot l’œuvre de F Bon,qui donne?Dutourd bon choix,le vieil homme et la mer oui,Gallimard ça bien sur et la technologie une passion.

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