vendredi 15 janvier 2021

Service des manuscrits (et gorgonzola)



Depuis lundi, j'ai rejoint les éditions Inculte en tant qu'éditeur associé. En gros, je dois apporter des projets et les suivre, essentiellement dans le domaine français. C'est la première fois de ma vie que je travaille dans un bureau autre que le mien, et je découvre donc la vie de bureau. Et je peux vous dire que ces histoires de colliers de trombones sont un mythe. Chez Inculte, pas un seul trombone en vue, sans doute une histoire de budget ou de rejet des matières métalliques convolutées. En revanche, des tas de manuscrits déposés ou envoyés. Première constatation: les personnes qui envoient des manuscrits facilitent grandement la tâche à l'éditeur en y joignant une lettre dissuasive.

Dans cette lettre, ils exposent souvent leur projet ("C'est l'histoire d'un cadre qui perd les pédales"), le commentent ("Il s'agit d'un monologue s'inscrivant dans la lignée de Joyce et Faulkner"), expriment des espoirs, partagent des engouements ("J'ai beaucoup aimé le livre de X que vous avez publié"). Bref, ils réduisent leur texte, neuf fois sur dix, à son histoire et/ou à ses enjeux. Il faut, reconnaissons-le, un peu-beaucoup de conscience professionnelle pour oser s'aventurer dans la lecture d'un texte qui est présenté comme "un réquisitoire virulent sous forme romanesque de la condition des ¨¨¨dans le monde d'aujourd'hui, traité avec ironie". Mais on se lance quand même parce qu'on ne sait jamais. Et neuf fois sur dix, hélas, l'auteur a dit vrai dans sa lettre. Son texte n'est que ça. L'histoire de. Sur fond de. Alors forcément, les textes livrés sans notice attirent l'œil (mais je vous voir venir, vous vous dites, ouh-là, arrêtons de joindre des lettres!).

La vraie question qui se pose à l'éditeur-lecteur est: combien lire de pages d'un manuscrit avant de le refuser? La première page, voire le premier paragraphe semblent parfois suffire. Mais ça ne serait pas correct. Peut-être Marc Levy va-t-il se transformer en Claude Simon à la page 12 ? Pourtant, on se dit qu'un auteur a tout intérêt à soigner particulièrement ses premières pages, que la grammaire n'est pas un don du ciel, qu'écrire que "sa jupe le regardait par en dessous" est peut-être une façon ingénieuse de lier introspection et lingerie intime. Mais bon, malgré tout, on insiste. On a l'impression de perdre alors son temps, mais comme on est payé au lance-texte, on se dit qu'on est si ça se trouve en train de le gagner. De la gagner à le perdre? Statistiquement, on se doute bien que les chances de tomber sur le prochain Guyotat sont de 0,0000001%. Mais ça serait dommage de le rater. On s'installe, nerveux, dans le "on-ne-sait-jamais". Tout ça pour dire que le travail d'éditeur – je parle ici de la partie chasseur-cueilleur – s'inscrit dans un vivant paradoxe: lire de l'impubliable afin de mieux comprendre ce qui l'est. Heureusement, le travail ne se réduit pas à ce boulot de joyeux fossoyeur. Il y a des argus à écrire, des quatrièmes de couverture à rédiger, des textes sur lesquels travailler, des téléphones à ne surtout jamais décrocher. La machine à café à défoncer à coups de latte.

