lundi 30 novembre 2015

"Il faut en finir" : l'Asile Artaud

Certes, la parution de lettres inédites d'Antonin Artaud ne peut que susciter l'intérêt, mais comment dire? le volume qui vient de paraître chez Gallimard, et qui s'intitule Lettres 1937-1943, pose quelques petits problèmes. Tout d'abord, la préface de Serge Malausséna, neveu d'Artaud, où ce dernier non seulement se pose en défricheur du corpus, alors qu'on sait combien il a "œuvré" au fil des ans pour contrarier la parution des œuvres complètes, mais nous inflige des souvenirs personnels sans grand intérêt, comme son "émotion" en revoyant le parc de l'asile où il jouait… On hallucine aussi en lisant, en fin de volume, que Malausséna remercie "amis et initiés", quand on sait qu'Artaud n'a cessé de désigner l'initié comme son ennemi premier.
Ensuite, l'introduction rédigée par le Dr André Gassiot, médecin-chef de l'hôpital Cayssiols de Rodez, où nous est infligé cette fois-ci un bref historique de la conception clinique de la folie et du statut d'aliéné, sans parler de considérations sans intérêt du style: "Avec Artaud […] le génie flirte avec le délire".
Mais le pire est à venir, sans doute, car si l'ouvrage qu'on tient entre les mains est présenté comme des "lettres d'Artaud", on se demande bien ce que viennent y faire, insérés au même titre que les missives de l'écrivain, des diagnostics rédigés par divers psychiatres de l'époque, des certificats d'entrée, voire des lettres d'autres correspondants auxdits psychiatres, ou des lettres de la mère d'Artaud – certes, ces derniers documents ne sont pas inintéressants, mais il aurait mieux valu les consigner en annexe, puisque ledit volume se présente, une fois de plus, comme des "lettres d'Artaud", et non comme un "dossier Artaud", lequel existe par ailleurs aux éditions Séguier (Artaud et l'asile, de Danchin et Roumieux). Mais sans doute Gallimard ne peut-il plus assurer la parution des inédits d'Artaud sans la ratification de ses héritiers, qui ont grand besoin de redorer leur blason après avoir contrarier incessamment l'incroyable travail de Paule Thévenin.

Mais passons aux lettres en question, qui précisons-le, ne sont pas toutes inédites. Le corpus ici circonscrit concerne, on l'a dit, les années 1937 à 1943, c'est-à-dire depuis le retour d'Irlande d'Artaud jusqu'à son transfert à Rodez. Au début, Artaud récuse sa propre identité, il n'est pas Artaud, écrit-il, il est Antonin Arlanapulos, ou Antonin Arland, il se dit "grec", "né à Smyrne le 29 septembre 1904" (et non né le 4 février 1896…). Pendant près de deux cents lettres, on assiste à une tentative de désenvoûtement forcené, Artaud s'enfonce dans un délire kabalistique, il renie tout, ses amis, mais surtout sa mère, qu'il refuse de voir, seul lui importe de recouvrer sa liberté. Il nie être Artaud, une façon de rejeter en bloc ses écrits et surtout toute littérature. Tour à tour, il supplie et menace les divers médecins qui s'occupent de son cas. La guerre arrive, mais rien apparemment dans ses lettres ne semblent indiquer qu'il en a vraiment conscience – en apparence, du moins, car ses lettres (jusqu'à quatre par jour) témoignent précisément d'un état de belligérance à la fois intérieur (il est succubé à chaque instant) et extérieur (tous ses proches complotent contre lui), ce qui le pousse à lancer des sorts, à imaginer de violentes guerrillas urbaines, à faire exploser Paris, bref à déployer un arsenal qui l'apparente à un dément alors qu'il survit juste dans un asile tandis que le monde se dépèce heure par heure, systématiquement. Comme il le dit à Yves Tanguy fin 38:
"La vie Messieurs, va faire explosion et ce n'est pas votre stupide logomachie matérialiste qui arrêtera cette explosion."
Et d'ajouter dans la même lettre, en majuscules, ceci:
"PARLER POUR NE RIEN DIRE
                                        EST FINI"
Ce sont des lettres pleines de bruit et de fureur, venues d'un corps assiégé qui cherche à donner forme à sa résistance et refuse d'arrêter d'écrire. Artaud souffre, il veut de l'opium, de l'héroïne, du laudanum. Le sevrage imposé par l'internement est trop violent et rien ne peut plus enrayer ses bouffées délirantes — "graphorrhée" conclut le Dr. Longuet à Sainte-Anne. Il lutte néanmoins pour "s'élever au dessus du Né de la Sueur qui est en moi": déjà se profile le projet d'un corps sans organe, même s'il faudra du temps à Artaud pour parvenir à défricher l'imbroglio psychique dans lequel il s'est enfoncé pour parvenir à une poétique du désenvoûtement, scandée, aux limites de la glossolalie, seule capable à ses yeux de miner jusqu'aux fondements de l'être. Mais le clou reste à tordre, et la poussée "psycho-lubrique" demeure encore à vaincre pour qu'Artaud non seulement se réinvente, mais  devienne le Mômo, l'anti-initié, le suicidé récalcitrant.

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Antonin Artaud, Lettres 1937-1943, édition établie par Simone Malausséna, préface de Serge Malausséna, Introduction d'André Gassiot, éd. Gallimard, 29,90€

vendredi 27 novembre 2015

Toi aussi crois au Believer (et il croîtra pour toi)

Le Believer version française made in Inculte numéro 6 vient de sortir, après quelques sombres mois d'abstinence éditoriale, et c'est peu de dire qu'on est fier de son brillant sommaire. Cette fois-ci, Le "french" Believer regroupe des textes parus dans l'édition américaine ainsi que des textes d'auteurs français, preuve qu'un peu de bâtardise ne nuit en rien à l'élan des lettres. Dans ce numéro 6, vous aurez de quoi rassasier votre féroce appétit:

• Une épatante enquête sur Buzz Martin, le "bûcheron chantant", dans lequel il est fait mention de sa bouleversante ode aux camions-bennes ("Dump Truck Drivers"), de sa rencontre avec Johnny Cash et de la plaie ouverte à son crâne qui signa l'arrêt brutal (et forestier) de sa carrière évidemment en dents de scie.
• Un entretien entre Chuck Palahniuk et Tom Spanbauer où il est question du concept de "dangerous writing", de Derrida, de l'ombre d'une bite bien dure
• Un topo d'enfer sur l'œuvre d'Oscar Micheaux, le premier afro-américain à tourner des longs métrages, dont on a retrouvé un film en Belgique dans les années 90: The symbol of the Unconquered, — eh oui, n'oubliez pas que 90% des films muets sont perdus à jamais…
• Un entretien avec Alan Moore, le crypto-Gandalf des lettres anglaises dont on va vous rebattre les oreilles au cours des mois qui suivent. Moore y évoque bien sûr l'écriture de son gigantesque Jerusalem ("sous-tendu par l'hypothèque selon laquelle nous vivons dans un univers pourvu de quatre dimensions spatiales, au moins"), mais établit également une chouette équation entre art et magie ("des quasi synonymes").
• Un texte de Bruce Bégout racontant sa virée à Las Vegas (ou pas…)
• Une enquête sur la première génération d'artistes féminines auto-proclamées…
• Un entretien avec Gordon Willis, le directeur de la photographie des films de Woody Allen et Coppola
• Un entretien avec Lydia Millet qui nous raconte ses débuts chez Larry Flint…

Et encore bien d'autres CB&R (choses bonnes et revigorantes). Voilà. Cette page de pub vous était offerte par l'Office de Recouvrement des Parties charnues des Ragondins de Saône-et-Loire, dont une filiale indépendante vient d'ouvrir ses portes quelques part à Zanzibar, aucune inscription ne sera acceptée après encaissement.

