samedi 17 août 2019

Patientes antennes: Traduire "Vers la baie", de Cynan Jones


Vers la baie, quatrième livre traduit de Cynan Jones, est l’exemple typique du roman qui force l’admiration, une admiration partagée à parts égales entre son auteur et sa traductrice. La prose de Jones, qui atteint des sommets de précision même quand elle s’attache à décrire des états diffus ou des sensations improbables, ne souffre aucun flou, et il fallait l’incomparable talent de Mona de Pracontal pour qu’elle puisse renaître avec la même cinglante acuité.

Le récit, en lui-même, est d’une simplicité absolue, et réside tout entier dans la dérive en mer d’un homme sur un kayak, ses tentatives aussi désespérées que méticuleuses pour se maintenir en vie, ses liens avec le monde réduits aux mouvements de l’eau, à la brûlure du soleil ou la mitraille des pluies. Non seulement la traductrice devait rendre la phrase dans sa rêche économie, mais également dompter un certain lexique marin sans qu’il déséquilibre la syntaxe. La tâche a dû être rude, mais elle a été si bien menée qu’à aucun moment on ne sait pointer les os de l’anglais sous la peau du français. On sent en outre à chaque instant la délectation du mot juste, qui ne sert ici aucune fioriture, mais au contraire assure la nécessaire tension de chaque énoncé, un peu comme ce « bonbon de beurre brûlé qui poisse les doigts » : l’image a ressuscité en français dans sa pleine sonorité.

Le texte (français), en oscillant subtilement entre temps du présent, du passé simple et de l’imparfait, parvient à restituer à merveille la sensation de déséquilibre qui menace à tout instant le récit :
« Il avait un tintement dans les oreilles, une stridulation d’insecte. Il se sentait ivre. Sa tête éclatait sous les pulsations. Il laissa la lumière entrer petit à petit, comme s’il l’avalait par gorgées avec son œil, leva la tête et vit l’eau. Il crut d’abord qu’il était aveugle, puis il comprit : il n’y avait que l’eau à voir, rien d’autre. »
La cadence soutenue ici entre autres par les sons « v », « t », et « s », n’est possible évidemment que parce que la traductrice a l’oreille absolue, et que ses choix de traduction sont intrinsèquement liés à un instinct musical.

La beauté dénudée du texte de Cynan Jones est donc ici non pas magnifiée mais interprétée sur un clavier non moins exigeant. C’est une question d’équilibre, un équilibre chimique, quasi magique ; disons plutôt que cette traduction est une affaire électrique, une histoire de tensions, d’impulsions, de reconduction des forces magnétiques – et comment mieux expliciter la chose qu’en citant ce passage exemplaire qui semble à la fois décrire le miracle de la prose de Cynan Jones que celui opérée par la traductrice, Mona de Pracontal :
« L’orage était né à plusieurs kilomètres au large. Une masse d’air avait fini par céder à d’infimes variations et devenir instable. Sous les différentes pressions, un nuage s’était formé et déplacé, poussant l’air froid devant lui.
En chemin, le nuage lui-même se mit à se polariser. Les charges positive et négative qu’il contenait se séparèrent. La charge négative amassée dans sa base envoyant des traceurs descendants – de l’énergie négative, qui progressait par lignes – jusqu’à ce que le sol réponde en émettant des traceurs à charge positive, patientes antennes.
Quand les deux charges se rencontrèrent, le courant circula, essayant de neutraliser la séparation qui s’était faite dans le nuage. De la court-circuiter.
La foudre n’est pas la décharge. C’est l’effet local de la décharge. Autour de laquelle l’air explose. »
La lecture n’est pas le texte. C’est l’effet traduit du texte. Autour de laquelle le lecteur exulte.

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Cynan Jones, Vers la baie, (titre original : Cove), traduit de l’anglas (Pays de Galles) par Mona de Pracontal, éd. Joëlle Losfeld

vendredi 16 août 2019

Technique du déluge: "Borgo Vecchio" de Giosuè Calaciura


Paru il y a deux ans en Italie, et traduit une fois de plus avec brio par Lise Chapuis, le nouveau roman de Giosuè Calaciura s’appelle Borgo Vecchio, du nom d’un quartier truculent que se partagent à parts égales la cruauté et l’extase, la répression et l’inventivité. Armé d’une simple tribu d’enfants perdus, d’adultes roublards et d’animaux pensants, Calaciura fait du merveilleux un insolent remède à la misère, et du miracle une ultime échappée belle pour les plus démunis. Sous sa plume, la fresque sociale devient un opéra fabuleux : si les uns et les autres n’ont pour seuls loisir et recours que le larcin, le lecteur découvre très vite qu’ils ne volent pas que des biens terrestres, mais aussi bien des instants de grâce et des fugues mentales. Il faut dire que Calaciura a une façon bien à lui de déployer les petits accrocs du quotidien. Passé maître dans l’art d’accordéonner le réel, il étire ce dernier pour en faire d’insolites guirlandes, jusqu’au leur point de rupture ou plutôt d’évanescence, suspendant notre incrédulité comme on soulagerait d’un pesant fardeau, autorisant tous les envols, toutes les folies.

