Continuons notre tour d’horizon
exhaustif et impitoyable de la rentrée littéraire, qui cette année se distingue
une fois de plus par — hum, pardon, je ne sais pas pourquoi je commence ainsi ce
post, puisque mon intention est de vous parler d’un livre et non de décrire le
fonctionnement de cet éternel tournez-manège qu’est la marée livresque de
septembre. Fermons donc cette parenthèse qu’aucun signe n’a daigné ouvrir.)
Comme l’indique assez clairement
son nom par deux fois palindromique, Ana Tot s’intéresse à l’envers et à
l’endroit des choses. Dans son nouveau livre, méca, elle s’attaque en quarante-trois textes à la duplicité du
dire. Soit un énoncé, assorti de son contraire. Comment la langue s’en
empare-t-elle ? Comment commenter la comparaison contrariée ? Faire
parler la langue, c’est bien sûr la faire bégayer. Dire le dire, ses détours et
ses dérivations passe par une expérience rhétorique. On n’est pas loin de la
maïeutique, même si ici le curseur est sans cesse repoussé :
« les choses ne sont pas comme elles sont. Les choses sont comme elles ne sont pas. A la rigueur, les choses sont ce qu’elles sont, mais pas comme elles sont. Si je te dis que tes cravates sont comme des chaussettes – c’est un exemple, je ne parle pas de toi – ça ne veut pas dire que tes cravates sont comme des cravates. Est-ce que ça aurait un sens de dire qu’elles sont comme des cravates alors que justement ce sont des cravates. »
Voilà. Le mot et la chose. Le mot
qui la chose. La chose que le mot fait être. Ou taire. Car le mot cache la
chose comme l’arbre la forêt, ne nous leurrons pas. Et si nous nous leurrons,
faisons comme si nous n’en savions rien, sinon le leurre aura échoué. De même,
on pourrait considérer les textes d’Ana Tot comme de purs carrousels
rhétoriques, des équations bancales, des analyses d’analyses ; oui, ça
fait souvent cet effet, le langage qui se mord la queue et nous décrit la
morsure tout en mesurant la queue. Mais en fait, non. Jamais quand la langue
s’ausculte on ne sent mieux la présence du corps. Paradoxe ? Je ne crois
pas. En travaillant la matière duelle des expressions (accepter/refuser ;
ce qui importe/ce qui n’importe pas…), Ana Tot exhibe avec ténacité les forces
physiques qui nous poussent à doubler toutes nos assertions :
« j’ai parfois besoin de me dédoubler. Je me parle alors comme si je m’adressais à une autre. Je me sermonne. Je m’encourage. Je me dis – je lui dis : La seule vie qui vaut la peine, c’est la tienne ! Hé, moi ! C’est à toi que je parle ! Evidemment, je ne me réponds pas – je ne lui réponds pas. »
Esquivant tout systématisme
malgré sa hargne systémique, s’appuyant sur l’humour pour faire affleurer l’éventuel
tragique, la machine méca, par sa
scansion performative, se mue lentement mais sûrement en traité de savoir-survivre :
dans la langue, à sa périphérie, avec les armes du corps articulant. A cet
égard, les derniers textes du livre – disons les trois ou quatre derniers –
montrent si besoin est que toute linguistique incarnée est une machine de
guerre :
« Je sais d’expérience que si j’ôtais le masque de silence pour parler… que si, dissipant l’ombre, j’écartais mon double de parole pour me taire… qu’alors, fatalement, il y aurait du sang. »
Rien à redire, tout à relire. Filez
chez votre libraire et exigez votre dose de méca.
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Ana Tot, méca, éd. Le Cadran ligné, 13 €
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