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Le Believer n°6, automne-hiver 2015-2016, éd. Inculte, 15 €

jeudi 26 novembre 2015

Soudain Proust (12) - suite et fin

Pourquoi se coucher de bonne heure ? (3)


Rappel de l'épisode précédent: Une histoire de fou, on vous le dit, un fou qui rêve qu’il dort et rêve qu’il écrit une œuvre qui le réveille et l’empêche d’écrire. Il faudrait néanmoins parvenir à briser le cercle non de ces heures mais de ces folies raisonnantes dont même Descartes aurait eu peine à percer les arcanes. Ça ne va pas tarder…

Mais soyons plus littéral. Lisons à ras du texte. Que nous disait Proust au tout début de cette prison de Piranèse qu’est la Recherche :
« […] je voulais poser le volume que je croyais avoir encore dans les mains […]».
Voici une indication qui devrait nous aider à mieux comprendre ou à devenir encore plus fou. Car s’il y a folie, il y a logique. Reprenons le fil…

Proust veut écrire. Aussi se couche-t-il tôt. Pour être d’attaque et parce que bien sûr la nuit porte conseil et parfois certaines choses se débloquent pendant le sommeil, n’est-ce pas. Mais voilà qu’il se réveille. Il veut alors poser le livre qu’il croyait « avoir encore dans les mains ». N’est-il pas en train de nous dire quelque chose, là ? De quel livre parle-t-il? Non d’un livre qu’il a entre les mains, et qui aurait glissé sur les draps, serait tombé sur le tapis persan, mais d’un livre qu’il croyait avoir dans les mains. Et qui donc n’y est plus. Ou n’y est pas, n’y a jamais été ? Ne parle-t-il pas, tout simplement, de son œuvre ? De son œuvre qu’il pensait tenir dans ce faible intervalle de trente minutes, car une demi-heure plus tôt, à quoi pensait-il sinon à son œuvre à venir, puisque c’est la raison même pour laquelle il s'était couché de bonne heure ?

Stupéfiant. Nous commençons la Recherche et ce que nous voyons est si énorme, nous saute tellement aux yeux que nous le ne voyons pas – de même que nous ne voyons pas le « nous » qui ouvre Madame Bovary, un nous que Flaubert escamote en quelques pages comme s’il biffait une communauté invisible. Nous avons ouvert la Recherche au moment où Proust la refermait, ou plutôt la laissait disparaître pour la bonne raison qu’elle n’est pas encore écrite. Et si l’on doute encore que le livre dont nous parle Proust n’est pas la Recherche, il suffit de lire ce qu’il en dit après, puisqu’il évoque son contenu :
« il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles-Quint ».
Quel livre évoque, pour ne citer qu’eux, ces trois éléments ? Eh bien de toute évidence la Recherche puisqu’en cet endroit précis, littéralement, concrètement, elles les mentionne, réalisant leur présence. Plus sérieusement, il suffit de lire la Recherche pour trouver, ici et là, mention d’une église (et de plus d’une, cela va de soi, et là je renvoie à la lettre de Proust à Lacretelle du 20 avril 1918: "de même pour l'église de Combray, ma mémoire m'a prêté comme 'modèles' (a fait poser) beaucoup d'églises"), d’un quatuor (celui de Franck, en 5 majeur, mais aussi les 12 et 15 de Beethoven), quant à la rivalité de François Ier et de Charles-Quint, qu'on sait historiquement liés au Traité de Combrai, ne doit-on pas relire Du côté de chez Swann comme un Traité de Combray, preuve s’il en est que Proust est un des plus grands auteurs comiques du XXème siècle avec Joyce ? Etre soi-même ce dont parle l’ouvrage, non pas soi, justement, mais le monde en toutes ses parties – c’est là le programme-proust dans toute sa folie, sa folie visée et atteinte.

Proust, tout au long de la Recherche, le répète : il a peint les hommes comme il l’a pu, « cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux ». Ou des fous. 

mercredi 25 novembre 2015

La phrase du jour

"Le style, c'est une voile sur la mer, le mouvement d'une robe, le coup de pinceau d'une virgule, un soleil couchant en suspens, une ligne d'oiseaux pressés, l'autre qui dort." — Pierre Vavasseur, membre du jury du Prix du style

Ouch ! On aimerait un jour que, définissant ce qu'est le style, un écrivain nous ressorte autre chose qu'un descriptif clinique de l'œuvre de David Hamilton, mais bon, c'est sans doute trop demander. Et puis, le prix du style est censé récompenser un ouvrage pour ses "qualités stylistiques", vous savez, ce petit truc en plus qui fait que certains livres sont bien écrits. Allez, soyons fous, imaginons une autre définition du style:
"Le style, c'est un moignon sur une nappe, le crissement d'un oxymore, le coup de queue d'un centaure, un jet de bave sur une fleur de napalm, des papillons caniches du Venezuela écrasés par une botte de mercenaire aveugle, l'autre qui mord."
Mais bon, qui voudrait d'un prix ainsi défini? A la fois, puisque Antoine Bueno, qui dirige ce Prix du Style, nous explique ceci, avec humour je suppose :
"Aujourd'hui, bien écrire, c'est de la provoc'. Alors, choquons le bourgeois!"
on se dit que c'est pas gagné.

Soudain Proust (12) - suite

Pourquoi se coucher de bonne heure ? (2)

Rappel de l'épisode précédent: Ainsi, on peut confondre, hésiter entre, « se coucher de bonne heure » et aller « chez des amies », comme si le fait de disparaître prématurément pouvait osciller à parts égales entre une vie d’ascète (ou de punie, de fatiguée, d’onaniste…) et une vie mondaine, sociale, débridée, etc.  Dès lors, on peut s’interroger à nouveau sur le fameux coucher de bonne heure du narrateur ? Ne dissimule-t-il pas lui aussi un autre version des faits ?


On en a l’élucidation, quasi anodine en apparence, une centaine de pages après la remarque de Norpois. On est peu de temps après que le narrateur a informé ses parents que l’écrivain Bergotte le trouvait « intelligent », information qui est aussitôt cause de commotion dans le foyer parental. Et voilà Proust  qui se lance dans une longue confession sur son désir d’écrire, jugé inébranlable, mais jamais suivi d’exécution, sans cesse repoussé, au moindre prétexte, la « paresse » n’étant pas le moindre. Or, à force de s’adonner avec ferveur à la procrastination, Proust finit par convenir qu’il perd « espoir », perd « courage ». Que fait-il alors ? Devinez. Ou plutôt non : lisons ::
« […] je recommençais à veiller, n’ayant plus pour m’obliger à me coucher de bonne heure un soir, la vision certaine de voir l’œuvre commencée le lendemain matin. »
Un volume ne suffirait pas à commenter cette dernière phrase, et c’est d’ailleurs ce que Proust a compris. Essayons donc d’y voir plus clair maintenant.  Si Proust, ou le narrateur, se couchait de bonne heure dès l’incipit, c’est qu’il s’y sentait obligé. Et il s’y sentait obligé, astreint, parce qu’il pensait qu’au réveil il se mettrait à écrire. Ou plutôt, et c’est là que ça se corse, parce qu’il espérait qu’il découvrirait alors l’œuvre déjà en marche, comme mise en branle, entamée au cours de la nuit, durant le sommeil qui serait un sommeil non pas réparateur mais créateur. Mais rappelons-nous qu’il se réveillait chaque fois au bout d’une demi-heure, secoué par « la pensée qu’il était temps de chercher le sommeil ». Et qu'il entrait alors en insomnie, comme si son corps faisait la grève de l'inspiration, interdisait à son esprit de profiter d'un état inanimé pour accéder à des plans supérieurs.