Très souvent, l’auteur part d’une situation aux contours précis, concrète, tangible, puis sonde alors le phénomène afin de l’évaser mentalement, de lui faire rendre tous ses possibles. Ainsi de l’odeur du pain qui « se présent[e] à la porte de la boulangerie », dont on va suivre non seulement le parcours rhizomatique dans le Quartier mais également les conséquences sur ceux et celles qu’il croise :
« L’odeur du pain traversa la place anéantissant les efforts vespéraux des agrumes captifs sur les étals du marché, désireux de laisser une dernière trace olfactive dans la nuit, elle effaça l’illusion de printemps contenue dans le mystère odorant du pomélia, prit possession des carrefours et resta en garnison dans les ruelles et les tavernes afin que personne n’échappe à son étreinte. Elle atteignit le moribond du troisième étage qui, à travers ses râles, prenait congé de sa famille en larmes, et éclaira son agonie d’une involontaire perfidie en lui faisant sentir, à l’instant des derniers spasmes, combien il était atrocement douloureux de se séparer du parfum du pain et de la vie, elle pénétra dans l’alcôve bleu de Carmela […]. »

Odyssée mirifique d’un parfum, que rien n’arrête et qui infuse la longue phrase qui le porte, et c’est là où Calaciura excelle sans cesse : à faire de sa phrase un vecteur, lui permettant de modifier insensiblement la nature des choses, d’opérer délicatement, avec ivresse, leur inéluctable et ravageuse métamorphose Après le pain, c’est au tour du ciel d’imposer sa déferlante, et voilà qu’un déluge insensé, une véritable hystérie diluvienne s’abat sur le quartier, brouillant les frontières entre mer et terre, laissant les bateaux s’avancer dans les avenues, et les passagers saluer les habitants aux balcons… Tous les éléments sont passibles d’épopée : le couteau et le pistolet de Toto, le voleur aux semelles de vent, les boucles d’oreille de la prostituée Carmela, une balle tirée par un policier… et chaque fois, l’émotion surgit, inédite, éblouissante, parce que l’auteur sait s’emparer du trivial comme d’un bout de métal susceptible, après friction et polissage, d’acquérir une dimension poétique, fabuleuse.

En lisant Borgo Vecchio, on pense parfois aux parades fantasques qui enluminent les livres de Genet, et où saintes putains, frêles voleurs et tristes flics dansent une danse fatale, tandis que l’enfant survit entre volées de coups et cris du cœur, le tout baignant dans une atmosphère mi-païenne, mi-sacrée, comme si plongé dans la misère le monde n’avait plus pour seul destin que l’indécidable, et pour seul porte-parole le dernier des agneaux.
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Giosuè Calaciura, Borgo Vecchio, traduit de l’italien par Lise Chapuis, éd. Noir sur Blanc / Notabilia [Parution le 22 août 2019]

samedi 10 août 2019

PIvert au Point

Toc toc toc, fait le pivert, mais personne ne lui ouvre. Pareil pour Patrick Besson, écolier français vivant et travaillant au Point : il tape tape tape, mais personne ne l'écoute. Ses livres n'ayant jamais fait la Une du Monde des Livres, il en a conçu une grande amertume pour ce supplément littéraire. Aussi, au lieu de parler dans les colonnes du Point des livres qu'il a aimés, ou terminés, ou coloriés, il gaspille son encre à picasser et pleupleuter – comme le pivert, ou pic-vert – et à tambouriner du bec sur les critiques du Monde des Livres. Il s'est longtemps défoulé sur Eric Chevillard, qui pourtant l'a cité à plusieurs reprises, et quand Chevillard a arrêté le Feuilleton, il m'a pris en grippe (aviaire?). Rendez-vous compte, il en est à sa deuxième chronique sur mon cas – le mot chronique étant ici plus que pertinent tellement ça en devient pathologique. Donc, cette semaine, revenant sur mes "adieux" (puisque j'ai arrêté le Feuilleton début juillet), le voilà qui remet une couche – bon, rassurez-vous, je me garderai bien de broder sur cette expression imagée, hélas fort à propos. 

Allons, Monsieur Besson, un peu de sérieux, que diable! Ça ne peut pas intéresser vos lecteurs, cette vaine détestation qui vous pousse à lâcher, comme le pivert quand il est contrarié, des "kuk-ku-kuk" stridents et inutiles. Vos lecteurs, s'ils sont de votre acabit, ne me lisent certainement pas, et n'ont que faire des livres qui m'interpellent au niveau du vécu, alors franchement, me consacrer deux chroniques dans Le Point en un an, je trouve que c'est un peu pousser vos fidèles dans les orties. Attention, à force de me montrer du bec, vous allez leur donner envie de me lire… kuk-ku-kuk!!! Et puis votre ire vous égare: vous me traitez de "journaliste", et on a l'impression que pour vous c'est une insulte – bizarre, non?  Ensuite, vous vous demandez s'il est vrai que je suis traducteur. Se peut-il que de votre vie vous n'ayez jamais ouvert un livre de William Gass, Thomas Pynchon, Salman Rushdie, William T. Vollmann, Vikram Seth, Anne Carson, Alan Moore, Kathy Acker? Mais suis-je bête! Vous les lisez en anglais, bien sûr… Enfin, vous passez sous silence le fait que j'ai écrit des livres, mais là, j'ai envie de dire: ouf. Nous n'aurions pas aimé pas que nos proses troublassent votre sieste intellectuelle.

