mercredi 22 février 2017

Pilotin, charmeur de volcan: Lowry Story (et autres continents)

Photo de Michel Pilotin, © Jacques Sadoul, 1954
Comment un ex-étudiant martiniquais du nom de Michel Pilotin (1906-1972, proche des surréalistes avant de devenir un des pionniers de la SF française au côté de Vian, en est-il venu à traduire, sous le nom de Stephen Spriel, le cultissime Au-Dessous du Volcan ?

Le fait est que Pilotin a travaillé avec Clarisse Francillon sur cette traduction, avec comme éminent collaborateur l'auteur lui-même. A l'époque, Lowry vivait alors à Paris, avec sa femme Margerie, et Pilotin et Francillon parvinrent tant bien que mal à organiser des séances de travail avec le fuyant auteur. Francillon a d'ailleurs laissé un témoignage vaporeux de cette collaboration:
"Que ce fût dans cette maison-là ou dans la mienne, le rite était le même. Après son opaque sommeil, qui se prolongeait jusqu'à une heure avancée du matin, il enfilait impatiemment, fiévreusement, son chandail de laine grise à col roulé, son unique souci étant de. gagner la cuisine au plus vite. Les tremblements nerveux qui secouaient ses membres ne se calmaient qu'une fois absorbés les premiers verres de vin rouge coupé d'eau. On lui préparait cette boisson dans une petite carafe dont le bouchon, heurtant le goulot, rythmait toute une partie de la journée. Dans nos esprits inquiets, ce tintement prenait des proportions démesurées, il s'enflait, il devenait celui d'une sonnette d'alarme, d'une cloche de navire errant parmi les brumes. Cela durait jusqu'au moment où, effectivement, Lowry disparaissait, et quoi que nous puissions dire ou faire, nous échappait."
Il est pour le moins étonnant – mais l'est-ce vraiment? – que celui qui traduisit le premier Lowry ait été, dans le désordre, étudiant martiniquais, proche du surréalisme, ami de Vian et promoteur de la science-fiction en France, bref, électron libre quelque peu négligé par les temps, discret jusque dans son rôle primordial. Parmi ses autres faits d'armes connus, Pilotin compte (sous ce nom) une autre traduction, une nouvelle de Philip K. Dick intitulée La Machine à détruire (parue en anglais en 1957 sous le titre The Unreconstructed). Par ailleurs, Pilotin a co-fondé, chez Gallimard, la collection culte "Le Rayon Fantastique":
"Le 22 novembre 1949 lorsque le journaliste/traducteur Michel Pilotin reçoit le feu vert pour la création d’une série de science-fiction au sein de cette maison. Entre 1950 et 1951, Michel Pilotin prépare sa collection en achetant les droits de traductions de livres américains et en sollicitant des auteurs francophones. (Source Wikipedia)"
1949: l'année où paraît la traduction d'Au-dessous du volcan. Pilotin prendra pour l'occasion le pseudonyme de Stephen Spriel. (Il traduira également en1952 un roman, Les habitants des autres planètes, de Kenneth Heuer). Boris Vian, quand il écrit à Pilotin, le surnomme "Frère Michel" – il faut dire qu'ensemble, ils font partie d'une société secrète, "le club des Savanturiers" - d'ardents défricheurs de la SF – fondée le 26 décembre 1951 par Queneau, Pierre Kast, France Roche, François Chalais au bar de la Reliure chez Sophie Babet, rue du Pré-aux-Clercs. D'autres noms? D'accord. Lovecraft, Asimov: ne cherchez plus. C'est Pilotin qui a aidé à leur gloire française.

Jacques Sadoul nous dit par ailleurs qu'on doit également à Pilotin l'achat des premiers titres de la collection Présence du Futur. Que sait-on encore? Avant d'œuvrer à l'émancipation de la SF française, Pilotin avait contribué au début des années 30 à l'unique numéro d'une revue, Légitime Défense, revue d'inspiration marxiste qui
"accuse ouvertement les « békés » (descendants d’esclavagistes installés aux Antilles) de la misère de la condition noire et de la misère sociale régnant sur la Martinique. La revue fait effectivement cas de cette lutte des classes exposée par Karl Marx, mais qui, en raison de l’esclavage, fait plus de dégâts dans les îles. Une situation où l’asservissement a officiellement été aboli le 22 mai 1848, mais qui perdure grâce à l’oligarchie française (blanche), et par la participation de la nouvelle classe que sont les martiniquais bourgeois (noirs)." (source ici)
Bref, c'est dire avec quelle impatience on attend le volume d'Histoire des traductions en langue française consacré au 20ème siècle, à paraître chez Verdier sous la houlette de Bertrand Banoun, Jean-Yves Masson et Isabelle Poutin. Peut-être en apprendrons-nous plus alors, non seulement sur le très actif Michel Pilotin mais sur les liens entre SF et la traduction, liens qui semblent profonds et révélateurs, comme si traduire avait été, à l'issue de la Seconde Guerre mondiale, un geste intimement lié à la découverte de mondes imaginaires. La traduction n'est-elle pas, après tout, une sorte de "rayon fantastique" censé nous révéler "la présence du futur"? A suivre…

4 commentaires:

  1. Bel hommage à ce "travailleur de l'ombre"! Merci. Liliane Breuning

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  2. Je renchéris, très bel hommage à Michel Pilotin.
    Merci.

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  3. pourquoi ai-je toujours préféré cette traduction de Stephen Spriel, avec la recherchée couverture jaune de « Au Dessous du Volcan » (71, Denoël, 436 p.)
    à celle de Jacques Darras « Sous le Volcan » (87, Grasset, 447 p.)
    à relire dans "Romans et Nouvelles" (95, La Pochothèque, 1088 p.

    à signaler aussi chez University of Ottawa Press
    "The 1940 Under The Volcano" (15, UOPress, 510p.) avec 73 p. d'intro (Miguel Motta),
    252 p. de texte et quasi autant d'annotations

    avec en prime (mais c'est déja traduit)
    In Ballast to the White Sea (14, UOP, 464 p.) dont 220 de notes
    et
    Swinging the Maelstrom + The Last Address (13, UOP, 202 p.), idem 40 p. de notes

    que ceux qui n'ont pas (encore) lu Malcolm Lowry se dépèchent de le faire

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    1. Ah, immense bonhomme ! L'homme de l'ombre de la SF française. Le double de Sadoul. Merci infiniment Claro, toute ma gratitude !
      Xavier.

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