Proust joue le jeu de la folie: je rêve que je dois m'endormir, donc je m'éveille. Je crois que je ne suis pas fou, donc je délire. A moins qu’il nous fasse tout simplement tourner en bourrique. Résumons. Il se couche. Soit. Tôt. D'accord. Parce qu’il escompte, en rêve, trouver le déclic de l’œuvre. Pourquoi pas. Mais il n’a pas conscience de l’endormissement. On connaît ça. Pourtant s’il s’endort. Bien. Mais sa conscience, qui a tout intérêt à ne pas la ramener, étant donné l’enjeu – l’œuvre à écrire – reste pourtant sur le qui-vive, se retourne comme un poisson jeté sur le quasi, au point de réveiller le corps. Une histoire de fou, on vous le dit, un fou qui rêve qu’il dort et rêve qu’il écrit une œuvre qui le réveille et l’empêche d’écrire. Il faudrait néanmoins parvenir à briser le cercle non de ces heures mais de ces folies raisonnantes dont même Descartes aurait eu peine à percer les arcanes. Ça ne va pas tarder… (à suivre demain)

mardi 24 novembre 2015

Un coup de Moore et c'est reparti…

Bon, j'avais pris deux décisions importantes. La première, c'était de lever le pied côté traduction, dans la mesure où je venais d'enquiller à la suite: 1/ la relecture de ma traduction du Courtier en tabac de John Barth (1200 feuillets); 2/ la traduction de You bright and Risen Angels, de William T. Vollmann pour Actes Sud (1200 feuillets); 3/ la traduction de A Naked Singularity de Sergio De La Pava pour Lot49 (1200 feuillets); 4/ la traduction de You Animal Machine, d'Eleni Sikelianos (100 feuillets, ouf). En outre je m'étais promis de ne plus accepter de "grosse" traduction. Niet. Plus jamais. Aussi, évidemment, quand Jérôme Schmidt et Jérôme Dayre, des éditions Inculte, m'ont envoyé un petit mail alors que je me faisais semblant de me prélasser à la campagne en me demandant si je voulais bien traduire pour eux le Jerusalem d'Alan Moore, un roman de plus de trois millions et demi de signes, vous pensez bien que j'ai aussitôt répondu: Hors de question, les gars.

Bon, j'aurais dû me méfier. Deux types qui portent tous deux le prénom du saint des traducteurs, c'était déjà louche. Mais non, ils ont été très compréhensifs. Ah oui, on comprend, y a pas de problème. Mais comme ils sont grands de taille et malins d'esprit, ils ont quand même tenu à m'envoyer dans la foulée les trente-cinq fichiers Word du texte de Moore, au cas où l'oisiveté, la curiosité, etc. Appelez ça de la sollicitude, de la bienveillance. Moi j'appelle ça de la perversion. Bref, ce qui devait arriver est arrivé. J'ai téléchargé les fichiers malgré l'absence de connexion internet dans ma Haute-Marne profonde, un miracle qui là encore aurait dû me mettre la puce à l'oreille. Et bien sûr, j'ai cliqué sur les fichiers pour les ouvrir, ayant complètement oublié cette histoire de boîte de Pandore.

Résultat, quelques heures, que dis-je? quelques minutes plus tard j'étais happé par le monstrueux roman de Moore et, propulsé par un enthousiasme qui ne saurait rivaliser qu'avec des formes très aiguës de démence précoce, je revenais aussitôt sur ma profession de foi fainéante et annonçais aux deux Jérôme – ces démons des enfers déguisés en incubes du Styx – que mais bon sang bien sûr j'acceptais cette traduction, c'était évident, et quand est-ce qu'on commence les gars?

Voilà voilà. Que cette édifiante anecdote serve de leçons aux traducteurs débutants: Une fois que vous aurez mis un doigt dans l'engrenage, vous ne pourrez plus faire machine arrière. Dans le domaine de la traduction, on résiste à tout sauf à la tentation.

Ceci dit, je promets solennellement d'arrêter la traduction après le Moore. Juré craché. Sauf si, bien sûr… Ah, quoi? qu'entends-je? Le nouveau roman de Don DeLillo? Zero K ? Sérieux ? Oh. Ah. Bon,  ben, je ne vous retiens pas plus… 

Soudain Proust (Episode 12)

Pourquoi se coucher de bonne heure ? (1)

L’incipit de la Recherche est si connu, si répété par des bouches qui n’ont pas posé leurs yeux sur le corps proustien qu’il est difficile d’en entendre le mystère, ni même d’imaginer qu’un mystère, aussi lumineux et radical que la lettre volée, puisse y résider. Soit, le narrateur se couche de bonne heure, et alors ? Comme il nous parle très vite de son enfance, précisément de son coucher, souvent avancé quand l’ennemi/idole Swan débarquait encore le soir à Combray, on finit par lier cet incipit majuscule aux drames minuscules de l’enfance. Pourtant, on le sait, le « je » qui parle dans cette première phrase n’est pas un enfant, même s’il joue, à sa façon, le rôle d’infans, mais dans la littérature, dans l’écriture, puisque Marcel n’est pas encore Proust par un curieux effet optique et rétroactif sur lequel il n’est plus besoin, peut-être, de gloser. Donc Proust adulte se couche tôt. Il le fait, ou plutôt l’a fait, « depuis longtemps ». Déduisons-en déjà, et ce n’est pas rien, qu’il ne le fait plus. On sait aussi qu’à peine couché il s’endort – « mes yeux se fermaient si vite » – mais que sa pensée, elle, refuse de se coucher et réveille son corps « une demi-heure après ». Il entre alors en insomnie, comme d’autres en religion, non sans passer par divers états confus telle une matière s’étant crue liquide qui se réveille gazeuse avant de réinvestir la solidité du monde réel.

Mais pourquoi se coucher d’aussi bonne heure ? Avant d’en venir aux raisons secrètes du narrateur, posons-nous cette autre question : qui d’autre dans la Recherche se couche tôt ? Ce qui constitue l’ouverture, le motif premier de la Recherche est nécessairement crucial, son retour ne saurait donc être anecdotique, d’autant plus que tout motif, chez Proust, revient au moins deux fois, comme si des tunnels abouchaient des flux parents, même à des centaines de pages d’intervalle. Donc, qui se couche tôt ? Eh bien, Gilberte, bien sûr ! Et c’est cette langue de pute de Norpois qui en informe le narrateur dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs dans ce passage pétillant :
« — Oui, une jeune personne de quatorze à quinze ans ? En effet, je me souviens qu’elle m’a été présentée avant le dîner comme la fille de votre amphitryon. Je vous dirai que je l’ai peu vue, elle est allée se coucher de bonne heure. Ou elle allait chez des amies, je ne me rappelle pas bien. » (p.476)

Ainsi, on peut confondre (ou hésiter entre) « se coucher de bonne heure » et aller « chez des amies », comme si le fait de disparaître prématurément pouvait osciller à parts égales entre une vie d’ascète (ou de punie, de fatiguée, d’onaniste…) et une vie mondaine, sociale, débridée, etc.  Dès lors, on peut s’interroger à nouveau sur le fameux "coucher de bonne heure" du narrateur ? Ce dernier ne dissimule-t-il pas lui aussi un autre version des faits ?
[à suivre…]

lundi 23 novembre 2015

Sous la dictée désirante : Marie-Hélène Lafon

© Jacques Truphémus
Vous avez envie d'histoires? Mais d'histoires de quoi? De gens? De gens qui font des choses, en ressentent d'autres, subissent des déconvenues, les surmontent? D'histoires où ne bosse que l'histoire, où seul s'agite le récit, où l'on n'entend siffler que le fil rouge, serti de quelques nœuds avides d'être dénoués, où l'on ne voit que ce qui est dit? Lisez plutôt Histoires, de Marie-Hélène Lafon, recueil de textes où c'est la langue qui raconte, la ponctuation qui décide, le temps des verbes qui frappe.

