Timothée Zourabichvili, ou le plomb changé en or

 


Plomb, le premier roman de Timothée Zourabichvili, fait assurément partie de ces rares surprises dont a grandement besoin la littérature contemporaine. Non content de travailler une matière en apparence raréfiée (un jeune homme et une jeune femme dans leur brutale nudité et leur descente aux enfers), un décor minimaliste (une chambre, une rue, un terminus de bus…), un dialogue impossible, il enferme le lecteur dans les têtes tantôt crispées tantôt en vrac de ses deux protagonistes. Ici, le principe du "boy meets girl" se change en un drame sordide où Adam et Ève se résument à deux corps perdus, oscillant entre violence, oubli, déni, effroi, silence, rejouant sur fond de grisaille l'éternel Massacre des Innocents. L'histoire? Il a couché avec elle, à la faveur d'une permission, et neuf mois plus tard le fruit de leur triste fornication devient un problème à régler. Ce qui fait l'incomparable puissance du livre c'est le parti pris grammatical assez gonflé pour lequel a opté l'auteur. 

En effet, la narration, qui entre et sort des deux têtes, qui tantôt les décrit, tantôt les laisse penser, se remarque par l'absence de "ne" dans les phrases négatives (je t'aime pas, au lieu de je ne t'aime pas), or cette absence du "ne" (le déni? la négation? autrement dit le sujet du livre) est en général utilisée pour rendre un parler, mais l'auteur prend soin de le maintenir non seulement dans les flux de conscience des protagonistes (qui deviennent vite des "monologues extérieurs") mais également de façon presque systématique dans son récit, récit qui pourtant reste bien souvent "littéraire", je veux dire écrit d'un point de vue autre que celui, interne, des personnages. Il va même jusqu'à emprunter à l'oralité ses formes pour développer des analyses subtiles. Ce qui, on s'en doute, produit un effet troublant:

"Assise contre la paroi de la minuscule cabine de douche, regardant la petite fenêtre qui menait nulle aprt au-dessus d'elle, elle s'est débrouillée de sa propre monstruosité sans en faire souffrir le monde qui dormait toujours ou faisait semblant de dormir derrière la petite fenêtre, parce qu'il voulait rien voir ni entendre du sang et de ses cris de douleur étouffés dans la douleur."

Cette interpénétration du récit et de la pensée, de l'écrit et de l'oral, de deux styles en théorie antagonistes, produit un effet de sidération, comme si l'intérieur avait contaminé l'extérieur, et que désormais il était impossible de raconter ce drame sans prendre en charge sa dimension immédiate, celle où le senti manque d'armes pour que le parler s'écrive. Dans Plomb, il y a porosité entre les consciences et ce qu'elles vivent, même lorsque ce qu'elles vivent semblent raconté d'un point de vue omniscient. Et cette porosité a sur le lecteur un effet on l'a dit troublant, mais surtout sémantique: on reste enfermé dans l'histoire comme une présence muette et impuissante alors qu'on est seulement, théoriquement, le pur témoin littéraire.

Il faudrait dire également quelques mots de la façon dont Zourabichvili entreprend de déplier ou resserrer les psychés de ses personnages, en phrases longues et cruellement articulées, traquant les angles morts du déni et de la peur, sondant la bassesse sans jamais – et c'est là une autre force du livre – la juger. 

C'est un livre qui se lit dans une sorte d'apnée – précisément parce qu'il y manque cette rassurante cheville du "ne", dont l'absence (travaillée au scalpel) finit par former comme une constellations de trous par lequel le récit infuse notre lecture jusqu'à la rendre, elle aussi, poreuse. Difficile d'imaginer ce que l'auteur écrira après Plomb, un titre qui prend bien des sens au cours du livre, non par quelque effet de lourdeur, mais d'avantage en lien avec ces petits poids qui servent à lester les appas, même si "plomb" ici désigne aussi la masse nécessaire pour faire que coule au fond du fleuve ce qu'on veut nier. Mais je crois qu'on peut compter sur c pour secouer.

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Timothée Zourabichvili, Plomb, Sabine Wespieser éditeur, 18 €


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