mardi 17 janvier 2012

BHL et l'envol des vessies

Qui n'a pas vu Le Jour et la Nuit, le film de BHL, a de a chance. L'inouï l'attend. C'est une expérience, une expérience indépassable, qui se situe entre la révélation et l'embolie, et qui permet de réévaluer le sens du mot "ridicule" dans des proportions dantesques. L'auteur du film, qui a renouvelé la pensée philosophique un peu comme Bécassine a réinventé l'idée du voyage, s'est aventuré dans l'étroit sentier du milieu de l'inanité pour entrer dans la forêt profonde de la non-image. Des visions l'habitaient, tels des nains de jardin planqués derrière des pneus qui jamais ne rouleront, et il a cru bon de leur offrir une scène, avec cet humble panache qu'on pourrait croire jailli d'un tout autre orifice. S'inscrivant sans ciller dans la lignée de Godard et de Welles, dont il se pense visiblement l'héritier, BHL nous offre ici un objet affolant non identifiable. 
L'intrigue? Elle devait gésir au fond d'on ne sait quel facétieux baril de lessive d'antan, coincée entre deux volumes de la série Harlequin. Un enthousiaste producteur  se rend au Mexique en compagnie d'une blonde actrice pour convaincre un maudit écrivain qu'il faut adapter son premier roman (j'antépose à dessein les épithètes pour gâcher le suspens…). L'écrivain en question ne s'est jamais remis d'une grande passion amoureuse, a quitté les rivages mondains pour s'exiler dans la vase de la page blanche, pardon, de la blanche page, et consacre désormais ses loisirs/son spleen à voler en montgolfière, qui est comme chacun le sait un ballon qui monte et descend mais n'obéit qu'aux vents, un peu comme l'opportunisme. Jamais éloge de la boursouflure n'a été aussi métaphoriquement incarné, reconnaissons-le. La zeppelinade est de taille. C'est la vessie portée à son point culminant, dans la pure tradition de l'arroseur arrosé (ici, le voleur volé).
Le casting relève d'une époustouflante zoologie. Il est évident que BHL a supplié ses acteurs non seulement de jouer faux, mais de mal jouer faux. Un Karl Zéro excité et benêt, roi déchu de l'intonation, passé maître dans le trépignement et le froncement de sourcils, à qui on a dû faire croire que le film serait muet mais que Lilian Gish aurait du retard. Une Arielle Dombasle tout entière vouée au perfectionnement de sa cambrure, filmée sous toutes les coutures à jamais béantes de son jeu placebo. Un Alain Delon transfiguré par l'absence d'inspiration au point de laisser sur l'écran les marques indélébiles de sa cuistrerie et qui s'exprime avec un inénarrable débit chiraquien. Il y aussi Xavier Beauvois, qui semble furieux d'avoir été casté; Marianne Dennicourt, qui attend patiemment le moment de dire ses répliques; Kalfon, qui s'en fout mais aime ça; Lauren Bacall, en guest-star vouée aux gémonies du grotesque; plus une dizaine de Mexicains choisis pour leur hygiène dentaire déficiente et la sueur qui perle à leur front fourbe.
Comme dans le plus ambitieux soft porn de M6, l'intrigue amoureuse, d'essence purement hamiltonienne, se double d'un arrière-fond social, ici un vague soulèvement populaire contre un propriétaire terrien féru d'expulsions mais un peu flageolant du flageollet. Un érotisme torride, ou plutôt torréfié, innerve ce chef d'œuvre néo-platonicien, parsemé de scènes dénudées jusqu'à en voir l'inepte et celluloïdique trame.
Techniquement, on est dans l'hyper espace, la salade décomposée, le nanar brut. Une image aussi sophistiquée qu'une carte postale oubliée sur un radiateur en fonte, cadrée par un amoureux du rectangle fixe. Quelques plongées d'une audace telle qu'on les préférerait réservées aux maîtres nageurs. Un montage qui laisse à penser que la machine Avid est tombée en panne dès le premier jour et qu'on l'a remplacée par des ciseaux émoussés et de la colle avariée, le tout au service d'un rythme si inventif qu'il rappelle essentiellement la démarche de Pollux. Et des dialogues, ou plutôt des phrases, qui oscillent entre formule foireuse et réplique rassise, proférées avec le naturel qui sied à l'inertie des sentiments. Sous nos yeux médusés, les scènes se succèdent, purgées de tout complexe esthétique, bâclées avec une désinvolture que la post-production porte au pinacle de l'amateurisme. Le suicide d'Alexandre dans sa montgolfière est un grand moment de solitude cinétique, qu'éclipse à peine la scène gore où une guêpe pique l'épaule de Dombasle, et où même la guêpe joue mal.
Au moins, reconnaissons à BHL d'avoir démontré, en réalisant ce film,  qu'il avançait dans sa carrière  avec une cohérence stupéfiante, puisque le montage du film est du même acabit que l'articulation de ses idées. Œuvre crypto-pâtissière où tous les ingrédients sont mauvais et où aucun ne vient relever l'autre ni lier la crème de l'ennui, Le Jour et la Nuit raconte avant tout une histoire de mort: celle d'un non-auteur assassinant en lui le désir de fiction afin de passer pour on ne sait quel Orphée revenu du bazar des dénis.
Un des derniers plans du film nous montre Lauren Bacall en train de serrer sur son sein un ouvrage de chez Grasset, tel un cataplasme à base de papier et de mayonnaise qui ne fera jamais repartir son cœur. Il doit y avoir plus vide et plus pathétique que ce dernier plan, mais à quoi bon chercher. Le film est un tel récit enivré d'inanité, une telle marinade de complaisance, que lui chercher un au-delà relève du chimérique. Mais surtout, le film véhicule un discours sur la figure de l'écrivain si monotypé qu'on se demande pourquoi Barbara Cartland n'a pas fait un procès en plagiat à BHL.
Bref, et même si "aucune image ne peut la rendre la beauté de ce décor", il faut voir ce film pour ce qu'il est: un immense et simplissime lapsus au cours duquel l'auteur, à son insu boursouflée mais au prix d'un acharnement thérapeutique insensé, nous serine son indépassable incompétence, avec au bout du tunnel cet espoir: poussée au paroxysme de sa vanité, la médiocrité est le bien souverain. La pensée est un artifice, la langue une pirouette, l'image un décor: seule compte l'emphase.