Chez Lafon, on ne quitte jamais le réel, la matière des maisons, des lits, des champs, on sent toujours le bombé du ventre, la fuite de l'épaule, le grouillement du silence – et pourtant, si l'histoire est là, avec ses trous, ses bosses, ses rayures, si les êtres perdurent, sexués, violents, soumis, c'est la scansion qui prend sur elle le souvenir des corps. Dans le dernier texte du recueil, l'auteur revient sur la genèse de son rapport aux histoires:
"Au commencement, donc, il n'y aurait pas d'histoires, les histoires ne commencent pas; au commencement il y a du texte en morceaux, des corps et du rituel, de la répétition; le corps de la mère, de la maîtresse, le corps du maître; le rituel de la prière, de la lecture, de la dictée ou de la récitation; et la bribe choisie, le morceau élu, à lire, à réciter, ou à écrire sans fautes et sans ratures, et en tirant la langue."
Et Lafon d'insister, de dire qu'au début, fin 96, quand elle commence à écrire, là encore "elle tire la langue". Et de fait elle ne cesse pas de se livrer à cette pratique exigeante: tirer la langue, comme si la langue était à la fois un fardeau qu'on emmène partout avec soi, et une matière qu'on tire en tous sens, qu'on étire. C'est intéressant, aussi, cette histoire de dictée comme acte fondateur:
"Faire la dictée, c'était entrer physiquement dans le texte que délivrait, produisait, émettait tout le corps du maître […]; c'était habiter les méandres du texte, s'envelopper dans sa chair, s'y enfoncer, s'y mettre à l'abri."
Là où tant d'écrivains ont fini, au fil des livres, par ne plus produire qu'une laborieuse dictée où la langue ronfle au point d'endormir leur propre vigilance, Marie-Hélène Lafon, elle, est partie du sens profond, de l'expérience profonde de la dictée – où se conjuguent à la fois l'injonction (ce qu'on vous dicte de faire) et la diction (le rythme de la chose écrite et lue, la diction au sens musical). Voilà pourquoi les textes de Lafon font mieux et plus que parler des corps, ils en restituent les palpitations. Prenez la virgule. Souvent, chez Lafon, tout d'un coup, la virgule manque, elle a disparu, ça s'emballe. Mais l'on comprend alors que, non, la virgule ne manque pas, elle aurait été de trop, il fallait qu'elle disparaisse pour qu'apparaisse autre chose, souvent une voix, une énumération, la présence physique de l'autre. Et le point virgule? Chez Lafon, c'est comme une entaille, il sépare et à la fois il renforce les liens; il syncope, c'est davantage une gifle nécessaire, un métronome à taloches, afin que la phrase avance encore malgré la difficulté de ce qui s'y fait jour. Quant aux temps verbaux, ils possèdent cette subtile puissance flaubertienne: le passé simple en perpétuel duel avec l'imparfait, le présent qui avance comme une saison, une servante, une officiante, le passé composé qui prépare aux douleurs, 

Il faudrait aussi parler de l'épithète, éminemment rimbaldien chez Lafon, qui vient soudain injecter de l'atroce, du monstrueux, mais aussi de l'indicible, et qui plante ses crocs dans le substantif comme pour l'enfoncer dans la boue du texte, et qui est rare, précieux: "l'appétit bruyant", la "gluance galopante", "l'eau grise", les "impérieuse fragrances", 'l'air cru"… 

Il faudrait parler, aussi, très précisément de la scansion, que l'usage du point martèle, que l'anaphore rend hypnotique, avant que ça déraille, que ça crisse. Des sensations, qui bombardent discrètement chaque énoncé. De la phrase qui s'obstine à vouloir, sans cesse, réinventer notre respiration de lecteur. Du corps de l'homme et du corps de la femme, dont Lafon évalue en chaque détail les densités, les reculs, les affres. Du paysage, qui n'est jamais paysage, mais matière brute et changeante, corps des saisons, pâte dure ou molle invitant aux inscriptions muettes, peinture perçue.

Des histoires? Oui, bien sûr. Mais qui racontent comment la langue reste animale, à l'affût, piégée dans les rapports de domination, avide de fuites souvent impossibles. Des histoires parce que la seule grammaire ici admise et magnifiée est celle du désir, même tu.

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Marie-Hélène Lafon, Histoires, éd. Buchet-Chastel, 16 €

samedi 21 novembre 2015

Que d'Oz! Le magicien Levallois


Le Cycle d'Oz de L. Frank Baum fait partie du patrimoine littéraire américain. Salué par bon nombre des plus grands écrivains de langue anglaise, de Salman Rushdie à Richard Powers, en passant par Margaret Atwood ou encore Thomas Pynchon, les références plus ou moins explicites à ce cycle abondent dans la littérature romanesque anglo-saxonne depuis plus d'un siècle. Cette œuvre cruciale, à l'instar du Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll, n'avait jamais bénéficié en France d'une traduction intégrale. Hormis Le Magicien d'Oz, qui ouvre la série, seuls les deuxième et troisième romans du cycle, qui en compte quatorze, avaient été publiés en langue française, dans des versions tronquées et adaptées pour la jeunesse (Dorothy s'appelait Lily et vivait non au Kansas, mais en... Arkansas ! Et Oz était orthographié... Ohz !).

En 2013, le cherche midi a décidé de proposer au public français pour la première fois une traduction intégrale du cycle. Les trois premiers volumes ont été publiés (le troisième vient juste de sortir…) et les illustrations ont été confiées à Stéphane Levallois.

Stéphane Levallois a ainsi réalisé plus d'une centaine de dessins pour ce projet et, à l'occasion de la sortie du troisième volume du Cycle d'Oz au cherche midi, nous avons eu l'idée de réunir tous les dessins effectués par Stéphane dans un seul ouvrage : Oz, afin de faire découvrir son travail au public, en grand format.

Stéphane Levallois dédicacera son livre à la librairie des Batignolles (75017) le 26 novembre à 19h.

