Quand l'Expresse lâche ses chiens, c'est qu'il y a panique dans la niche

 


Pour avoir osé donner son avis sur la condition sociale de l'écrivain – pas de congés maladie, pas de congés payés, pas d'indemnisations chômage, etc. – l'écrivain Julien Delmaire, par ailleurs auteur publié (jusqu'ici?) par Grasset, s'est vu conspué par un journaliste (?) de l'Express, et ce avec toute la délicatesse dont sont capables les moutons de cet organe de presse. La méthode est toujours la même: tout d'abord on critique le physique, en comparant Delmaire à Doc Gynéco, histoire d'insuffler quelques relents racistes, puis on attaque la notoriété, en expliquant que cet auteur vend "peu", et donc a beau jeu de réclamer des "avantages" sociaux. On le voit bien, les chiens de garde de Bolloré sont lâchés. Mais derrière ces coups bas assez ignominieux, c'est toujours la même rengaine, celle qui fait la lie du fascisme ordinaire première phrase, et qu'avait en son temps bien repéré Umberto Eco: l'anti-intellectualisme.

Je ne suis pas certain qu'on puisse un jour arranger la situation précaire des écrivains, ni même qu'il faille le faire, mais de là à les traîner dans la boue parce qu'ils rappellent, à juste titre, la précarité de leur métier, il y a là, il me semble, un pas de géant, même s'il faut vraiment être tout petit petit pour s'autoriser à le franchir. Comme si être écrivain c'était forcément être un oisif à plume, un parasite bohème, etc – voire être de gauche. Le plus amusant c'est que certains cerbères de droite tantôt affirment, comme on l'a entendu récemment, que les écrivains habitent tous à Saint-Germain-des-Prés et sont grassement payés, tantôt n'hésitent pas à se moquer de leur inexistence commerciale. L'autre argument souvent invoqué étant: ils ont choisi ce métier en connaissance de cause de sa précarité, alors qu'ils ne viennent pas nous les briser avec leurs états d'âme.

Les écrivains, en général, ne cherchent pas la guerre sociale. N'étant pas franchement syndiqués, d'un naturel plutôt individualiste, ils l'ouvrent rarement pour se plaindre. C'est sans doute pour ça qu'on les tolère. Mais que l'un d'eux – ou plusieurs centaines, comme c'est le cas en ce moment – se permette de faire le point sur un statut problématique, et c'est la curée. On sent bien que l'affaire Grasset a piqué au vif les catho-nababs et leurs molosses. Mais méfions-nous: à force d'être attaqué, d'être traité de caste, de privilégiés et/ou de va-nu pieds, le monde littéraire ne va sans doute pas rester assis à encaisser les coups. Cela veut-il dire que les écrivains vont devoir sans cesse monter au créneau? Faire en permanence des choix politiques et éthiques – aller dans telle municipalité, par exemple? Refuser certains honneurs?

La réalité, hélas, est plus simple. Maintenant que l'extrême droite côtoie le pouvoir et exhibe au grand jour la pluralité de ses haines, il devient impossible de ne pas choisir son camp, et pour certains, comme les écrivains qui n'ont pas de statut social défini, ça risque d'être compliqué. Car chaque fois qu'ils n'agiteront pas la queue devant les pions de Bolloré, ils seront la cible d'attaques violentes. Rien de plus tentant qu'une cible désarmée. Si t'as pas de revenus fixes, ferme-la: adage connu.

Alors non, les écrivains ne veulent pas, comme le dit le "journaliste" de l'Express, des "chaises longues", surtout quand on sait le sort qui fut le leur sur le pont du Titanic. Ce qu'ils ne veulent pas, en revanche, c'est ce mépris et ce racisme qui prennent de plus en plus ses aises. Mais tout ça risque d'être un bon indicateur pour notre société: on va voir qui ça choque et qui ça ravit. Ça ne va pas traîner, croyez-moi. 


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