lundi 9 janvier 2012

Take shelter: Et une dépression, une !

Le film de Jeff Nichols, Take Shelter, est encore plus ennuyeux qu'une dépression filmée par un dépressif avec des moyens déprimants. C'est un film-métaphore, et qui hélas épuise sa forme dès l'annonce de ses contours: la dépression climatique que le personnage principal observe dans le ciel est le reflet (l'extériorisation? la projection? l'écho) de la dépression qu'il est en train de traverser. Le mécanisme est si simplet qu'il appelait une réalisation complexe, qui ne vient pas. Il ne s'agit que de ça, au final: d'un gros coup de mou vécu par un Américain moyen avec femme, enfant et chien. Curtis LaForche a du mal à communiquer avec ce qui l'entoure? C'est dommage. Sa fille aussi, d'ailleurs, qui est sourde et muette. Sa femme, elle, ça va, mais bon, elle brode des coussins, chacun sa pathologie. Un jour Curtis rate la messe. Aïe. Un autre jour, il se réveille après avoir fait pipi au lit. Ouille. Il ne doit pas aller très bien. Pourquoi? Un psy comprend tout: et votre maman, Curtis? Ah oui. Bon sang mais c'est bien sûr. La mère de Curtis a été diagnostiquée schizophrène paranoïde. Papa a fait ce qu'il a pu. Oh my god. On a donc une situation pré-apocalyptique hyper tendue, genre Curtis est pas sûr de vouloir aller à la kermesse du quartier, Curtis voit des signes partout (surtout des nuages qui font Bouh! et des oiseaux qui se prennent pour des grenouilles et tombent raides morts), Curtis construit un abri anti-tempête (il en a déjà un mais il en veut un plus grand — et là on comprend: ne serait-ce pas, ouh-là, un indice? ne voudrait-on pas nous dire, de façon hyper subtil, qu'il éprouve un sentiment d'insécurité? et que ce ce sentiment d'insécurité se traduit en fait par un besoin de se replier, de s'isoler? allô maman dolto?). 
Pesant comme une meringue à base de béton, simpliste comme un conte pour adulte, doté d'une musique arvo-partique allant crescendo et censée nous filer les jetons genre vous-avez-vu-Shining?, Take Shelter finit par être pitoyable. Les cauchemars de Curtis, dont il se réveille toujours en criant, en sueur, en se relevant brusquement, un peu comme dans les films, quoi, sont tellement téléphonés qu'on raccroche malgré soi. La métaphore empêche ici l'image de creuser des lignes de fuite. Car Curtis sonde littéralement le sol avec un ami coéquipier (ils forent!!!), alors que c'est du ciel que vient la menace. Evidemment, tout le monde l'a dit, la vraie métaphore, l'ultime, c'est l'américaine way of life. La peur recommencée de l'ennemi intérieur. La panique atomique. Qu'à cela ne tienne! Curtis achète des masques à gaz. N'en jetez plus, par pitié. On a compris. Pas une once d'humour, pas un poil de second degré, aucun recul: le film de Nichols avance comme une démonstration psy dénuée de toute profondeur. Tout signifie. Et ne signifie rien d'autre que le sens premier. La déprime est la déprime est la déprime.
