mardi 20 avril 2010

Hardellet : du côté de chez soi


Passons sur la publication houleuse du roman d’André Hardellet, Lourdes, lentes…, sur le procès que l’Etat français fit à ce texte (ide est : à son auteur, un de ses éditeurs, son imprimeur) et à cette censure qui ne fut levé qu’en 1974 ; passons également sur le fait que d’autres textes eurent à pâtir des censeurs, tels que Le Château de Cène et Tombeau pour cinq cent mille soldats de Pierre Guyotat, pour n’en citer que deux – l’Etat-crétin semble le seul – ou le dernier ? – à penser que la littérature est dangereuse et peut exercer une influence perverse sur des gens qui pensaient naïvement que la lecture était un vice impunie.

Publié chez Jean-Jacques Pauvert en 1969 sous le pseudonyme de Steve Masson (nom d’un personnage de Hardellet…), Lourdes, lentes reste un roman étrange où s’affrontent et s’entraident diverses influences littéraires, un livre où l’irrévérence et l’artifice cohabitent avec une sensibilité et une nostalgie que les années soixante n’ont pas encore tout à fait effacées.

Si, comme dans Calaferte, le génie de la langue ne saurait ici se manifester hors l’orbe fascinante du cul, avec pour point de mire la farouche décharge et pour éléments modulateurs les lois de la perversion, on sent néanmoins la prégnance, pas nécessairement incongrue, de l’ombre proustienne, ainsi que des manigances d’un Jarry, plus ou moins décalquées de Villiers de l’Isle-Adam.

Tout commence par cette déclaration un peu bravache : « Longtemps je me suis couché de bonne heure – le matin. » D’entrée de « je », le narrateur se détache du rituel marcellien pour adopter une posture déjà post-surréaliste, avançant sans complexe que « nous avons tous du génie dans la position horizontale et les yeux clos ». Mais alors même que Hardellet s’adonne à l’exercice obligée du flux de conscience, de l’apostrophe au lecteur (« sachez que je vous emmerde ») et de l’apologie du con (Ah, Aragon, que de crimes on commet en ton nom…), alors même qu’il ose des glissements sémantiques assez inévitables (« con-texte »), on sent l’auteur encore tout chahuté par le mythe de la servante rimbaldienne et baudelaireinne, le songe d’une nourrice à la fois mère et pute qui lui ouvre en grand les portes, non de corne et d’ivoire, mais de chair et de sang, du rut initiatique. Or c’est dans le déchiffrement / défrichement de ce topos pourtant usé, davantage que dans la geste anti-bourgeoise, que Hardellet est le plus tellurique :

« Me voici dans les prés. Mille angélus déserteurs se rassemblent pour sonner en retard la halte des laboureurs de chromos ; une main toute-puissante a détraqué les horloges, essuyé la poussière du vieux monde pourri. »

Le narrateur des premières pages, âgé de douze ans, n’est que sensibilité, il décrit avec la même gourmandise et la même fièvre fascinée le dos noir des saumons et la masse nacrée des seins, le goût salé du con et le soyeux des joncs. Panthéiste jusque dans l’érotisme, notre jeune apprenti-fouteur nous fait soudain basculer, au tiers du livre, dans un autre univers, celui des hôtesses de l’air. Là encore, le folklore passé des soubrettes aériennes semble sur le point de condamner l’imaginaire de Hardellet à un fastidieux labourage de chromos, mais ce serait sans cette fêlure sentimentale qui le pousse à chanter l’imperfection plutôt que l’idéal, à préférer l’Anglaise Vanessa à la pulpeuse Lia :

« Une grande bouche aux dents éclatantes, presque pas de maquillage, des yeux ardoise, graves ; un peu de gris, aux tempes, parmi ses cheveux châtain clair, des seins qui ne triomphent plus. »

L’intrigue qu’ourdit alors André Hardellet prend un tour aussi fantasque d’improbable, et il est vite question d’un philatéliste amateur d’ébats régulés, un certain Petitfils, qui l’envoie à Londres enquêter in vivo sur un centre d’insémination artificielle pour le moins étrange. Fini les moiteurs de l’été champêtre ! Le narrateur se retrouve embringué dans un centre de remise en forme, où il se voit contraint de forniquer avec une étrange machine copulatoire qu’on dirait dessinée par Tomi Ungerer et actionnée par le divin Marquis. Des seins de la nourrice à la vulve artificielle, en passant par l’idylle avec l’évanescente Vanessa, le chemin n’est pas évident, mais Hardellet parvient à articuler ces deux protocoles du plaisir :

« Vrai à faire peur, comme un organe qui viendrait d’être prélevé. Derrière ce sexe artificiel, un tube transparent destiné à recevoir le sperme ; des bielles, des rouages reliés à des fils électriques. Une femme abstraite, tellement dépersonnifiée qu’elle constitue la négation même de l’amour. Est-ce là une préfiguration de la sexualité future ?
En ce moment, sous des tilleuls, où barbouillés de mûres, des enfants s’embrassent et décèlent sous leurs dents la pulpe du fruit qu’on prétendait leur défendre. »

Certes, le narrateur regimbe un peu devant cette Eve future aux lascives contractions mécaniques, et n’a de désir que pour une certaine Joyce, possible liaison saphique de Vanessa. Mais le désir étant ce qu’il est, il se laisse happer par la Machine, tant l’attrait est attraction, le trou béance, le désir décharge. Pourtant, quelque chose en lui n’est pas dupe, et notre Zadig au pays des bacchantes sait que la frustration sexuelle est une chose dangereuse :

« Bizarrement les sociologues […] escamotent ce ressort de la révolte. Pourtant, cela me paraît évident : la révolution se fera aussi grâce à la main, la douce main de ma sœur dans le pantalon du militaire, ou bien il faudra tout recommencer parce que l’un de des rouages essentiels calera dans la mécanique. »

L’intrigue s’achève un peu en queue de truite, avec l’assassinat du philatéliste et le mariage de Vanessa avec un assis. L’érotomane retrouve le chemin capiteux des noyers et des groseilliers, il retrouve la fidèle servante en train de coudre, la Pénélope de son enfance, « son visage désespérément poursuivi sur d’autres femmes, en d’autres femme […] Inimitablement vrai, aussi véridique que des mes douze ans ressuscités. »

Comme si l’auteur, après avoir cherché le profit dans la dépense, l’amour dans le sexe, la liberté dans le con, croyait encore aux sources tièdes de l’enfance, au recommencement du désir naissant, à la loi déchue des émois premiers. Son errance dans les boudoirs de l’érotophilie n’était-elle qu’un rêve ? Ou une simple partie de pêche ?

L’année 69 s’est-elle rendue compte qu’en publiant ce texte elle libérait autre chose qu’une sexualité contrariée, et mettait déjà en gage l’humide mirage d’ébats déjà calibrés par le capitalisme ? L’Etat, lui, ne s’est pas laissé abuser. La Brigade mondaine a entendu la longue et récurrente plainte de la Ligue de défense de l’enfance et de la famille, comme si le goût du refuge mammaire était plus menaçant que le récit des pistonneries bacchiques.

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