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Stéphane Levallois, Oz, préface de Claro, le cherche midi éditeur, 39 €


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Et donc, également, le troisième volume du Cycle d'Oz en librairie, comportant les deux titres suivants: La Route d'Oz et La cité d'émeraude, traduit de l'anglais par Anne-Sylvie Homassel et Blandine Longre:


vendredi 20 novembre 2015

Du mal à réaliser : Levé multiplié

Treize ans après sa parution, Œuvres d’Edouard Levé, n’a pu qu’acquérir davantage de pertinence. Décrivant plus de cinq cents « œuvres dont l’auteur a eu l’idée, mais qu’il n’a pas réalisées », il interroge la création, surtout artistique, de point de vue finalement frontal (et humoristique) : créer, est-ce mettre à exécution une idée ? Quand l’art est conceptuel, cela peut sembler aller de soi, mais de façon plus générale ? D’où cette impression que, par un effet d’écho, l’idée de l’œuvre est susceptible de faire œuvre en soi. Cela renvoie bien entendu, en partie, à la dimension programmatique de toute œuvre : au départ, il y a projet, intuition, désir d’expérimentation – donc, pour schématiser, idée. L’intelligence de Levé a été de rendre follement pluriel ce mécanisme, comme si dans la prolifération des œuvres envisagées il avait cherché à atteindre ce paradoxe : l’infinité des possibles se heurte à la vanité de leur réalisation. C’est un des effets joyeusement pervers du livre de Levé : moquer l’impulsion créatrice tout en actant sa puissance.

En fait, ce que décrit souvent Levé, ce sont des « principes organisateurs » – le même objet photographié à intervalles réguliers, ou selon des points de vue différents ; l’aléatoire mis au service de la création ; des équivalences dégagées entre les arts pour établir des traductions possibles entre les formes ; une réduction de l’œuvre à son volume, sa matière, etc. ; une contrainte appliquée à la production d’une série… Quelques exemples :
« 143. Un labyrinthe peint en lait écrémé sur la façade d’un musée est détruit par les intempéries. »
« 245. Des photographies montrent, sans acteurs, des décors de studio pour films pornographiques. »
« 295. Plongé dans l’obscurité d’un placard, un homme couvert de poils rouges regarde par l’entrebâillement de la porte. »
On le voit, le canular côtoie ici le conceptuel, non pour que l’un annule nécessairement l’autre, mais pour insister sur le sens tronqué que dégage une œuvre dès lors qu’elle est extraite d’un contexte, d’une trajectoire, d’un corps. Ce qui manque à ces œuvres décrites, finalement, ce  n’est pas tant le fait qu’elles n’existent pas – d’autant plus que certaines existent désormais… –, mais le fait qu’elles soient orphelines. Orphelines et, qui sait, célibataires, un peu comme cette caméra qui, « lâchée du trentième étage, […] filme sa chute ». — Jusqu'ici, tout va bien…
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Edouard Levé, Œuvres, coll. #formatpoche, P.O.L, 9,50€


jeudi 19 novembre 2015

Hemingway contre Daech: à plus d'un titre

Il semblerait que le récit autobiographique d'Hemingway, Paris est une fête, se vende en ce moment comme des petits pains, son titre opérant à la fois comme sésame de résilience et offrande symbolique sur les lieux de massacre parisiens. Bien sûr, le titre français y est pour quelque chose, car en anglais, le livre s'intitule A moveable Feast, autrement dit "une fête mobile", par opposition aux "fêtes fixes".

Par exemple, en anglais, si vous dites "it's a moveable feast", ça veut dire "Il n'y a pas de date fixe". Bien sûr, Hemingway a joué aussi sur le sens de "feast", qu'on peut traduire par festin, banquet, réjouissances. On peut donc supposer très naturellement que si l'on avait choisi comme titre français Sans date fixe, il ne susciterait pas aujourd'hui l'engouement qu'il suscite  – la notion d'imprévisible étant soudain nettement, et cruellement, moins séduisante. Par ailleurs, le livre est paru de façon posthume, Hemingway s'étant tiré une balle dans la tête trois ans avant sa parution.

Mais l'histoire éditoriale a tranché : ce sera et c'est Paris est une fête. Preuve s'il en est que les traducteurs sont des gens profondément optimistes. Et les Parisiens sensibles à leurs trouvailles. Mais peut-être que Le Festin nu de Burroughs aurait lui aussi fait l'affaire… Ou mieux: L'innommable, de Becket…

Perpignan Crash Test

Ce soir jeudi 19 novembre, je serai à la librairie Torcatis, à Perpignan, à 18h30, pour une ultime rencontre autour de mon livre Crash-test (l'adresse? Ah oui, la voici : 10, rue Mailly 66000 Perpignan).

La librairie Torcatis est une librairie particulière en ce qu'elle fut très liée à la personne de Claude Simon, via Jean-Louis et Odette Coste. Aujourd'hui, c'est Roger qui a repris l'affaire avec sa femme Brigitte, et l'âme de Simon n'a pas cessé d'y flotter, on veut bien le croire. Torcatis a fêté cette année ses soixante-dix ans, excusez du peu.

On se réjouit d'y aller, d'autant plus qu'on peut y trouver nombre de livres de Simon (rares, épuisés) ainsi que quantité d'ouvrages critiques sur son œuvre. On va encore se ruiner, je le sens. En plus, il devrait faire 23 degrés. Donc, oui, on sera sûrement en terrasse. Avec un livre. C'est sans doute ce qu'il y a de mieux à faire en ce moment: lire en terrasse. 

mercredi 18 novembre 2015

Lâchons les chiens nos plaies ont soif


"quelques repères grammaticaux ici et là tout baigne
je ne peux plus m'arrêter je suis le mouvement et le
mouvement qu'il imprime papiers trop de papiers plus
de papiers nous avions la meilleure vue une goutte
d'eau sur le macadam a suffi ensuite je ne sais plus la
lune sur la pupille les cris des loups le sabre de la joie
venant enfin à bout du goulot d'être puis le sang du
champagne qui fuse rouge la nuit éteint le danger et
de sa base naît inconcevable l'abri qu'on n'a pas sur
garder quittons les cavernes de l'être c'est facile un swing
puis un autre c'était donc ça résister assez lâchons les
chiens nos plaies ont soif"

(extrait de Comment rester immobile quand on est en feu,
à paraître le 7 janvier aux éditions de l'Ogre)

« Nous ne rapporterons pas le récit » : Soutter en sa nuit

En s’attachant au parcours de l’artiste Louis Soutter, Sereine Berlottier a réussi à éviter tous les pièges du puzzle biographique, préférant offrir à la trajectoire solitaire et cadenassée de cet artiste reclus une écriture procédant du même geste fragmenté qui fit de Soutter un peintre secret, isolé, tantôt interné tantôt nomade, mais dont le travail toucha en profondeur Giono, Le Corbusier et quelques autres.

