vendredi 16 août 2019

Technique du déluge: "Borgo Vecchio" de Giosuè Calaciura


Paru il y a deux ans en Italie, et traduit une fois de plus avec brio par Lise Chapuis, le nouveau roman de Giosuè Calaciura s’appelle Borgo Vecchio, du nom d’un quartier truculent que se partagent à parts égales la cruauté et l’extase, la répression et l’inventivité. Armé d’une simple tribu d’enfants perdus, d’adultes roublards et d’animaux pensants, Calaciura fait du merveilleux un insolent remède à la misère, et du miracle une ultime échappée belle pour les plus démunis. Sous sa plume, la fresque sociale devient un opéra fabuleux : si les uns et les autres n’ont pour seuls loisir et recours que le larcin, le lecteur découvre très vite qu’ils ne volent pas que des biens terrestres, mais aussi bien des instants de grâce et des fugues mentales. Il faut dire que Calaciura a une façon bien à lui de déployer les petits accrocs du quotidien. Passé maître dans l’art d’accordéonner le réel, il étire ce dernier pour en faire d’insolites guirlandes, jusqu’au leur point de rupture ou plutôt d’évanescence, suspendant notre incrédulité comme on soulagerait d’un pesant fardeau, autorisant tous les envols, toutes les folies.

Très souvent, l’auteur part d’une situation aux contours précis, concrète, tangible, puis sonde alors le phénomène afin de l’évaser mentalement, de lui faire rendre tous ses possibles. Ainsi de l’odeur du pain qui « se présent[e] à la porte de la boulangerie », dont on va suivre non seulement le parcours rhizomatique dans le Quartier mais également les conséquences sur ceux et celles qu’il croise :
« L’odeur du pain traversa la place anéantissant les efforts vespéraux des agrumes captifs sur les étals du marché, désireux de laisser une dernière trace olfactive dans la nuit, elle effaça l’illusion de printemps contenue dans le mystère odorant du pomélia, prit possession des carrefours et resta en garnison dans les ruelles et les tavernes afin que personne n’échappe à son étreinte. Elle atteignit le moribond du troisième étage qui, à travers ses râles, prenait congé de sa famille en larmes, et éclaira son agonie d’une involontaire perfidie en lui faisant sentir, à l’instant des derniers spasmes, combien il était atrocement douloureux de se séparer du parfum du pain et de la vie, elle pénétra dans l’alcôve bleu de Carmela […]. »

Odyssée mirifique d’un parfum, que rien n’arrête et qui infuse la longue phrase qui le porte, et c’est là où Calaciura excelle sans cesse : à faire de sa phrase un vecteur, lui permettant de modifier insensiblement la nature des choses, d’opérer délicatement, avec ivresse, leur inéluctable et ravageuse métamorphose Après le pain, c’est au tour du ciel d’imposer sa déferlante, et voilà qu’un déluge insensé, une véritable hystérie diluvienne s’abat sur le quartier, brouillant les frontières entre mer et terre, laissant les bateaux s’avancer dans les avenues, et les passagers saluer les habitants aux balcons… Tous les éléments sont passibles d’épopée : le couteau et le pistolet de Toto, le voleur aux semelles de vent, les boucles d’oreille de la prostituée Carmela, une balle tirée par un policier… et chaque fois, l’émotion surgit, inédite, éblouissante, parce que l’auteur sait s’emparer du trivial comme d’un bout de métal susceptible, après friction et polissage, d’acquérir une dimension poétique, fabuleuse.

En lisant Borgo Vecchio, on pense parfois aux parades fantasques qui enluminent les livres de Genet, et où saintes putains, frêles voleurs et tristes flics dansent une danse fatale, tandis que l’enfant survit entre volées de coups et cris du cœur, le tout baignant dans une atmosphère mi-païenne, mi-sacrée, comme si plongé dans la misère le monde n’avait plus pour seul destin que l’indécidable, et pour seul porte-parole le dernier des agneaux.
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Giosuè Calaciura, Borgo Vecchio, traduit de l’italien par Lise Chapuis, éd. Noir sur Blanc / Notabilia [Parution le 22 août 2019]

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