Take Shelter se termine encore plus mal qu'il n'avait débuté. D'autres que Curtis (sa femme, sa fille, la caméra…) finissent par voir eux aussi la dépression sous sa forme extérieure et furieusement climatique. Ouh-là. Serait-ce à dire que personne n'est à l'abri? Notre dépressif (jouée par Michael Shannon, spécialisé dans les rôles je-suis-pas-normal-mais-je-le-sais) aurait-il eu raison de vouloir protéger les siens? La tempête arrive-t-elle pour de bon?? L'Amérique est-elle vraiment menacée? Va-t-il pleuvoir? Doit-on flipper? A-t-on eu raison de gazer les Irakiens? Interrogation. Questionnement. Bâillement, oui.
Toute cette histoire de tornade annoncée est, au final, presque comique d'ennui. Comme une énième version du Wizard of Oz, mais filmée par un œdipien triste et pataud. Dorothy est sourde et muette, le bonhomme en fer blanc rouille après avoir fait pipi au lit, on refile Toto au frangin de peur qu'il morde, la sorcière est schizo et internée – quant à l'épouvantail, eh bien ce doit être le spectateur, planté dans la salle, qui attend vainement autre chose que la promesse d'un grand coup d'aspiro.

jeudi 5 janvier 2012

Le Fil d'Ariane & Un Cœur simple: deux films de Marion Laine sur Arte en janvier

Vendredi 13 janvier, Arte diffusera deux films de Marion Laine

• Tout d'abord, à 14h45 le long métrage Un Cœur Simple, adapté du conte éponyme de Flaubert, avec Sandrine Bonnaire, Marina Foïs, Pascal Elbé, Bruno Blairet, etc. (Note : Un Cœur Simple passe également sur Arte deux jours plus tôt, le mercredi 11 janvier à 20h35).

• Puis, toujours le 13 janvier, à 20h35, Le Fil d'Ariane, adapté du roman de Maria Efstathiadi, Presque un mélo (Actes Sud). Produit par Scarlett Productions, sous la houlette de Florence Dormoy, Le Fil d'Ariane raconte les mésaventures sentimentales d'Ariane, une trentenaire qui travaille à l'agence «Love voyages», agence spécialisée dans les rencontres entre célibataires. Un soir, Ariane reçoit un appel d'un homme mystérieux, qui lui promet une année érotique inoubliable mais refuse de se dévoiler. Ce coup de fil est le premier d'une longue série. D'abord apeurée, Ariane se laisse peu à peu séduire par son mystérieux correspondant. Elle finit par son confier à sa collègue Dolorès, laquelle raconte à son tour tout aux autres collègues de l'agence. Comme au même moment, un serial killer sévit dans le quartier, Dolorès, Manu, Prosper et Estelle s'inquiètent pour Ariane. Mais celle-ci n'en a cure : elle veut à tout prix rencontrer son amant anonyme, qui se dérobe à chacune de ses tentatives. Jusqu'au jour où il n'a plus le choix...
On y retrouvera d'épatants acteurs, comme la pétillante Amandine Dewasmes (Dolorès), la formidable Anne Benoît (Estelle), l'inénarrable Richard Morgiève dans un rôle buster-keatonien  (Lépingle), mais aussi la décapante Mélanie Bernier (Manu), le lunaire Arié Elmaleh (Prosper), la fringante Julie Ferrier (Ariane), l'hilarant Romain Rondeau (Rémi Bélère) — et l'émouvant Bruno Blairet (Adrien). PLus quelques figurants légendaires : Aude Samarut, Elli Medeiros, Jérôme Dayre, Laure Limongi, Pacôme Thiellement, Mathieu Larnaudie, Marie-Madeleine Rigopoulos, Nathalie Lacroix, Marie Desmeures, Barbara Tajan, Louison, Martin, Robinson, etc.