Louis sous la terre ne cherche pas à percer le mystère de cette vie silencieuse, qui semble basculer un jour, à la fin du dix-neuvième siècle, après un mariage malheureux qui conduisit Soutter en Amérique puis le vit rentré, quelque chose de cassé en lui. Plutôt à l’accompagner, cette vie, à en doubler certains contours, certaines lignes de fuite, dans l’espoir de les faire vibrer et, qui sait,  nous faire parvenir quelque écho, même brouillé, de ce que Soutter éprouva dans la boîte noire de sa chair :
« Tu couvriras la feuille sans plus rien savoir que le bruit de la plume qui écrase l’air. Tu grifferas. Tu respireras bruyamment. Tu seras seul. Tu regarderas l’ombre d’une branche dévorer le tronc qui la porte. Tu te nourriras de croûtes de pain. Tu partiras à la nuit tombée. Tu reviendras dix jours plus tard. Ou bien tu ne peindras pas. Tu laisseras la faim grandir en silence. Tu lui offriras des prises secrètes, des trophées inutiles. Tes os grésilleront sous le poids du vent. Tu auras mal. Tu ne sentiras rien du tout. »
Ici, le temps du futur se veut moins tentative d’extrapolation que dépliage d’un possible, et Berlottier ne cherche pas à pénétrer la conscience de Soutter mais plutôt à créer les conditions de sa survie, à nous rendre à la fois tangible et incarnée l’obscurité tenace dans laquelle Soutter s’enfonça, jusqu’à la cécité qui ne l’empêcha pas de continuer à peindre, avec les doigts, et c’est sans doute dans la « description » – mais le mot est impropre, il faudrait plutôt parler de « relance » – des toiles de l’artiste que Berlottier réussit à nous faire voir son œuvre par la pure intellection de l’écriture, allant jusqu’à s’immiscer entre les silhouettes peintes :
« Des mains jetées en avant, tâtonnant dans le vide, ne se touchent pas. Pas de rencontre, pas de heurt, aucune griffure, rien d’autre que ce tourbillon d’impuissance où les corps plient, le crâne nu, l’œil vide, sans issue que mon œil où les coudes tentent de se frayer un passage, ongles pointus, mais je ne veux pas de vos larmes, ni de votre espérance,, il n’y a pas assez de place en moi pour toutes ces fuites, ni de quoi vous habiller tous, si nombreux, si nus. »
S’avançant sous les ombres froissées de Van Gogh et Artaud, le Soutter de Sereine Bellotier nous devient immensément présent, réel. Et quand, dans les pages 77 à 84, l’auteur prend le risque de faire parler les formes mêmes de la peinture, on éprouve le rare et précieux sentiment d’être enfin passé de l’autre côté, ce qui paraissait impossible :
« Nous allons périr sur les chemins. Mais aucun de nous ne prend le même chemin. Nous ne nous tiendrons pas la main. Nous ne rapporterons pas le récit. Un œil coule, quelqu’un compte nos doigts peut-être, à quoi bon. Souplesse. Nous dansons dans un cercle rouge, simplifiés, nocturnes. Nos cheveux lents plongés vers la terre. »
Louis sous la terre, certes, mais traversé dans ces pages par un soleil généreux et subtil.
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Sereine Berlottier, Louis sous la terre, éd. Argol, 18 €


mardi 17 novembre 2015

La phrase du jour


«La France devrait bombarder Molenbeek» — Eric Zemmour

Eh bien, Eric, sache qu'on envisage sérieusement la chose. Mais laisse-nous le temps d'évacuer tous ses habitants, même ceux qui ne sont pas très recommandables. Laisse-nous aussi le temps de t'y assigner à résidence, seul avec tes idées qui doivent être un formidable rempart non seulement contre la barbarie mais également contre l'intrusion de la plus petite neurone existante. Mais peut-être ne penses-tu pas ce que tu dis, dans la mesure où tu ne penses pas vraiment, sauf si on appelle penser cette forme d'aérophagie verbale que tu sais vendre en parfait colporteur de tes nauséabondes opinions. J'espère que tes éditeurs t'approuvent et te soutiennent, vu que tes opinions n'en sont même pas, et relèvent désormais de l'incitation à la haine, voire au meurtre. Parce que s'ils ne soutiennent pas, ils devraient le faire savoir, et vite.

Quand Dicker fait la pub

J'apprends par Livres-Hebdo que Joël Dicker, l'auteur du Livre des Baltimore, va s'essayer "à la comédie dans une web-série publicitaire vantant les mérites de la nouvelle Citroën DS 4, et s'accompagnant d'une nouvelle inédite".

J'espère de tout cœur que la nouvelle de Dicker mêlera élégance et dynamisme pour une expérience de lecture exceptionnelle. Sophistiquée et épurée, son écriture intègre on le sait les exigences d'une lecture réactive, agile et souple. Bref, encore une sortie de route comme on les aime…

Comment rester immobile quand on est en feu

J'aurai aujourd'hui entre les mains mon prochain livre, Comment rester immobile quand on est en feu, une "anti-ode" d'une centaine de pages qui paraîtra le 7 janvier aux éditions de l'Ogre. Oui, je sais, c'est dans longtemps, mais l'urgence elle aussi aime à prendre son temps. (Et comme ce titre résonne étrangement après ce qui vient de se passer…) Immobile, donc. Mais en feu.

C'est un texte commencé il y a six ans, hors les sentiers de la narration, pour tenter d'aller plus loin dans une langue que tout chahute et électrise, qui s'accroche à la voix mais renâcle au réel, et pense pourtant qu'est politique toute tentative pour écorcher les évidences que tisse la parole. En exergue, je cite ces vers de Claudel, extraits de la quatrième Grande Ode, La muse qui est la grâce:
« Que parles-tu de fondation ? la pierre seule n’est pas une fondation, la flamme aussi est une fondation, / la flamme dansante et boiteuse, la flamme biquante et claquante de sa double langue inégale ! »
Ces vers, prenons-les comme une mesure musicale, une invitation à faire dialoguer entre elles deux aspirations en apparence contraires, l’une portée vers le temps de la grâce, l’autre attirée par le plancher des vaches. Deux régimes de langue, donc, l’une danse l’autre pas, mais toutes deux sont prêtes à en découdre. Il s’agit donc ici, aussi, d’en découdre, de découdre le langage, de faire craquer ses coutures. Comment rester immobile quand on est en feu est à la fois un questionnement – l’exercice est périlleux – et un mode d’emploi – essayons toujours… –, une entreprise de gai savoir, où l’abstrait donne des coups. C’est le langage qui parle ici, incarné dans deux voix prises entre deux feux, avec pour horizon tremblé le refus d’être dupe et la joie de résister.


Peigné entre les lignes

Du fait des massacres survenus récemment à Paris, et suite à l'état d'urgence décrété dans tout le pays, le Clavier Cannibale ne voit aucune raison de cesser ses activités. Corollaire: La littérature n'est pas menacée: la littérature est une menace.

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Entre les lignes : cette expression, Geneviève Peigné, l’auteure de L’interlocutrice, l’a posée un jour à sa mère, mais elle ne pouvait se douter qu’elle en aurait un jour une explication éclatée, improbable — « vibratoire ». C’est pourtant ce qui s’est produit le jour où, passant en revue les affaires de sa mère, décédée après plusieurs années sous le joug cruel d’un Alzheimer, elle s’aperçoit que les livres que lisait sa mère, des romans policiers parus aux éditions du Masque – 23 au total, même s’il y en eu plus – portent en eux, entre leurs lignes, des notations manuscrites. Odette – la mère de l’auteur – sentant la mémoire et le langage lui échapper, se servait de ces récits populaires pour laisser des traces, recourant aux mots des autres, qu’elle commente, souligne, auxquels elle répond aussi, afin de continuer à exister autrement, d’insister en secret.
L’interlocutrice est d’abord le livre d’improbables retrouvailles,  celles,  posthumes, entre la fille et la mère à travers le legs de tiers livres :
« La fille est transportée de joie. Elle va la retrouver – Odette. La comprendre. Elle va vivre avec elle de ce corps nourricier qui est celui de la lecture. C’est le legs. La découverte laissée à votre intention au fond d’un coffre. Comme dans les contes de fées. Certes de quoi exulter. »
Bien sûr, le legs est douleur, même s’il demeure présence. Et il y a toujours le risque d’enfermer la personne disparue dans « le miroir des livres ». Mais les mots laissés par Odette ne font pas que signaler, faiblement, la persistance d’une conscience amoindrie, tordue, ils fondent aussi, malgré eux (?), une poétique dont sa fille doit rendre compte et  laquelle, par ce livre, elle rend justice. Et si la lecture mêlée des textes d’Exbrayat, Agatha Christie où s’interpose la voix d’Odette, révèle un « tel charroi de peines », on y sent physiquement, aussi, la force d’une femme cherchant, en secret, à dialoguer avec le langage, profitant in extremis du « tourniquet des significations, des intuitions, des presciences », ainsi que l’exprime admirablement Geneviève Peigné, qui finit par dire ceci à propos des mots qu’écrit sa mère : « C’est calciné et clair. »

