dimanche 9 décembre 2007

Les flux inattendus


Rares sont les livres qui se coltinent le langage de l'entreprise, plutôt que le mythique réel, pour s'en enivrer sèchement. Il y a quelques années, Yves Pagès nous avait donné Petites natures mortes au travail et Portraits crachés. Aujourd'hui, c'est Jérôme Mauche qui bouscule tout avec La Loi des rendements décroissants, publié dans la collection "Déplacements" que dirige, au Seuil, François Bon.
Composé de deux cent deux fragments, le livre de Mauche est une époustouflante "digération" du jargon des entreprises, non en vue de le seulement moquer, mais pour en tirer quelques sucs et leçons, éventuellement psycho-lubriques, et surtout embarquer le lecteur dans une expérience inédite, l'apprentissage d'une lecture stéréoscopique, où des lignes d'intensité a priori divergentes (le corps, la bouffe, etc / l'emploi, le fric, etc - pour over-simplifier), se coltinent et se bousculent, créant une poétique défiscalisée (!) qui semble relancer la donne mise en œuvre par un Rimbaud ou un Lautréamont. Ces "illuminations" d'un genre nouveau, dont la perpétuelle disjonction grammaticale évoque un corps soumis à des décharges en apparence bénignes, génèrent une vision, un ryhtme, un anti-discours délectable. Attifé en état des lieux strabismants, chaque paragraphe pousse un peu plus loin le bouchon de la dévotion au Kapital pour mieux hameçonner ses zélateurs contrits. Ces fornications entre parapluie affectif et machine à coudre entrepreunariale sur la table de dissection du savant Mauche, passé un premier bégaiement du lecteur qui se demande s'il va savoir lire non pas entre les lignes mais par dessus elles, sont hypnotisantes, contagieuses – savoir gai qui nous mord le cortex. Démonstration:
"Aussi ingérable pour l'heure qu'une potentielle reprise économique, le scolopendre file entre les piliers vivants et velus de ses mille pattes pour courir vers son être encore, lequel est de persévérer dans la piqûre, défensive bien sûr, mais plus malignement que la moindre guêpe qui meurt pour soi-disant survivre."

Comme il est dit très exactement et magnifiquement en quatrième de couverture: "Placer tout cela joyeusement sur une table d'autopsie, la com', Internet, la sécurité sociale et charger la barquer, si poésie s'ensuit."
Charger la barque, si poésie s'ensuit: programme ambitieux, ici tenu au-delà des espérances.

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