mercredi 1 avril 2015

L'emprise du sens: Noémi Lefebvre

Faire une dépression: là où l'usage n'entend bien souvent qu'une chute, la langue, elle, annonce clairement, littéralement, un travail de sape. Faire une dépression: pratiquer un creux, donc. Creuser une tranchée pour s'abriter de l'ennemi. Or c'est ce à quoi s'adonne Martine, la narratrice du troisième livre de Noémi Lefebvre, L'enfance politique. Suite à un "viol politique" dont on ne saura rien (quoique…), elle plante mari et enfants pour s'aliter – creuser son lit – chez sa mère, où elle va passer son temps à regarder des séries "où passaient les saisons" – mise en boucle, donc. Là voilà donc "dénuée de société", "séparée [d'elle-même]", prise dans l'engrenage des antidépresseurs, des tentatives de suicides, des séjours en HP – la voici surtout de retour au bercail, chez une mère qui "mouline", une mère "sans corps" mais qui "a de l'empathie". 

Autant le dire tout de suite: L'enfance politique est un livre redoutable. Redoutable et souvent hilarant, d'une intelligence féroce et décalée, en perpétuel travail contre lui-même et la langue, un prodigieux éphéméride de la subversion en milieu statique. Constitué de phrases courtes, de paragraphes distincts, il semble à première vue faire du sur-place, mais c'est pour mieux émettre des vibrations continuelles. L'enfance politique est un livre en activité, qui plutôt que de décrire le paysage de la dépression, refile sa dépression au langage, histoire de voir comment ce dernier va réagir. Comme chez Beckett, Artaud, ou Kafka, le terrain est miné, propice à la fois au rire et à la pensée, traversé par des pulsions animales, avec comme mets principal la langue, cet organe qui ne passe pas:
"J'étais en colère contre cette mère poule et moi élevée sous la poule, autant dire inapte à la chasse au lapin, limitée dès le début par la condition poulistique de ma mère, tirant de ma mère tout mon état d'étant, incapable de porter le fusil ne serait-ce que pour manger, préférant mourir de faim que tirer un lapin, ma mère une volaille en basse-cour ayant fait son devoir c'est-à-dire que oncques elle n'eut de souhait impossible et n'eut jamais envie de tuer le moindre lapin ni de le dépecer ni de le couper en morceaux ni enduire de moutarde et faire revenir dans l'huile avec l'échalote, de l'ail et des carottes et noyer dans le vin blanc."
On le voit, on le sent, c'est ici la grammaire, et en particulier la syntaxe qui subit la dépression. Noémi Lefebvre tord les pronoms, désosse les temps verbaux, mutile les préfixes, mais le fait avec légèreté, l'air de rien, comme au creux d'une évidence: rien ne va plus, donc la langue ne tient plus. Comme dans ce paragraphe incroyable, où le vide de la langue est d'abord chahuté par le passé simple, puis se contracte in extremis, pour ainsi dire in cauda venenum, dans un pronominal inédit:
"Maintenant que c'est fait c'est fait. Il faut voir les bons côtés de la vie, elle eut de la chance dans ce malheur qui ne vient jamais seul, parce que maintenant elle m'a, et moi aussi je l'ai. Elle et moi on s'a."
Mais cette dépression, me direz-vous, quelles en sont les causes? Quel est ce viol politique qu'évoque, en amnésique partielle, Martine? Il est question dans ce livre de la guerre, de l'abus, de la nation aussi. Il y a l'Algérie, il y a le Maréchal, et la Corée, et aussi un étrange chien qui résiste à tous les coups, et des rats qu'on plie aux lois. Il y a cette question:
"Je me demande si l'histoire de ma mère dans la guerre de son enfance ne m'aurait pas conditionnée à subir quelque petite violence politique de dessous les fagots."
L'enfance politique est une grande leçon d'écriture. Il ne baisse jamais la garde et laisse le langage commun y faire son nid pour mieux en tuer toutes les fatales portées. C'est un livre de grammaire, de folie et de combat. Comme il est dit vers la fin: "Soudain, par un beau jour de n'importe quelle saison, boum. Pas de chichis. Fini les manières." Pas de chichis, donc. Pas d'impression de dépression. Juste la guérilla des phrases pour sortir du piège à rats qu'est la langue qu'est la nation qu'est l'oubli.

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Noémi Lefebvre, L'enfance politique, éd. Verticales, 19 €


mardi 31 mars 2015

Peler, écrire: c'est pour ta pomme

Peler une pomme en une fois, une seule, semble souvent au-delà de nos compétences, et au-delà de notre concentration, et nous avons souvent l'impression de trancher la pelure à mi-chemin comme pour conjurer le sort et affirmer notre imperfection. Pourtant, la chose est simple: il suffit de considérer les deux objets nécessaires pour accomplir un geste et non plusieurs.
Une pomme. Un couteau. Le mouvement doit être rotatif et descendant. Mais l'astuce est la suivante: ce n'est pas la main qui tient le couteau qui doit œuvrer, mais celle qui tient la pomme. En effet, c'est à la pomme de tourner, non au couteau de simuler le parcours de sa rotondité. Tenez le couteau comme s'il s'agissait de l'essence ; tournez la pomme comme si c'était l'existence, et imprimez-lui, doigts aidant, doigts agiles, un lent mais assuré mouvement de rotation. Ainsi, c'est la peau qui viendra se délester d'elle-même sous la lame (évitez l'économe, version orthopédique du couteau). Vous verrez, tout se passera bien.