Et l’auteure finalement de redoubler le geste maternel en s’immisçant à son tour dans les pages commentées, afin d’ajouter épaisseur et empathie à cette tresse interrompue. Parlant des livres retrouvés, Geneviève Peigné dit « les livres écrits par Odette ». D’une certaine façon, celle-ci continue d’écrire dans les livres cette fois-ci de sa fille, non par le sec artifice de la citation mais sous l’emprise d’un flux plus puissant, et dont seule la lecture – en tant que dialogue décalé – peut rendre compte.
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Geneviève Peigné, L’interlocutrice, Le Nouvel Attila, 16 €

lundi 9 novembre 2015

Quelque part au-delà de l'arc-en-ciel (et des ondes)

Le problème avec les très beaux endroits, c'est que souvent on ne capte pas internet. Mais l'intérêt des très beaux endroits, souvent, c'est qu'on n'y capte pas internet. C'est quelque part dans le Lot, dans un hameau perdu (mais pas pour tout le monde), et la vue est magnifique. Donc le Clavier Cannibale va faire une petite pause jusqu'au 16 novembre… Dans la valise, un peu trop de lectures, mais on ne sait jamais, de toute façon trop c'est mieux:

• Sarah Bahr, Embâcle, éd Les petits matins
• Fred Léal, Le Mont Perclus de ma solitude, POL
• Georges Dibi-Huberman, Ecorces, éd. Minuit
• Marie-Hélène Lafon, Histoires, Buchet-Chastel
• Sereine Berlottier, Louis sous la terre, Argol
• Gilbert Sorrentino, L'abîme de l'illusion humaine, trad. Hoepffer, Cent Pages
• Edouard Levé, Œuvres, POL
• Pierre Lepori, Comme un chien, éd. d'En bas
• Marie Cosnay, L'allée du bout du monde, Publie Papier
• Geneviève Peigné, L'interlocutrice, Le Nouvel Attila

Au programme, également, côté traduction, fin de la relecture de ma traduction de A Naked Singularity, le roman monstre de Sergio De La Pava, à paraître chez Lot 49. Côté écriture, on va avancer sur le livres en cours, sur Soudain Proust et sur quelques autres projets fuligineux dont on vous parlera quand le moment – ce fils du dahu et de la tarasque – sera venu.

samedi 7 novembre 2015

Onfray quoi sans lui

"L'euthanasie, c'est la possibilité d'éviter le spectacle de sa mort". — Michel Onfray

Cette phrase, prononcée par le moniteur de philosophie Michel Onfray, m'a frappé, non par sa profondeur abyssale et sa sémillante générosité, mais par l'espoir qu'elle semble porter à bout de neurone telle une flamme ignifugée (euh?). Je me demandais  comment on pourrait s'y prendre pour éviter le spectacle de la mort de la pensée qu'incarne, en son pénible goutte à goutte mental, Onfray. Eh bien, nous avons maintenant une amorce de réponse, je crois.

Bon, sinon, sachez qu'un recueil de textes de Gilles Deleuze vient de sortir aux éditions Minuit, sous le titre Lettres et autres textes. Quel rapport avec Onfray, me direz-vous? Aucun, vous répondrai-je. Onfray dévale les pentes de sa poudreuse pensée tandis que Deleuze réinvente, à chaque page, le concept de flocon.

vendredi 6 novembre 2015

Wanted !


Oh la vache !

Juste un petizeur (= petit teaseur, yo) pour vous signaler la parution en janvier chez Grasset d'un livre intitulé Oh la vache!, écrit par David Duchovny (oui, ze Ducho from Californication), et traduit par mes soins ruminants. Voici la présentation qu'en fait l'éditeur:

"Vous connaissiez Emma Bovary ? Voici sa lointaine cousine américaine, Elsie, une adorable et innocente petite vache au destin tout aussi romanesque. Pour Elsie Bovary, le bonheur a toujours été dans le pré – jusqu'au jour où elle prend conscience qu'elle est vouée à finir en steak haché dans nos assiettes. Bien décidée à éviter l'abattoir, Elsie se lance dans un projet de Grande Evasion. Son objectif : l'Inde, où elle sera considérée comme un animal sacré. Deux complices la rejoignent : Shlomo le cochon converti au judaïsme et Tom le Dindon qui voulait émigrer en Turquie. Et voici nos trois compères embarqués dans des aventures trépidantes, loufoques et hilarantes. Pour son premier roman, l'acteur David Duchovny détourne la fable animalière avec un toupet irrésistible et se révèle un écrivain... vachement talentueux ! Best-seller surprise aux États-Unis, Oh la vache ! est l'OVNI littéraire de l'année : une comédie déjantée, bourrée de clins d'oeil, politiquement incorrecte et moins candide qu'il n'y paraît, entre George Orwell et Tex Avery."

Bon d'accord, ça ne sort que dans deux mois, mais il n'y a pas d'heure pour les braves. Et puis on est vendredi. Et puis c'est comme ça.
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David Duchovny, Oh la vache! traduit de l'anglais par Claro, éd. Grasset
[Parution :  13/01/2016 / Pages : 216 / Format : 130 x 190 mm / Prix : 16.90 €]

jeudi 5 novembre 2015

Mon autobiographie enfin rééditée !

Dans mes livres, j'ai toujours pris soin de ne rien révéler de moi-même, faisant barrage à l'intime, préférant des voies/voix détournées pour explorer les profondeurs troubles et grisantes de la psyché et les ressorts charnus et maniaques du corps. Et puis un jour, avec l'âge – j'aurai bientôt trente-huit ans… –, j'ai pris conscience qu'il manquait à mon œuvrette la note personnelle qui aurait pu leur valoir une plus vaste audience et leur garantir un retentissement plus retentissant. J'ai donc décidé d'écrire mon autobiographie, de tout dire, de ne rien cacher, bref, de mettre mon âme à nu. L'écriture de ce livre fut longue et pénible, mais, une fois la pudeur rejetée et la vanité bridée, j'ai réussi à mener à terme ce qui est selon moi un de mes projets les plus ambitieux. A sa sortie en 2012, mon livre-confession a connu un succès très modeste, mais heureusement, suite sans doute à sa récente traduction en coréen, il vient de paraître en édition de poche et je ne désespère pas de voir son lectorat enfler à vue d'œil. Bref, si vous voulez en savoir plus et mieux sur l'auteur de ce blog où les bisounours finissent systématiquement étripés, je vous conseille de vous lancer à corps perdu dans la lecture palpitante de mon édifiante autobiographie, que publient ces jours-ci les éditions Tom'Poche, et qui a pour titre Qui veut sauver le caïmantoultan. L'ouvrage est généreusement illustré par Nathalie Choux. En voici, pour les curieux, les grandes lignes:
Caïmantoultan est un drôle d’alligator, du genre râleur mais pas méchant... Avec lui, on a toujours tort. Aussi, préfère-t-il rester seul à bouder sous son gros tas de feuilles ou caché dans les eaux troubles du fleuve. Mais avoir mauvais caractère n’est pas ce qu’il y a de mieux pour se faire des amis, et Caïmantoultan en aura besoin d’… amis ! Un album pour aider les petits (les plus grands !) râleurs a retrouver le sourire !!

