samedi 3 avril 2010

A la recherche du tant perdu

Les lecteurs du roman de Viken Berberian, Das Kapital, se souviennent peut-être de ce passage dans lequel on assistait à une conversation entre deux traders dans les toilettes de leur tour d'argent, passage où il était question de désastre déterministe et de gargouillement intestinal. Une scène similaire se joue dans le récit de Mathieu Larnaudie, Les Effondrés, qui sort mercredi aux éditions Actes Sud, et l'on ne peut s'empêcher de déchiffrer, dans ce jeu d'échos, une certaine façon de raconter la crise: quand le nabab redevient simple mortel, quand son tube digestif duplique les mouvement économico-péristaltiques d'un système qui vient tout bonnement d'exploser.
De même qu'Yves Pagès avait ausculté, de l'intérieur, les destins craqués des travailleurs éphémères, dans sa série de portraits tremblés intitulée Petites natures mortes au travail, Mathieu Larnaudie s'attaque aujourd'hui à une tout autre tribu, celle des seigneurs du dollar, les rois du Bloomberg, les chevaliers de l'industrie capitaliste, les saisissant à l'instant stupéfiant où leur cheval de bataille s'écroule sous eux, rosse traître et empoisonnée, au moment même de la Crise.
En vingt-quatre courts chapitres, comme autant d'heures qui blessent avant que la dernière ne tue, au cours d'une journée abstraite où l'on voit choir et déchoir tous ces manitous/saltimbanques, en un effondrement cadencé, au frais d'une entropie qu'ils estimaient improbable, Mathieu Larnaudie décrit et raconte l'avancée sournoise de la fêlure sur ce mur qui à New York est une rue, à Berlin un souvenir et partout ailleurs une frontière.
Et pour mieux nous faire voir et entendre ce lézardage, Larnaudie le laisse envahir la phrase, étirant celle-ci jusqu'au point de rupture, développant des arborescences, procédant par fourches, écarts, dilatations, rendant ainsi quasi palpable les différentes strates que traversent ces fauchés d'un nouveau genre (c'est-à-dire ces sectionnés).
Ce qui est rendu prégnant, surtout, c'est la stupeur, cette incrédulité discernable derrière les lunettes de ces chouettes du fric qui n'ont pas vu venir la crise, ou alors cru qu'elle serait minime, accessoire, mais surtout pas endémique, surtout pas constitutive au système même qu'ils prônaient, et auquel pourtant ils ne souscrivaient que dans un but d'auto-enrichissement, rappelant par leur conduite même que la perversion du système était l'essence même du moteur capitaliste et non son éventuel dévoiement. Deleuze et Guattari avaient en leur temps suffisamment pointé cette vérité historique, à savoir que le capitalisme ne fonctionne que par dysfonctionnements. L'heure de la crise est donc aussi l'heure du grand décillement. Non, ce n'est pas une avanie, non, les malversations ne sont pas un simple virus portant un rude coup à un gros corps malade. Le système crève, victime de ses propres conducteurs, ces chauffards de l'autoroute financière, et voilà l'Etat contraint de renflouer les caisses, de tancer des brigands qui l'instant d'avant étaient ses mécènes et complices, voilà la justice venant demander des comptes à ces vautours persuadés de voler plus haut que les nues.
Mais de ces champions de la chute, jamais Larnaudie ne rit. Il conserve l'ironie à un degré d'ébullition raisonnable, préférant refaire au moyen de ses phrases tentaculaires le tracé de vies parties souvent de rien, suivre les volutes d'une ascension de plus en plus désincarnée, défaire les petits nœuds obscurs de ces puissants que la crise réinvente en simples boursicoteurs foireux.
Le livre devient ainsi non pas un tribunal mais une série de stations, où l'on voit trébucher et tomber les apôtres du green gold.
Impossible de citer in extenso un passage des Effondrés, tant le déroulement proustien de la phrase défie la section, mais qu'on goûte au moins un des débuts de ces longues périodes qu'on pourrait dire oratoires mais qu'il serait sans doute plus judicieux de qualifier d'orageuses, tant la phrase larnaudienne est pareille à un précis grondement accompagné d'impressionnants éclairs, à la fois rumeur et zébrure:
"Et l'on vit, quelques jours plus tard, succéder, sur la colline du Capitole, dans ce périmètre de la ville de Washington intégralement dédié aux diverses instances de représentation du peuple américain et de sa volonté souveraine, au Maestro destitué, défroqué, devant la commission de surveillance exceptionnelle, à la place même où celui-ci avait posé son étroit arrière-train pour apostasier de sa foi et faire table rase de ses certitudes, ou pour homologuer la complète réforme intellectuelle qu'il avait opérée […]"

Un chantre de la débâcle? Avec Les Effondrés, Mathieu Larnaudie, après l'impressionnant Strangulation et le poético-programmatique La Constitutante piratesque, donne en cent soixante-dix pages la mesure de son acuité stylistique et nous offre de vertigineux tableaux vivants, créant sans aucun doute une "hécatombe" où des bœufs cravatés poussent un dernier mugissement ébahi alors que le merlin de la fin de l'Histoire s'abat sur leur front point trop vierge. La fiction, elle au moins, n'est pas en crise.
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Mathieu Larnaudie, Les Effondrés, éd. Actes Sud, 18€, sortie le 7 avril 2010

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