Par ailleurs, Marion Laine vient de terminer le tournage d'un troisième long métrage, Un singe sur l'épaule, avec Juliette Binoche et Edgar Ramirez, librement adapté du roman de Mathias Enard, Remonter l'Orénoque (Actes Sud). Sortie sur les écrans prévue en novembre 2012.

mardi 3 janvier 2012


"Rabelais, dit-il, est le premier écrivain à l’ère de l’imprimerie. De même que Luther est le dernier écrivain de l’ère manuscrite. Bien sûr, dit-il, sans l’imprimerie Luther serait resté un simple moine hérétique. L’imprimerie, dit-il, en ôtant la mousse à la surface de sa tasse, a fait de Luther le puissant qu’il devint mais c’était essentiellement un prédicateur, et non un écrivain. Il connaissait son public et écrivait pour lui. Rabelais, lui, dit-il en suçant sa cuiller, a compris ce que signifiait pour l’écrivain ce nouveau miracle qui était l’imprimerie. Ça signifiait que vous aviez gagné le monde et perdu le public. Vous ne saviez plus qui vous lisait ni pourquoi. Vous ne saviez plus pour qui vous écriviez ni même pourquoi vous écriviez. Rabelais, dit-il, trouvait ça insupportable, comique et délectable, tout ça en même temps."
(Gabriel Josipovici, Tout passe, éd. Quidam, à paraître 2012)

Tout passe

 
"Rabelais, dit-il, est le premier écrivain à l’ère de l’imprimerie. De même que Luther est le dernier écrivain de l’ère manuscrite. Bien sûr, dit-il, sans l’imprimerie Luther serait resté un simple moine hérétique. L’imprimerie, dit-il, en ôtant la mousse à la surface de sa tasse, a fait de Luther le puissant qu’il devint mais c’était essentiellement un prédicateur, et non un écrivain. Il connaissait son public et écrivait pour lui. Rabelais, lui, dit-il en suçant sa cuiller, a compris ce que signifiait pour l’écrivain ce nouveau miracle qui était l’imprimerie. Ça signifiait que vous aviez gagné le monde et perdu le public. Vous ne saviez plus qui vous lisait ni pourquoi. Vous ne saviez plus pour qui vous écriviez ni même pourquoi vous écriviez. Rabelais, dit-il, trouvait ça insupportable, comique et délectable, tout ça en même temps."
(Gabriel Josipovici, Tout passe, à paraître chez Quidam, trad. Claro)

dimanche 4 décembre 2011

Pressons patience: lectures à venir

Partagé entre un livre en quête de finitude (autrement dit un bouquin à terminer) et divers déplacements à Marseille et en Argentine (où ma femme Marion Laine tourne son deuxième long métrage cinéma, Un singe sur l'épaule, avec Juliette Binoche et Edgar Ramirez — on vous en reparlera plutôt cent fois qu'une), je n'ai guère eu le temps de me consacrer aux mille et une lectures que je voulais. Je n'aime pas l'idée de parler des livres en trois lignes, mais là je vois mal comment je pourrais taire les titres de ces livres qui piaffent sur ma table de chevet, que j'entrouvre régulièrement en attendant de trouver le temps de leur consacrer un temps décent (et une attention digne de ce nom), car à chaque fois que je les hume ils me disent des choses, m'en promettent d'autres, et me menacent quasiment si j'ose m'imaginer les éviter. C'est l'éternel paradoxe: l'envie de lire tel livre se doublant de l'envie de lui trouver le bon moment (en se disant que ça peut être dans dix heures, dix jours, dix ans — parce que ce ne sont pas des denrées périssables, enfin si, certains, mais comme ces derniers ont été conçus comme tels, ne les plaignons pas). 

