jeudi 27 novembre 2025

Le paradoxe de John, ou la danse des éléments

 


Le Paradoxe de John, la pièce de Philippe Quesne qui se joue actuellement au Théâtre de la Bastille, semble redonner un sens nouveau à l'expression "pour la galerie", même si ici, ouf, il n'est pas question d' "épate", mais de "main à la pâte".

Oui, car dans cette pièce, au sens littéral, la scène est la galerie et la galerie la scène. Une galerie d'art, faut-il préciser, encore en travaux, en recherche, qu'une galeriste/gardienne du temple – le lieu était auparavant l'appartement d'un certain Serge où ce dernier donnait de mini-performances – a réagencé et ouvre aux bonnes volontés d'artistes invités. Cette galerie est alors investie par un trio, qui va s'en emparer, se saisir de tout ce qui s'y trouve (plus quelques accessoires qu'ils ont apportés), vite rejoints par un artiste en résidence. Ce dispositif va permettre à des matériaux d'être animés, façonnés, mis en scène, déplacés, détournés de leur usage, réinventés… Le collectif s'invente dans des gestuels, l'art s'invite dans l'aléatoire: créer comme on danse, marche, se couche…

Ce qui frappe dans la pièce de Quesne, outre l'infiltration de textes de Laura Vazquez qui défilent sur des écrans rectangulaires, c'est le parti pris de la douceur, de la fluidité. Si créer des formes est souvent associé à une idée de violence, ici c'est tout l'inverse, deux hommes et deux femmes créent des structures-moments dans un état mental et physique serein, où l'hésitation devient patience, le doute réflexion, le geste possibilité. Il ne s'agit pas, comme on s'en rend vite compte, de moquer l'art contemporain ou le monde des galeries – la part moqueuse est, subtilement, laissé à la charge du spectateur… –, mais de scénographier la naissance de formes: transformer un rectangle de lino en couverture (ou linceul) ou le plisser en stèle fracturée ; faire d'un amas de mousse figé une coiffe, une tunique, une sculpture; se mêler à des statues-spectres et s'oublier dans une danse cathartique; faire des fumigènes un brouillard-ami. Les gestes et les intentions entrent en danse, et peu importe l'œuvre achevée, on sait qu'elle n'est qu'une épiphanie d'un soir, éphémère en un lieu privé, son sens est en devenir, l'important étant ici de faire corps avec ce qu'on a, de devenir soi-même un élément connecté à un autre élément, et ce afin d'insuffler une vie autre à un tout: la galerie.

Finalement, à force d'instinct et de manipulation, de fantaisie et de douceur, d'imagination et de bienveillance, à force de contorsions et de grâce, au prix d'un ralenti qui vaut réflexion, quelque chose de neuf prend forme devant nous, auquel on est bien obligé de donner un nom nouveau. Ces scènes-créations qu'orchestre Quesne sous nos yeux, on pourra les appeler des "galerituels", tant quelque chose de possiblement chamanique semble ici à l'œuvre, ô combien en résonance avec la poésie de Laura Vazquez, qu'on sait friandes d'épiphanies.

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  • Le paradoxe de John, de Philippe Quesne

  • Théâtre de la Bastille (Paris)

  • 20h30, les samedis à 18h /Relâche le dimanche / Durée 1h20

Avec Isabelle Angotti, Céleste Brunnquell, Marc Chevillon, Marc Susini, Veronika Vasilyeva-Rije


mercredi 12 novembre 2025

Détruire tout: Ce que dit le lauréat Bernard Bourrit


 Lundi 10 novembre, l'écrivain Bernard Bourrit recevait le prix Wepler-Fondation La poste pour son livre Détruire tout (éditions Inculte). A cette occasion, comme il est de coutume, il a prononcé un bref discours lors de la remise du prix. Le voici dans sa (presque) intégralité: 



 Bonsoir à toutes et à tous, Je ne serai pas long. C’est une expérience vraiment étrange et déconcertante pour moi de me tenir ici devant vous afin de recevoir ce prix. J’étais loin de me figurer en commençant à écrire Détruire tout que mon livre susciterait un quelconque intérêt au-delà du cercle confidentiel de lecteurs auquel j’étais habitué. Alors, tout d’abord, je tiens à exprimer ma joie. L’immense joie que j’éprouve à voir mon ouvrage mis en lumière. Il y a derrière cet honneur que vous me faites ce soir un long chemin d’écriture tracé le plus souvent dans l’ombre et l’indifférence. Et cette joie, je voudrais la partager avec celles et ceux qui l’ont rendue possible. Je remercie donc chaleureusement l’ensemble des membres du jury qui a eu le courage de choisir un livre iconoclaste. Je voudrais également exprimer ma gratitude aux éditions Actes Sud et à mon éditeur, ici présent, Claro […].

