"La carcasse de la volaille baigne dans le gras": À la table de Renaud Camus

Ce récit que fait Amina Damerdji de cette soirée "dans la gueule du loup" – gueule dans laquelle le loup en question est flanqué de ses deux démons familiers, son assistant et son avocat – est tout sauf un compte rendu d'un repas partagé avec la pathétique raclure qu'est Camus. C'est, pour l'auteure, l'occasion de travailler plusieurs angles morts qui ont fondé, au fil des ans, sa personne: une enfance en Algérie aux plus sombres heures, une scolarité à Stanislas, une amitié fermée par un deuil, des amours déçues… Ce qui est beau, et assez rare, dans ce livre, c'est la part que ménage Damerdji au flou, à l'imprécision: à plusieurs reprises elle précise qu'elle a des doutes sur le déroulement de la soirée, les propos prononcées ou entendues – mais ce "flou", qui ne l'empêche pas d'être droite dans son ethos face au pitre brun (décrit comme un Dracula d'opérette) répond au flou d'événements biographiques qu'elle va, troublée par cette soirée, revisiter par éclairs, et revoir plus clairement.

Il y a ce moment où, découvrant des crois gammées gravées dans son bureau d'étudiante, et s'en offusquant, la prof lui lance un "Et alors, tu es juive?" Ce moment où un possible amoureux lui demande si elle arabe ou kabylle, car "les Arabes sont fainéants et les Kabylles travailleurs". Ce moment où elle découvre que dans son journal en ligne, Camus parle ainsi d'elle après leur soirée: "Il y avait dans la salle une très jolie jeune femme, à la fois chercheuse et romancière (…)." On comprend peu à peu, à la lecture, que ce qui perturbé l'auteure, c'est moins de se retrouver à parler littérature (gage de beauté) et de politique (risque de danger, que viendra "incarner" la visite d'un donjon mortifère au cours de la soirée) avec quelqu'un à l'opposé de ses convictions, que d'analyser le fait qu'elle ait accepté cette soirée. En quoi l'infâme nous fascine-t-il? Pourquoi le loup sourit-il? Que cherche à faire son sourire, qui à la fois dénude ses crocs et les maquille de condescendance? Pourquoi l'immonde se croit-il obligé de jouer le jeu de la séduction?

C'est un livre qui se traverse pas à pas, non sans trébucher. Car évidemment on aimerait que Amina Damerdji sorte de ses gonds, s'emporte, voire invective. Mais l'auteur préfère la subtilité que lui octroie son trouble. Elle n'a nul besoin de rappeler que Camus est une ordure de la pire espèce – ce qui l'intéresse dans la lacunaire interaction qu'elle a avec lui ce soir-là, ce sont de possibles effets d'échos avec son passé à elle, comment elle a fréquenté, plus ou moins de loin, ces modalités de la haine qui font qu'on ne sait pas toujours comment y réagir. En cela, Damerdji fait preuve d'une honnêteté intellectuelle saisissante, et nous donne, à sa façon étoilée, une leçon nouvelle de sociologie, où l'objet observé (le loup) modifie le sujet observant, non pour en faire une brebis, mais bien une femme debout, consciente, ni faible ni forte, mais juste dans le portrait de ses perceptions.

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Amina Damerdji, Dans la gueule du loup, Gallimard

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