Voici donc ce qui me pend aux yeux:

• Mourir de mère, de Michael Lenz, éd. Quidam, traduit de l'allemand par Sophie Andrée Herr;
• La vache au nez subtil, de Campos de Carvalho, éd. LaureLi, traduit par l'excellent Emmanuel Tugny;
• Palabres, de Urbano Moacir  Espedite, éd. Attila, traduit par Bérengère Cournut et Nicolas Tainturier, avec des dessins et gravures de Donatien Mary;
• Se constituer vrai/ment grand-père, de Julien Blaine, éd. Le Bleu du Ciel (acheté à l'Odeur du Temps, librairie marseillaise sublimissime où les déchets n'existent pas);
• Peeping Tom, d'Alessandro Mercuri, ed. Leo Scheer;
• Cheese Monkeys, de Chip Kidd, éd. Inculte, traduit par l'ami Aronson (avec la collaboration de JC Ladurelle);
• Cinacitta, de Tommasio Pincio, éd. Asphalte, traduit par Sarah Guimault;
• Le sang du ciel, de Piotr Rawicz, éd. Deuxième Edition;
• Yama Loka Terminus, de Léo Henry & Jacques Mucchielli, éd. L'altiplano.
La liste pourrait ne pas s'arrêter là. Tous m'ont été conseillés par des amis, et bien souvent offerts par eux, car c'est ainsi que vont et viennent les livres, entre yeux et cœur concertés. Merci donc à Hugues Robert, Poucette, Fabrice Colin, les auteurs, les éditeurs, les libraires, les proches, etc. pour m'aider à faire le tri dans la beauté des choses. Dès que je finis mon livre, promis, je dévore vos offrandes.

Poppermost Pacôme

Il y a presque dix ans, les éditions Musica Falsa publiaient un drôle de livre signé Pacôme Thiellement intitulé Poppermost, considérations sur la mort de Paul McCartney, que je n'ai lu "vraiment" que très récemment, à la faveur de trajets ferroviaires, entre Paris et Marseille, en écoutant, casques sur les oreilles, non pas les Beatles mais plutôt des chants juifs ou des reprises de reprises de reprises…. Est-ce d'ailleurs un livre sur les Beatles? Rien n'est moins sûr. En fait, l'auteur, en recourant à une méthode schizo-analytique dont il relance la donne en la nourrissant de réflexions pop, se penche sur la question du devenir, et son avortement. Quand devient-on Beatles (ou plus précisément "autre", "walrus")? Quand cesse-t-on de déplier le désordre du monde pour redevenir celui qui ne devient plus mais se contente de passer par les cases de l'être? Le grand concept à l'œuvre dans le livre est celui de "tour", que Thiellement décline également en "entourloupe". Etre l'homme-œuf demande un certain sens du vertige, façon derviche. Eclairant cette histoire de "tour" avec les lueur de Lewis Carroll, Artaud et quelques autres, confrontant l'entreprise des Beatles aux derniers avatars du christianisme, Thiellement finit par créer un livre d'un romantisme très particulier, un romantisme irradié où la question de l'identité est sans cesse remise sur la sellette, comme s'il importait, jusqu'au bout, d'être "naïf" (au sens poétique), et de croire, une avant-dernière fois (celle-là, seule, compte) qu'il est possible de se défaire de soi-même, une bonne fois pour toutes, et ce sans verser dans les ornières diverses qui accompagnent l'infini des chemins pop-rock (satanisme, guitar-héroïsme, mercantilisme etc, tout ce qui lie le rock et la pop à une orthodoxie cheap). Le livre se double en outre d'une belle visite aux Residents, qui aide à tout mieux comprendre et faire détonner. L'anonyme comme phase deux du collectif. Deviens ce que personne n'est: ni toi ni lui ni les autres, mais all together.
Riche et furibond, généreux et bousculeur, bourré de freaks et de tricks (mais ne trichant jamais avec le lecteur — il est bien trop généreux pour ça), Poppermost redistribue les cartes de la mythologie pop (malicieux tarot…), et, dans une langue qui se rêve sans organes, approche au plus près de la couture entre eros & thanatos, l'air de rien, comme si la ritournelle du devenir butinait le plus noir sillon. C'est le livre d'un troubadour shooté à la pensée, un livre joyeux, funambule, qui ne laisse entrer la tristesse que pour mieux y chercher des lignes de fuite, possibles ou impossibles. C'est aussi un livre sur l'amitié, donc un livre de philosophe, entre marteau et enclume, qui sans cesse attrape le lecteur par les épaules pour l'entraîner dans une danse, possiblement nervalienne, dont le nom reste à inventer. Bref, une revolution 9 + 1 + 1…
C'est le livre de celui qui sait que I am he as you are he as you are me and we are all together.
______________
Pacôme Thiellement, Poppermost, éd. musica falsa, 2002

Babel, le retour

Les éditions Le Bruit du temps devraient recevoir la Légion d'honneur (ou plutôt l'ordre du mérite éditoriale; ils viennent en effet de publier les œuvres complètes d'Isaac Babel, et ce dans une nouvelle traduction (et avec un appareil critique) signé Sophie Benech. Jeudi 8 décembre à 20h00, la librairie Le Comptoir des Mots vous convie donc à une soirée autour d'ISAAC BABEL.
 
Ça se passe à l'adresse suivante: 239, rue des Pyrénées 75020 Paris - M° Gambetta). Vous pourrez rencontrer la traductrice, mais aussi l'éditeur, l'excellent Antoine Jaccottet).
 
En attendant jeudi, voici le début d'un texte écrit par Sophie Benech (paru dans le Matricule des Anges en mars), et dont on peut lire l'intégralité sur le site de l'éditeur (il suffit de cliquer sur le lien associé au nom de la traductrice un peu plus haut, voyez comme c'est facile):

Pour une traductrice qui, comme moi, a la chance de ne traduire que des auteurs qu’elle aime, chaque traduction est avant tout une rencontre. Tous ceux sur lesquels j’ai travaillé m’ont marqués, qu’il s’agisse de Chalamov qui m’a accompagnée pendant des années et auquel je pense chaque jour, de Léonid Andreïev, cet esprit tourmenté et attachant aux prémonitions fulgurantes et au style savoureux (même s’il n’a pas l’envergure du premier). Ou qu’il s’agisse d’auteurs contemporains, comme Ludmila Oulitskaïa, avec ses histoires dans lesquelles je retrouve la personne humaine pour laquelle j’ai beaucoup d’estime et d’affection, ou encore Iouri Bouïda, à mon avis l’un des plus authentiques écrivains russes de ces vingt dernières années, dont la langue à la fois poétique et concrète nous touche par tous les sens, non seulement la vue, mais aussi l’ouïe, l’odorat, le toucher et même le goût, sans oublier un sixième sens indéfinissable (…).

Défendre le livre

Comme vous le savez peut-être, un projet de loi vise à faire passer la TVA sur le livre à 7% (au lieu de 5,5%), le livre n'étant pas un produit de première nécessité aux yeux des immenses lecteurs qui nous gouvernent. Je me permets donc de relayer (parmi des dizaines d'autres réactions) un appel lancé par un libraire. (Et j'en profite pour faire la proposition suivante à nos chers décideurs: et si vous ne faisiez passer à 7% que les livres que vous publiez sous vos noms et dans lesquels vous démontrez à quel point la langue est pour vous un légume comme un autre?). En attendant vos réactions, que chacun se mobilise et interpelle à sa façon et selon ses méthodes l'Assemblée nationale et le Sénat. Et si le message ne passe pas, eh bien il faudra inventer d'autres voies pour convaincre la débilocratie qu'elle ne peut pas tout salir (les libraires pourront mettre des bandeaux sur les livres à partir du 1er janvier, avec l'inscription: "Payer plus pour lire moins", ce genre…)

"Cher Tous,

Le projet de loi de finances rectificative, voté en ce moment à l'Assemblée et déjà en discussion au Sénat met en place la nouvelle TVA réduite à 7 %. Elle était à 5,5 % jusqu'alors.
Le livre est assujetti à cette TVA réduite.
La rentabilité de la librairie française s'établit autour de 0,5 % de son chiffre d'affaires avant impôt.
Cette fragilité l'empêche de résister au choc de cette progressivité du taux de 5,5 à 7.
Alerté par l'ensemble des professions du livre, l'État commence à en prendre conscience.
Les députés et sénateurs auront ce mercredi, dans la cadre de la commission mixte paritaire qui se réunira, le pouvoir de proposer un changement de la loi.
Le livre étant aussi un produit de première nécessité, l'affirmer à nos députés et sénateurs est vital ce samedi.
Je vous invite à leur adresser ce message par courriel dès aujourd'hui :