Allez, patience, le Monde des Livres va bientôt reparaître et vous pourrez de nouveau kuk-ku-kuker l'écrivain ou l'écrivaine qui me succédera. Et puisque le pic-vert aime faire son nid dans les bois morts et les arbres sénescents, ne changez surtout pas de support, hein, continuez de dormir au Point.


mercredi 7 août 2019

Le jeu des excuses, ou l'art du Buisson creux


Cher J.-C. Buisson,

Tu as dit n’importe quoi, tu as dit une contre-vérité, tu as affirmé calmement, « à froid » comme tu l’as si humblement précisé, que Malik Oussekine n’était pas mort à la suite de violences policières, alors que la justice de l’époque a très clairement établi le contraire, mais peut-être contestes-tu cette décision de justice, ce qui apparemment n’est pas le cas, car c’est bien le fait que Malik Oussekine soit décédé suite à des violence policières que tu as froidement nié l’autre jour, et publiquement, sachant que personne ne te contredirait. Tu as dit cette chose immonde et fausse puis, voyant que ça ne passait pas, découvrant que ça coinçait, comme on dit, puisque l’opinion n’est finalement qu’un gros meuble aux tiroirs capricieux, tu as présenté des excuses, ou plutôt tu as dit que tu « t’excusais », ce qui est impropre grammaticalement mais prouve assez que tu n’es bien servi que par toi-même. Mais de quoi t’excuses-tu ainsi ? D’avoir dit ces choses, de les avoir pensées, de les avoir crues, de n’avoir pas réfléchi, vérifié, fait ton métier ? En tout cas, ce qui est clair, évident, grave, c’est que tu ne t’excuses pas d’avoir estimé que l’exemple déformé que tu as donné servait ton propos, et ce propos, hélas, lui, n’est pas excusable, à l’heure où ces violences policières que tu sembles minimiser ont fait plusieurs victimes (renseigne-toi, c’est ton métier, non ?).

Et puis il y a l’usage que tu fais, très calmement, de ce mot : « factuellement ». Un mot qui semble agir tout seul, de son plein droit, un mot qui semble dire que la relation de cause à effet n’est pas recevable, et que si je pousse le faible et que le faible tombe, la faute en revient à sa faiblesse. J’ai l’impression désagréable d’avoir déjà entendu cet argument et je ne te ferai pas l’affront de recourir au point Godwin pour t’expliquer d’où me vient cette impression. Mais enfin, je trouve que ce genre d’argument est plus que pernicieux. Et tu le sais très bien. Tu as le droit d’être bêtement de droite, de vouloir défendre la police, de trouver qu’il y a de la violence du côté des manifestants, mais en quoi ce droit t’oblige-t-il à fausser les faits et salir la mémoire d’un mort ? Mais peut-être savais-tu exactement ce que tu faisais, comme tant d’autres avant toi. Peut-être n'as tu pas été surpris d'apprendre que tu mentais. Tu cherches à défendre une position – une posture? –, et pour cela tout est bon, même la contre-vérité, même s’il faut par la suite faire machine arrière, présenter des excuses, ou plutôt s’excuser. J’espère qu’il n’y a aucune stratégie délibérée derrière ta façon faussement objective d’assener des horreurs. J’espère sincèrement que tu es bête et méchant, par aveuglement politique, et non froid et calculateur, par machiavélisme.

Tu emploies également l’expression « donner à penser », mais là je t’arrête tout de suite : tes propos ne donnent pas à penser, ils ne relèvent même de la pensée, ils sont le contraire de la pensée, ils insinuent, s'insinuent, au même titre que les saletés morales que déversent régulièrement nos tristes philosophes du PAF. De quoi relèvent-ils, alors, ces propos ? Tu le sais très bien. Ils relèvent, et ici la langue semble nous jouer un tour pendable, de l’abaissement. A croire que c’est désormais votre job : abaisser. Abaisser la vigilance, le niveau intellectuel, l'exigence morale, faire de tout un cirque, et tester la puissance d'absorption de la sciure. Et plus vous œuvrez à cet abaissement, plus vous haussez le ton – autre paradoxe.

Tu le vois, les mots ont un sens, qui ne coule pas de source, à l’inverse du sang, qui lui va toujours de l’homme au sol, et la terre le boit, et la tache demeure, et ceux qui piétinent ces taches en affirmant qu’il ne s’agit que d’ombres ont beau jeu de s’excuser. Mais peut-être les excuses sont-elles, pour eux, pour toi, un jeu ? Qui perd gagne ? Allez, je te laisse avec une expression qui devrait te parler: réviser son jugement.