Du rififi dans l'édition : quand Bolloré purge, ça urge
Certes, à côté de ce qui se passe en Ukraine, en Iran, Palestine, au Liban, etc., le limogeage du PDG de Grasset, Olivier Nora, peut paraître un simple fait éditorial, comme il s'en produit fréquemment dans le milieu du livre: jeu des chaises tournantes, remaniement, etc. Mais bien sûr, le cas Grasset, propriété de Bolloré, dépasse le cadre des habituelles valses de poste. Olivier Nora, en poste depuis plus de deux décennies, a su garantir au catalogue de sa maison une qualité certaine, et donc s'attacher nombre de ses auteur.es. Des auteur.es qui, en apprenant le licenciement de leur éditeur (rappelons qu'au sein de Grasset, d'autres éditeur.es étaient déjà partis, pressentant le pire, comme par exemple l'excellente Juliette Joste), ont rédigé un texte commun dans lequel ils annoncent ne plus vouloir publier chez Grasset.
La situation s'annonce pénible: d'une part, ils et elles sont plusieurs, de toute évidence, à avoir un texte sous presse ou en passe de l'être, et on peut se demander comment ils et elles vivront sa prochaine parution, et comment celle-ci sera accompagnée par la nouvelle direction. D'autre part, que va-t-il advenir de cette centaine d'auteur.es en partance. Plusieurs – ceux et celles dont les livres se vendent modérément, ou dont l'arrivée au catalogue est récente – auront sans doute du mal à retrouver une maison d'accueil. Les autres? Plusieurs ne devraient pas avoir de problème a priori, vu l'état de leurs ventes régulières. Mais ce n'est évidemment pas aussi simple, car les maisons susceptibles d'accueillir leurs prochains livres affichent déjà plus ou moins "complet". Un éditeur qui publie déjà huit livres en rentrée (au minimum) aura du mal à caser ces nouvelles recrues, sauf à faire le ménage dans son propre catalogue, et devra par ailleurs débourser des sommes importantes pour les inciter à le rejoindre. Cette redistribution risque donc d'avoir des conséquences sur les diverses politiques éditoriales de maisons précédemment concurrentes. Comment Gallimard, Flammarion, Actes Sud – pour n'en citer que quelques-uns – vont-ils s'y prendre pour absorber ce flot d'exilés, plus ou moins attractifs selon les noms et statures ?
On peut également se demander quel.les auteur.es va publier le nouveau patron de Grasset, Jean-Christophe Thiery, dans la mesure où l'autre maison du groupe, Fayard, a déjà à son écurie pas mal de hongres à casaque brune. On peut craindre, par ailleurs, une éventuelle fayardisation express de Grasset, avec en rafale pléthore de livres vantant les charmes de l'extrême droite. En fait, la question qu'on est en droit de se poser est la suivante: En virant Nora, Bolloré s'est-il douté que nombre de ses auteur.es partiraient? Si la réponse est non, alors Bolloré est naïf, ce qui n'est pas forcément crédible. Si la réponse est oui, alors quels sont ses projets éditoriaux? On ne remplace pas du jour au lendemain un catalogue riche et varié. Bref, ce "grand remplacement" (encore en jachère) va contraindre de nombreux écrivains et de nombreuses écrivaines à se positionner sur un échiquier déjà fragilisé.
Pendant longtemps, trouver un éditeur a été une affaire de sensibilité littéraire, mais aussi financière: qui aime et qui paie. Cela devient désormais une question éminemment politique – qui vote quoi. Et si d'autres rachats et d'autres licenciements se produisent, les choix risquent d'être de plus en plus délicats. La réaction extrêmement rapide d'une centaine d'auteur.es de chez Grasset montre que l'éthique joue encore un rôle dans le choix d'un éditeur. Pour combien de temps ?



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