Eh bien il est possible que l'inverse soit frais pour la travail sur la phrase. Certains écrivains, ayant sans doute maîtrisé la pelation [sic] de la pomme, opèrent similairement avec le langage. Plutôt que d'attaquer le fruit de la phrase, à la pulpe revêche, ils font juste tourner le globe du langage ordinaire, dont la peau ne demande qu'à se détacher; de là ces phrases bien tournées, quasi savoureuse. Je n'irai point breveter cette comparaison, ni encore moins la théorie qui en dégoutte [re-sic], mais à force de peler des pommes (je suis en pleine phase maîtrise de la pâte feuilletée) et à force de tailler des phrases (je suis en pleine phase putain c'est pas gagné), j'ai l'impression que c'est un peu ce qui se passe.

Le coulé du geste, la douceur de la pulpe, l'hélicoïdal lustré  de la peau, la jouissance du geste continu: quelle aisance, quelle saveur, quelle beauté. Jai envi 2 dir: quel ennui. Mais le fruit: ce potentiel de pourriture. Ne faut-il pas le peler en sachant qu'il contient en lui tout le devenir de la décomposition, des vers? Voir en lui la chose talée à peine tombée. Pas le truc made in Eve und Adam qu'on peut poser au milieu de la table, mais un projectile, une bombe, le sorbet de la mort.

Quand je pèle ma phrase, je me coupe, nos pulpes se confondent, le jus qui coule poisse, il faut tout refaire, tout nettoyer. Mon livre, je le sens, ne sera pas de la tarte. C'est lui qui me cuisine, non l'inverse. Bon, j'aurais pu prendre le topinambour comme autre exemple. Mais peler un topinambour, c'est un peu comme lire du Eric Laurrent, si tu vois ce que je veux dire. 

Je vous laisse, j'ai un Noémi Lefebvre sur le feu, et là, soyez sans crainte, c'est pour les gourmets.

lundi 30 mars 2015

Les icônes animées du magicien Hogan


Un jour, « dans le tohu-bohu d’une foire du livre en Allemagne, un après-midi d’octobre, 2012 », un éditeur dublinois confie à Pierre Demarty – écrivain éditeur chez Grasset et traducteur de l’anglais–, un texte discret, presque confidentiel, paru en 1976, écrit par un auteur âgé à l'époque de vingt-six ans et dont on ne sait quasiment rien, un certain Desmond Hogan, plus secret encore que Salinger, et que certains ont surnommé « l’homme qui avait disparu ».  Ebloui par la découverte de son œuvre, Pierre Demarty décide de publier l’intégralité de cette œuvre éconduite injustement par la postérité : cinq romans, un récit de voyage, quelques nouvelles. Le premier texte que vous pourrez lire s’intitule Le garçon aux icônes, et il fait l’effet de braises palpitant sans relâche sous la cendre.
C’est l’histoire d’une mère et de son fils, un fils étrange, retiré en lui-même, rongé par des secrets, un fils qui un jour quitte leur Irlande natale, puis revient, puis part à nouveau et cette fois-ci ne donne plus de nouvelles. La mère est encore jeune, elle a la cinquantaine, elle est veuve, et son fils – Diarmaid – est son bien le plus précieux. Elle partira donc en Angleterre, à sa recherche, quittant pour la première fois ou presque une Irlande secouée par les attentats, enlisée dans le temps. A partir de ce fragile canevas, Desmond Hogan tisse un chant salvateur, où chaque seconde, chaque mot est susceptible de libérer des diamants d’émotions, de visions, de souvenirs.
Diarmaid a été à jamais marqué par le suicide d’un ami, il confectionne d’étranges icônes avec des bouts de rien, pleure souvent, à la fois proche de sa mère et coupé de toute possibilité d’amour – attiré par Londres, ce mauvais garçon qui sifflote mains dans les poches, peu sûr de lui mais certain de son altérité, part un jour, tel un Rimbaud fugueur, sans œuvre ni espoir, laissant sa mère – Susan – seule face à un destin de madone, entre la confection de robes et la désolation d’un pub. Mais Susan a besoin de la force vitale de son fil, même absent, pour retrouver l’élan de sa jeunesse perdue. S’il faut errer, elle errera. S’il faut s’approcher des fêlures, elle s’en approchera. Elle est animée et troublée par le goût sauvage de renaître, magnétisée par ce fils qui ne saurait être opaque à son cœur.
L’écriture de Desmond Hogan est une pure merveille de pudeur et d'audace, de distance et d’empathie, et l'auteur s’empare du personnage de Susan avec une précision toute flaubertienne, qui fait que son récit rappelle bien souvent les Trois contes, progressant par touches légères, tout en approches  musicales. