Anne Sexton: "Je t'emmènerai avec moi dans ce voyage"
Il est des entreprises de traduction qui mériteraient à elles seules un Nobel de la Poésie, lequel serait attribué à parts égales à la personne qui a traduit et à la maison d'édition ayant permis la publication de cette traduction. Si une telle chose existait, nul doute qu'il reviendrait cette année à Sabine Huynh et aux éditions Des femmes-Antoinette Fouque pour l'indispensable mise en lumière de l'œuvre d'Anne Sexton. Paru récemment, Œuvres poétiques posthumes (1976-1978), quatrième volume désormais disponible, nous permet une fois de plus de mesurer le talent incandescent de cette poétesse américaine née en 1928, qui commença à publier dès 1960, luttant toute sa vie contre la dépression, et finissant par se suicider en 1974. Il aura donc fallu attendre plus d'un demi-siècle (!) pour qu'en France on la découvre enfin, ce qui en dit long sur l'intérêt de l'édition française pour la poésie des femmes. (Rappelons que Sylvia Plath, morte en 1963, si elle fut publiée par les éditions des femmes en 1976, dut attendre 2011 pour que son œuvre soit publiée, cette fois-ci par Gallimard.)
Comme dans les précédents recueils, ce qui frappe immédiatement à la lecture, c'est précisément l'immédiateté: celle d'une voix, ironique fêlée âpre charnelle; celle des images, qui éclatent à la conscience, d'une étrangeté si vive qu'elles en acquièrent aussitôt une inquiétante évidence; celle des questions, qui rythment ces poèmes et sont comme des cicatrices redevenant plaies à l'instant de leur énonciation? Ainsi, le poème intitulé Le désespoir:
"Qui est-il ? / Une voie ferrée pour l'enfer? / Se brisant comme un morceau de meuble? / L'espoir qui fait soudain déborder le cloaque ? / L'amour qui coule dans le tuyau comme un crachat? / L'amour qui dit pour toujours pour toujours / puis vous écrase comme un camion?"
Sexton parle d'elle, ou plutôt s'écrit, écrit son corps travaillé par des pensées-fusées qui l'éparpillent, elle fait de ses douleurs et de ses angoisses des feux d'artifice instables où toute chose, même abstraite, acquiert une tangibilité, où le moindre sursaut mental, la moindre peur appréhendée, le plus petit doute rongeur sont aussitôt transmués en un objet poétique qu'on peut voir, sentir, palper, humer, ingérer. On a parlé à son propos de "poésie confessionnelle", mais l'adjectif est sans doute trop faible et probablement inexact, tant Sexton est loin de toute idée de repentance. En effet, la mise à nu à laquelle elle se livre a, et c'est paradoxal tant ce sont ici des affres qu'elle déplie, tout d'une fête. Oui, une fête, certes sombre, mais une fête néanmoins car tout dans ces poèmes lutte contre l'inertie – la maladie, la mort, l'angoisse – grâce à l'incroyable dynamisme, à la splendide folie des images. Ainsi commence le magnifique Quand le verre de mon corps s'est brisé:
"Oh, mère du sexe, / dame du câlin titubant, / d'où viennent ces mains? / Un homme, un homme digne de Moby Dick, / un nageur faisant des longueurs dans son cerveau, / la douceur du vin au bout des doigts, / d'où viennent ces mains? / Je suis née bébé de verre et personne ne me soulevait / à part pour me dépoussiérer."
Dans la quatrième de couverture, chaque poème d'Anne Sexton est comparé à "une lettre arrachée à l'urgence" – et c'est effectivement davantage à des lettres qu'à des confessions que cette œuvre pourrait être assimilée. Sexton, en grande correspondante de guerre de l'amour, en envoyée spéciale de la mort et de la survie, en reporter du désastre. À l'heure où l'on essaie de nous faire passer la poésie pour le poétique, et la fadaise pour de la sincérité, l'œuvre de Sexton résonne comme une suite grandiose de coups de foudre.
"Il y a de la rouille dans ma bouche", écrit-elle, mais c'est une rouille d'or, une rouille éminemment solaire, qui peut désormais passer de corps en corps grâce au talent de Sabine Huynh, qui aura porté cette œuvre à bout de bras comme un miroir en feu.
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Anne Sexton, Lettre d'amour écrite dans un immeuble en feu – Œuvres poétiques posthumes (1976-1978), derniers poèmes et textes inédits, traduction par Sabine Huynh. Cette parution fait suite à Tu vis où tu meurs, Œuvres poétiques (1960-1969), Folie, fureur et ferveur, Œuvres poétiques (1972-1975) et Transformations. — Editions des femmes-antoinette fouque



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