mardi 30 juin 2020

Pierre Jean Jouve: le sang très sombrement

Parmi les pères fondateurs de la poésie contemporaine, impossible de faire l’impasse sur Pierre Jean Jouve. Impossible aussi de ne pas souligner son influence sur certains écrivains travaillant autrement la fiction, et à cet égard, pour peu qu’on lise ou relise Le monde désert ou Hécate, on comprendra mieux d’où vient, par exemple, la prose d’une Hélène Bessette. C’est particulièrement sensible dans le chapitre XXXV du Monde désert :

« Le Temps
Les matins les années
Il fait beau il fait gris il fait laid
Espoirs et retours
On ne croirait pas que la profondeur du lac diminue
Certaines gens disparaissent
On ne croirait pas qu’il y ait tant de morts dans les rues
A cause de la guerre
On voit la montagne à sa fenêtre »

Quant à l’œuvre poétique de Jouve au sens strict, elle témoigne d’une liberté métrique d’une sensuelle précision. Imprégnée des écrits bibliques autant qu’attentive aux soubresauts charnels, au prix d’un équilibre savamment menacé, la poésie jouvienne opère la jonction entre une mystique extrême et la connaissance par les gouffres héritée de Freud. Tressés serrés, mais respirant toujours, les vers demeurent musculeux, permettant aux images de se diluer les unes dans les autres, donnant souvent la sensation d’une transmutation :

Tombe au soir sur les flancs
Aux féroces toisons des amies du chagrin
Remue-toi sur leur fondement large et vain
Et tu verras la bête dans le repli même

Plus rouge que la faute et plus attentive
Que le crime, et du rire sans dents souriant
Elargie par tant de parties d’humanité
Et riant de la semence dans l’abîme

Ici, une matière prosaïque se voit insufflée, par le mouvement et l’injonction, une dimension presque magique. Palimpseste vibrant, le poème reconnaît dans le sexuel l’écho d’un désir plus vaste. Le corps-paysage, qu’il convient d’éprouver dans ses tensions, est lié à une tentation dévorante. La fascination pour le blason carnée ne fait pas l’impasse sur la réalité sensitive :

Vos fesses, mes chéries géantes ! vos argentées
Toisons sur vos replis fermés graves et longs
De poils élégamment tordus, et déroulées
Vos peaux cuivrées prenant le jour aux horizons !
Et le monstre endormi, tous vos atours fendus
Vos étoffes chargées de sangs et d’endroits nus
Vos globes de vent mou que ne viole aucune aile,
Vos parfums de marine et d’urine à l’aisselle.

La rythmique dit à la perfection le chamboulé de la perception. Hachée au début, puis enjambante, puis se déroulant, montant par paliers (vos peaux cuivrés/prenant le jour/aux horizons), tirant profit de l’équilibre alors trouvé (et le monstre endormi/tous vos atours fendus) pour déposer, couche sur couche, la suite et fin du blason, en un hommage troublant à Baudelaire. Bien sûr, c’est aussi – souvent – du côté de Mallarmé que la poésie de Jouve penche (« la nuit longtemps dévouée à la nuit »). Tirant sa dynamique du frottement entre un christianisme écorché, un désespoir humaniste toujours à combattre et une appétence pour les humeurs secrètes, le poème met en scène la vanité non pour l’exalter mais pour lui faire rendre gorge. L’obscène et le miracle échangent souvent leurs qualités, et si « nous n’avons que la mort pour véritable azur », si Orphée et le Christ n’en finissent pas de mourir, le poète Jouve veut voir en le poème un « témoin de gloire amer », où s’agitent infiniment extase et stupre, douleur et beauté. "Et transpercé de clous je souris d'aise".

Pierre Jean Jouve, Œuvre, deux tomes, édition établie par Jean Starobinski, avec une note de Yves Bonnefous, Mercure de France, 1987

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