mercredi 4 novembre 2015

Eros Aquitaine

Vendredi 6 novembre, à l'invitation de l'association "Permanences de la littérature" et dans le cadre du Festival Ritournelles, je participerai à une soirée de lectures en compagnie de Mathieu Riboulet, Philippe Adam et Frédéric Boyer. Ça sera à Bordeaux, ça sera à 20h30, ça sera au Molière-Scène d'Aquitaine. Le thème: Eros. Donc, avec un peu de chance, Thanatos sera également de la partie…

mardi 3 novembre 2015

Afin que cessent certaines pressions exercées sur les bibliothèques publiques

L’association Bibliothèque en Seine-Saint-Denis, inquiète face à de nouveaux cas de censure en bibliothèques, vient de publier le communiqué suivant, qu'on vous invite vivement à lire et faire suivre:


"Si le procédé n’est pas complètement nouveau, l’association Bibliothèques en Seine-Saint-Denis constate depuis ces derniers mois et quelle que soit la tendance politique des exécutifs locaux une multiplication d’attitudes en contradiction avec la vocation pluraliste des bibliothèques, vocation rappelée par l’ABF lors de sa prise de position de juin 2014 contre les pressions exercées sur les bibliothèques publiques, et inscrite au Manifeste de l’Unesco :
‘La bibliothèque publique, porte locale d’accès à la connaissance, remplit les conditions fondamentales nécessaires à l’apprentissage à tous les âges de la vie, à la prise de décision en toute indépendance et au développement culturel des individus et des groupes sociaux. Les collections doivent refléter les tendances contemporaines et l’évolution de la société de même que la mémoire de l’humanité et des produits de son imagination.’1
L’association souhaite dans ces conditions alerter élu(e)s, professionnel(le)s, publics, artistes, auteur(e)s sur ces dérives, qui prennent des formes diverses : contrôle des listes d’acquisition, censure complète ou partielle d’expositions, de rencontres… et vont à l’encontre du travail des bibliothécaires qui œuvrent à ‘favoriser la réflexion de chacune et chacun par la constitution de collections répondant à des critères d’objectivité, d’impartialité, de pluralité d’opinion, à ne pratiquer aucune censure et à offrir aux usagers l’ensemble des documents nécessaires à sa compréhension autonome des débats publics et de l’actualité.’2

Rappelons l’importance de la confiance accordée dans l’exercice de leurs missions aux professionnels de la lecture publique, experts en leur domaine, qui ne doivent subir aucune forme de censure, idéologique, politique, religieuse ou commerciale. Plus que jamais la bibliothèque et les professionnels qui oeuvrent toute l’année en direction de tous les publics sans distinction d’âge, de sexe, de catégorie socioprofessionnelle doivent être soutenus dans leur travail.

En Seine-Saint-Denis comme ailleurs les bibliothèques sont un lieu privilégié d’accès au savoir, à la culture, à la création la formation et aux loisirs. Elles contribuent ainsi à rendre possible pour tous la formation et l’exercice de l’esprit critique, condition sine qua non de la pratique de la citoyenneté au sein d’une société démocratique.
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1. Manifeste de l’UNESCO sur les bibliothèques publiques adopté en nov. 1994
2. L’ABF exprime sa position sur les pressions exercées sur les bibliothèques
publiques: http://www.abf.asso.fr/1/22/410/ABF/l-abf-exprime-sa-position-sur-les-pressions-exercees-sur-les-bibliotheques-publiques

SI VOUS LE SOUHAITEZ, Exprimez vous aussi votre inquiétude et l’attachement que vous portez aux bibliothèques en Envoyant votre nom, prénom et profession à l'adresse figurant en lien sur le site de l'Association."

lundi 2 novembre 2015

Soudain Proust (Episode 11)


Il y a de toute évidence un mystère Bergotte, mais il s’agit sans doute d’un leurre. On a évoqué divers modèles à ce personnage d’écrivain : Anatole France, Paul Bourget, même Flaubert… Osons pourtant une hypothèse un peu folle, mais dont la folie ne saurait être déplacée dans cette immense asile qu’est la Recherche : Bergotte c’est Proust. Ou plutôt : Bergotte est un moment de Proust, un possible à la fois passé et à venir, un pli-Proust. Afin d’étayer cette intuition, retournons sur nos pas, laissons la madeleine s'extraire de la tasse de thé… et revenons à Combray.
Le narrateur est « étendu sur [son] lit, un livre à la main. » On ignore pour lors quel livre il lit, on sait juste qu’il ne veut pas interrompre sa lecture, et qu’il va la continuer « au jardin, sous le marronnier, dans une petite guérite en sparterie et en toile » et où il s’espère à l’abri des regards. On sait, ou plutôt on apprendra bientôt, que ce lecteur, grâce son ami Bloch, voue un culte à Bergotte, ce qui nous autorise à penser que c’est un livre de Bergotte qu’il lit. Ce n’est encore qu’une hypothèse. On sera fixé sur la question en lisant, dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs, cette remarque :
« des temps anciens où j’avais commencé à lire ses livres, dans notre jardin de Combray. » (Pléiade, 568)
Il est précisé en outre que le livre en question est composé de descriptions de paysages. Voici d’ailleurs comment Proust évoque cette expérience de lecture :
« C’est ainsi que, pendant deux étés, dans la chaleur du jardin de Combray, j’ai eu, à cause du livre que je lisais alors, la nostalgie d’un pays montueux et fluviatile […]. »
Retenons ce mot un peu précieux: fluviatile, et projetons-nous en avant, jusque dans la troisième partie, qui vient de commencer et où le narrateur se penche sur le mystères physique des noms :
« […] Lannion avec le bruit, dans son silence villageois, du coche suivi de la mouche ; Questambert, Pontorson, risibles et naïfs, plumes blanches et becs jaunes éparpillés sur la route de ces lieux fluviatiles et poétiques […]. »
Ainsi, par un surprenant effet de dédoublement et de carambolage temporel, naît l’impression suivante : le texte que lisait Proust n’est autre que celui qu’il va écrire trois cents pages plus loin. L’indice est mince, certes, mais il est d’autres passages qui semblent renforcer cette hypothèse, non sans humour de la part de Proust, comme ces lignes, situées dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs, et dans lesquelles l’acide M. de Norpois critique sévèrement l’œuvre et le style de Bergotte :
« [dans ses livres] où on ne voit qu’analyses perpétuelles et d’ailleurs, entre nous, un peu languissantes, de scrupules douloureux, de remords maladifs, et, pour de simples peccadilles, de véritables prêchi-prêcha (on sait ce qu’en vaut l’aune), alors qu’il montre tant d’inconscience et de cynisme dans sa vie privée. »
La charge est féroce, assurément. Qui donc est Bergotte ? Pour Norpois, le doute n’est pas permis : « au fond c’est un malade ».  Or que nous dit Proust quelques lignes plus loin ? A propos de sa discussion avec Norpois, il nous précise ceci :
« […] c’est le moment où un homme sain d’esprit qui cause avec un fou ne s’est pas encore aperçu que c’est un fou. »
Résumons. Bergotte est malade, Proust est fou. Bergotte est un « joueur de flûte » qui se complaît dans des « discussions oiseuses et byzantines », un écrivain, « bien peu viril » (toujours selon M. de Norpois). Quant à Proust, ironie du sort, il mourra au 44 de la rue… Hamelin.