Le service de presse (pas de Djokovic, hélas)

 


Quand on a fini d'écrire un livre, quand il est imprimé, mais pas encore publié, on doit en général signer le service de presse, c'est-à-dire, mettre un "petit mot" sur chaque exemplaire destiné à des journalistes, des organisateurs de festival, des jurés de prix littéraires, etc. Hormis en ce qui concerne les personnes qu'éventuellement on connaît (c'est loin d'être le cas pour tous et toutes), il s'agit d'inscrire une si possible petite phrase susceptible de capter l'intérêt. Mais en quoi une phrase manuscrite serait-elle un atout? Croit-on vraiment qu'en fournissant une formule habile on déclenche un intérêt différent ce que promet (ou pas) le livre (d'après son auteur.e, sa quatrième de couverture, sa couverture, son nombre de pages…).

Non, l'exercice du service de presse est plus complexe et plus simple: il permet d'être reconnaissant aux personnes ayant déjà critiqué votre livre (si ce n'est pas le premier, et s'ils officient encore aux mêmes fonctions…), et semble prouver par sa forme manuscrite que vous êtes un humain sensible et prenant sur son temps pour augmenter votre texte d'une formule souvent maladroite (ou identique à toutes celles que vous allez apposées, et qui en général tentent d'inclure le titre dans leur formulation, ce qui est parfois facile, parfois impossible, souvent périlleux).
C'est une tradition, et comme toutes les traductions on s'y plie, avec cette souplesse d'un athlète tétraplégique. Ceci dit, sachez qu'un livre "démuni" de ce qu'on appelle 'envoi' a autant de chance d'être lu qu'un livre maculé d'encre intimiste. Alors pourquoi cette persévérance dans la signature des livres envoyés aux professionnels? Naguère, ce geste aurait pu accroître leur prix à la revente, mais je crois qu'on a passé ce stade. Est-ce pour empêcher ledit professionnel de le revendre sans trahir son désintérêt? Mais c'est sans compter que d'une, il peut arracher votre coupable page de dédicace, et de deux, elle ne rajoutera aucun centime à la vente de votre ouvrage, dans la plupart des cas. Est-ce juste pour humaniser l'envoi? Mais quid encore d'humain dans le matraquage médiatique? Non, c'est juste une subsistance d'un temps où la force manuscrite avait un sens. Et quand l'auteur.e n'était pas disponible pour cet exercice, il y avait même des cartes portant l'inscription "hommage de l'auteur" (pas de l'auteure, hein), souvent suivie de la révélatrice formule "absent de Paris". Pas "absent de Bar-sur Aube".
Bref, tout ça pour dire que ce qui était autrefois un exercice de courtoisie (suppose-t-on) est devenu pratique courante (sauf si vous n'habitez pas dans la même ville où se trouve le service de presse, parce que l'éditeur ne va pas vous payer le déplacement, voire la nuitée, pour juste signer vos livres, sauf bien sûr si vous êtes un auteur à succès, mais alors votre vanité suffira à justifier cet exercice fastidieux). Mais alors, pourquoi perdure-t-il ? Peut-être simplement parce que l'éditeur aime l'idée qu'un.e auteur.e vienne découvrir son livre fabriqué (il ou elle recevra de toutes façons ses exemplaires personnels…), mais de surcroît les "baptise" entre ses murs. Oui, c'est de l'ordre du baptême, comme de briser une bouteille de mousseux (pas du Ruinart, hein), sur la coque d'un bateau qui s'affranchit de son chantier (sans trop penser au destin du Titanic). Il y a sans doute d'autres raisons que j'ignore, même après quarante ans de signature de service de presse. On peut aussi, et ce n'est pas anodin, refuser que son livre soit envoyé à tel ou tel média, tel ou tel jury. Ce n'est pas forcément bien vu, mais vous avez le droit de ne pas laisser votre bébé entre les bras du JDD, par exemple. Qui a envie d'accoucher dans la Maternité Bolloré, sauf si vous êtes un ami proche et avez l'âme apte à Fayard ou (qui sait?) Grasset, et non pas (surtout!) fasciste (il ne faut pas dire ce mot qui renvoie à des situations similaires mais heureusement lointaines) mais catholique ayant une mission civilisatrice et n'ayant aucune envie de voir des films sur les pédés et/opu les syndicalistes. (ce ne sont que des citations du milliardaire facilement vexé comme on l'a vu à Cannes après une certaine tribune, mais ne nous égarons pas, car on frôle vite le point Godwin dans ce marigot où certains rétropédalent comme si Vichy était juste le nom d'une pastille.)
Mais c'est peut-être le SP (le service de presse, pas le Socialist Partei, hein) est-til une forme d'adieu ritualisé: on signe son livre comme une lettre, on le/la personnalise, on lui apporte cette petite touche qui pourrait laisser croire qu'il/elle sera lu/e autrement. [Je me permettrai juste de signaler qu'aux Etat-Unis, par exemple, souvent un.e auteur.e signe des palanquées de livres de son nom (juste le nom) qu'en suite le libraire vend lors de leur parution, en l'absence de l'auteur.e. Un peu comme un baptême dont le baptisé aurait mieux à faire.]
Quoi qu'il en soit, c'est quelque chose que tous les écrivain.es ou presque sont appelé.es à faire. L'utilité de ce geste est difficilement mesurable. Mais bon, si vous avez lu ce post jusqu'au bout, ou plutôt si vous l'avez lu en diagonale ou l'avez furtivement scrollé pour aboutir à sa conclusion, sachez que, oui, plus court sera votre "envoi" moins vous prendrez de temps sur des gens qui lisent mille livres par an et ne peuvent en chroniquer que neuf pour cent. (Mais personne ne vous a obligé.es à écrire et à vous plaindre de ne pas être lu.es.)

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