Et puis, parfois, un manuscrit arrive, humble d'apparence, paré d'un titre quasi mutique, dépassant à peine les cent mille signes. Passé les cinq premières lignes, vous comprenez qu'il se passe quelque chose. Vous n'êtes plus en train de humer un manuscrit mais de lire un presque livre. Les mots ont soudain une densité propre à la phrase qui les génère, la phrase semble s'écrire sous vos yeux, un demi-monde brumeux gagne en clarté, des zones d'ombres tiennent à rester ombreuses, votre lecture paraît engendrée par ce que vous lisez (et non l'inverse). Vous êtes dedans. Vous êtes à la fois un peu perdu et très intrigué. Il se passe quelque chose. Une langue autre vous a pris de court. Vous êtes à la page 25 et le temps n'a pas passé comme il passe neuf fois sur dix. Le temps a changé: sa durée, sa cadence. Bien sûr, il y a des choses qui vous dérangent, le stylo vous démange, mais aucune de ces contrariétés ne ralentit votre lecture, au contraire, vous sentez que le texte est toujours vivant, peut encore se transformer. Vous n'avez pas perdu votre temps: votre temps s'est changé en espace, l'espace du livre à relire, travailler, publier, soutenir. [Dans le cas précis, le texte s'appelle Vassili (mais vous voulez changer le titre, vous voulez que le texte s'appelle Lisez-moi nom de Dieu), et l'auteur Bertrand Schmid (vous voulez le garder).]

Ah, j'oubliais. Le grand avantage de travailler aux éditions Inculte quand vous habitez à Reuilly-Diderot, c'est qu'entre les deux il y a le marché d'Aligre, et dans le marché d'Aligre il y a la fromagerie Hardouin. Mais c'est une autre histoire. Cela dit, si vous aimez le gorgonzola à la louche, n'hésitez pas.



4 commentaires:

  1. Vous allez pouvoir maintenant comprendre l'un des grands mystères de la littérature: comment des grands éditeurs ou des bons écrivains travaillant pour des éditeurs ont pu rejeter des chefs d'oeuvre ou des bons livres qui se sont très bien vendus.

    La liste est très très longue: Gide refusant Proust, Brice Parain, Foucault, Elio Vittorini "Le Guépard" de Lampedusa, Carlos Barral (le meilleur éditeur espagnol du XXe siècle) "Cien años de soledad" de García Márquez, "Rayuela" de Cortázar ou "Paradiso" de Lezama Lima (peut-être les 3 meilleurs romans en espagnol de la 2eme partie du XX siècle)...

    Et Beckett, Paul Auster, Eduardo Mendoza, Nicolas Bouvier, Patricia Cornwell, Primo Levi, Lobo Antunes, etc, etc refusés par plein d'éditeurs (Beckett par Paulhan chez Gallimard - éditeur qui a raté aussi García Márquez à cause de Caillois et beaucoup d'autres auteurs importants, comme Gracq, Gombrowicz, Nathalie Sarraute, Boris Vian - à cause de Queneau-, Perec, Houellebecq...).

    Ou le Seuil refusant à U.Eco, dont il est l'éditeur français depuis longtemps, "Le nom de la rose"...

    La liste est aussi longue qu'accablante.

    Le seul début d'explication à ce "phénomène" inexplicable vu de l'extérieur et qui est vieux et universel, c'est la phrase de A.Tarkovski dans son "Journal":

    "Il existe quelque chose de plus rare, de plus subtil et de plus exceptionnel que le talent: c'est le don de deviner et de reconnaître le talent de l'autre."

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  2. Avec tout mon respect, qui est grand, Claro, et c'est du reste pourquoi j'écris ces lignes, j'ai trouvé que ton texte s'ensuquait d'une manière de condescendance railleuse, un rien chiffonnante, à laquelle je ne m'attendais pas. (Tu peux effacer mon commentaire qui ne se veut pas acrimonieux).

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    1. Il faut avoir lu beaucoup de manuscrits (même envoyés par des copains, peut-être les plus douloureux) pour comprendre que cette "condescendance railleuse" est une manière de bouée quand ça coule, vraiment, ça coule.

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  3. je suis un écrivaillon (3 livres dont un repris par Pocket, ma grande fierté) et quand je pense au mal que je me suis donné à chaque fois pour tourner cette lettre, ce devoir scolaire imposé, pire qu'une déclaration d'amour envoyé à son aimée, pour en fin de compte si peu d'intérêt ! Alors s'il faut du courage pour lire tous ces manuscrits, il en faut tout autant pour vous les envoyer, sans parler de cette longue attente qui suit, ce silence funèbre de l'amoureux éconduit.

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