"Madame, Monsieur, nous comptons sur votre appui pour que l'Assemblée et le Sénat s'opposent à l'application de la TVA à 7 % pour le livre. Cela menace directement toute la chaîne du livre (imprimeries, éditions, librairies, bibliothèques) sur tout notre territoire." :
1) http://www.assemblee-nationale.fr/qui/communes/recherche_new.asp ou http://www.assemblee-nationale.fr/qui/xml/liste_alpha.asp?legislature=13 ;
2) http://www.senat.fr/elus.html

Et bien sûr, nous comptons sur l'immense force de votre action si vous adresser aussitôt ce courriel à l'ensemble de votre fichier.

Yannick Poirier
Tschann Libraire
125 bd du Montparnasse
F 75006 Paris"

mercredi 9 novembre 2011

Les voleurs de sources: Burroughs et le plagiat

On ne va pas revenir sur ces histoires de plagiats, qui sont la tarte à la crème de la critique littéraire – qui, franchement, a déjà mangé une tarte à la crème? C'est un peu comme le cas Céline, éternellement scindé en deux positions antagoniques mais inextricablement liées. Non c'est pas beau de copier MAIS oui la littérature a toujours pillé. Le seul intérêt dans la démarche, floue, forcément floue, du plagiat, étant la suivante: pourquoi copier? Dans quelle démarche créatrice s'inscrit le transplantage? La question n'est pas légale, on s'en doute, mais technique. On ne juge pas le plagiaire à sa discrétion ou à ses sources. Il sait ce qu'il fait. Il sait si c'est une nécessité inventive ou une paresse intellectuelle. Laissons-lui le bénéfice du rire ou de la honte. Donc, non, ne revenons pas sur la tarte et encore moins sur la crème — mais lisons ce texte passionnant de William Burroughs sorti en traduction fin août de cette année et intitulé Le Temps des assassins.
Publié par Mona Lisait, Books Factory Collection (et dénichable, donc, dans les librairies Mona Lisait), traduit par Lucien Suel, Le Temps des assassins est un court texte de 14 pages dans lequel Burroughs appelle au pillage, mais pas seulement littéraire, mettant sur le même plan tout ce qui sollicite les sens. L'écrivain est une machine enregistreuse, des phrases lues ici et là traînent en lui, qu'il replante au gré de ses progressions, quand le texte appelle l'extériorité (de l'intérieur). Sous sa rhétorique en apparence provoc ("allez-y franchement et plagiez en toute liberté"), l'auteur du Festin nu s'interroge en fait sur la validité de ce qu'on appelle "ses propres mots" et sur ce qu'il appelle "le fétiche de l'originalité" (!). Vision de l'écrivain en "voleur inspiré et sacré", las de "l'ego stérile et péremptoire".
Mais c'est surtout le prétexte pour Burroughs  à une passionnante digression sur l'enseignement de l'écriture, la passation du savoir-faire, le bien-fondé de la démarche créatrice. Après avoir rappelé la condition suivante:
"[…] rappelez-vous: la renommée ne se mange pas. Et vous ne pouvez écrire que si vous voulez écrire et vous ne pouvez vouloir que si vous le ressentez vraiment."
Burroughs laisse son texte partir en vrille, ou plutôt en rhizome, démontrant royalement qu'il dit ce qu'il fait et fait ce qu'il dit, et soulignant au passage le seul point digne de considération:
"Dans [l]es autres professions, vous pouvez toujours faire semblant. Par contre, si vous écrivez sans y croire, vous ne produirez que de la merde."
Et le voilà qui ausculte son désir d'être Délégué à l'Assainissement pour la ville de St Louis (?). On dira qu'il s'éloigne de son sujet, qu'il botte en touche. On lira surtout dans ce qu'il fait  la réponse libre d'un écrivain qui sait que nos mots ne sont pas nos mots tant qu'on ne les a pas découpés (méthode du cut-up), délocaliser (greffe), et surtout tant qu'on n'a pas identifié en eux le virus mis au point par les docteurs de la langue, ces singes glabres.
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William S. Burroughs, Le Temps des assassins, traduit de l'américain par Lucien Suel, éd. Mona Lisait, Books Factory Collection, 8 euros