 

Si j’ai commencé en vous disant que c’était une expérience déconcertante de m’exprimer devant vous, c’est que, de toute ma vie, jamais je n’ai attendu un quelconque avantage pour mon travail d’écrivain. Pas plus que je n’ai cherché à me mettre en évidence, ou encore à parler à la place de mes textes. Pour moi, un texte s’exprime toujours mieux que son auteur ; et c’est l’inverse qui me paraît problématique. C’est donc l’occasion de rappeler que Détruire tout est entièrement fait de la voix des autres. En m’immergeant longuement dans les archives pour reconstituer le féminicide qui constitue le cœur et le nœud de mon livre, je voulais surtout, et d’abord, faire résonner au présent les voix du passé. Des voix qui précisément n’étaient pas celles de l’auteur. C’est à force de me demander comment m’y prendre pour ouvrir le récit à sens unique qu’avait produit la presse de l’époque que la réponse s’est imposée d’elle-même : en multipliant les échos et les points de vue, quitte pour cela à faire sauter le cadre de la représentation. C’est l’histoire du joujou cher à Baudelaire, comme un enfant, j’ai entrouvert la mécanique de ce fait divers, et je l’ai secouée à la recherche de son âme. Évidemment, je ne l’ai pas trouvée.

 

Je voudrais conclure en partageant avec vous une dernière pensée qui m’est venue récemment en songeant à mon livre. Détruire tout a été écrit dans une perspective féministe, c’est indéniable. Toutefois, il ne s’attaque pas frontalement aux structures patriarcales. Il s’attaque à la société des « pères » : c’est une distinction subtile peut-être, mais importante à mes yeux, et qui légitime mon geste d’écriture, car, si je ne suis pas une femme, je suis au moins un fils. Ce glissement (du patriarcat au père, de la structure à la figure) ne fonctionne que si l’on accepte de désaxer le centre de gravité du mot « père ». Si l’on accepte l’idée que quiconque revendique un territoire où exercer sa force mérite ce titre. Si l’on accepte l’idée que le propre d’un territoire, parce qu’il institue un « tout », c’est d’exclure. Cela posé, nous cherchons tous, et toujours, mes personnages, vous et moi, à occuper une place et à jouer un rôle dans le maillage de ces territoires qui s’enchevêtrent. C’est-à-dire trouver à exister dans l’exclusion que ces territoires fabriquent. Que ce soit dans la résignation, la révolte, la liberté ou la violence. Sous cet angle, on le voit, c’est une autre histoire qui commence de se raconter. Mais assez parlé. Merci à tout le jury ! Merci à la Fondation La Poste ! Merci pour ce précieux encouragement ! Merci à la brasserie Wepler !

jeudi 6 novembre 2025

Le sceptre et le poireau

 


À lire la "critique" qu'a rédigée Frédéric Beigbeder sur La maison vide de Laurent Mauvignier, on se demande bien pourquoi on paie des gens pour faire de la critique littéraire s'ils ne savent pas en faire. Bien sûr, FB a le droit de ne pas avoir aimé le livre de LM mais dans ce cas-là, pourquoi, d'autant que lui-même est censé être écrivain, ne nous explique-t-il pas ce qui le dérange dans l'écriture de Mauvignier, par exemple la structure de son livre, les thèmes qu'il aborde, la manière dont il les traite, les motifs qu'il tresse, les mouvements de sa phrase, son sens de la répétition, etc? En effet, la moitié de son article consiste à énumérer les prix littéraires reçus par l'auteur (et alors?), à dire que la lecture en est pénible (mais encore?) et à le traiter en gros de notaire. Bon, le fiel c'est bien joli, mais un peu de démonstration ne ferait pas de mal, non? Hélas, la suite est à l'encan. Comme c'est un livre "gros" et qui "parle d'une maison", Beigbeder compare avec Claude Simon et Georges Perec, deux références qui n'ont ici guère de pertinence, surtout celle à Perec. Si le livre avait fait cent pages, il l'aurait sûrement comparé à La Maison Tellier de Maupassant ou au conte des Trois petits cochons…

À court d'argument, Beigbeder s'en prend alors aux éditions de Minuit, une maison d'édition qui selon lui formerait "une famille consanguine". Hum. C'est vrai qu'avec deux Nobel, on frôle l'inceste… Mais bon, côté famille consanguine, Frédéric doit servi au Figaro, mais passons. Enfin, dernier coup (mou) d'estoc, cette idée que Mauvigner commet l'erreur de croire que sa famille est intéressante. Là, on ne sait plus quoi dire. C'est un peu comme si on disait que Beigbeder commet l'erreur de croire qu'une critique vide est intéressante – ah non, là c'est pas pareil en fait.

Bref, tout ça pour dire que "descendre" un livre, surtout un livre ambitieux, demande autre chose qu'un plumeau rhétorique usé et une balayette à trous. Mais c'est là tout l'intérêt des critiques négatives: elles doivent jongler avec une verve acide (normal) tout en restant pertinente, argumentée, crédible, susceptibles d'ouvrir une discussion. Quand ce n'est pas le cas, quand la critique négative se contente d'astiquer le petit poireau intérieur autour duquel grimpe, comme un lierre fade, son ego, on se retrouve avec un article de ménage qui ne correspond pas aux dimensions de la pièce à nettoyer.

Mais il est vrai qu'argumenter c'est du travail, ça demande un peu de réflexion, or c'est fatiguant, surtout quand on a mieux à faire, comme de faire le pitre à la Pérouse tous les samedis soirs. En tout cas, on peut reprocher tout ce qu'on veut à Beigbeder, on n'est bien obligé de reconnaître qu'au niveau incompétence critique, il est d'une constance impressionnante.