Pour ne pas ajouter à la brûlure du siècle: Quand Thierry Raboud réinvente la grâce des glaciers


J'ai parfois envie d'être un écrivain suisse, ça m'aiderait peut-être à élargir mes horizons, à diffracter ma syntaxe, à faire de l'intime un paysage plus pertinent. C'est du moins ce que je pensais en lisant – non pas l'immense Roud ou l'intrigant Ramy ou le rigoureux Bourrit – mais le livre de Thierry Raboud, intitulé Un monde en liquidation, et sous-titré Histoires postglaciaires, livre que l'auteur a eu la bonté et intuition de m'offrir lors de mon bref passage à la librairie Fontaine, à Vevey, en Suisse, à quelques mètres de ce lac devant lequel on peut se poser sans penser à rien, comme si le monde était lui aussi un lac où rien ne se passait.

Raboud, qui travaille sa prose au millimètre sans que jamais elle fasse l'économie de l'émotion et de l'intelligence, part d'un photo de famille sur laquelle cohabitent deux icônes, le glacier et l'ours, puis déplie ces images afin qu'en leurs plis aplanis (mais aplanis n'est pas le bon mot, car le glacier est crénelé comme une peau voué à la taxidermie, et l'ours sent advenir son destin de descente de lit) toute une histoire d'un certain paysage mobile et d'un animal menacé s'entrecroise. Et très vite la dimension animale du glacier s'impose au fil des pages, deux règnes concomitants échangeant leurs valeurs dans une ultime danse.

"La respiration des fleuves de glace a longtemps effrayé les hommes, comme l'haleine d'une bête; rugissante coulée dont les crocs blancs dévoraient les villages dans la violence des altitudes."

Tout est dit, et tout dans cette phrase signale un écrivain qui ressent le sens à même ses cadences. Même le point virgule semble le hoquet d'une haleine fauve. Mais Raboud ne se laisse jamais enfermer dans une phraséologie et s'il dénonce un écocide il n'oublie pas de chanter, moderato cantabile, le charme interlope des vastes glaciers rongés par le temps (par les hommes, hein). S'appuyant, comme on cherche des alliés, sur des textes savants, des récits géographiques et des écrits poétiques, l'auteur tisse alors un monde au bord de la disparition, où pourtant il convient d'inscrire sa trace – la sienne, dramaturgique, ou celle de sa fille, qui ignorer encore la différence entre beauté du déasastre et désastre de la beauté.

Illustré intelligemment et sensiblement, le récit de Raboud décompose et rassemble l'histoire d'une eau que l'homme n'a pas su laissé respirer dans sa relative fixité. À force d'intuitifs rapiéçages, le texte, qui se nourrit d'archives et d'intime comme la glace d'oxygène, prend une ampleur que ne laissait pas soupçonner sa centaine de pages. C'est ni plus un moins un horizon poétiq que qui ici est visé, comme un ultime coucher de soleil sur l'immense créature qu'est l'ours-glacier, totem résistant et fable immémoriale.

"Alors, à nouveau, nous fantasmerons ces terres reculées où nous n'irons plus. Où, pour ne pas ajouter à la brûlure du siècle, je ne suis pas allé; les mots, cette fois auront suffi. Attenter à ce qu'il prétend chérir est le plus insupportable paradoxe de l'écrivain voyageur."

J'espère qu'en Suisse ils ont un équivalent du prix Goncourt et qu'ils liront ce livre.

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Thierry Raboud, Le monde en liquidation, éditions la Baconnière

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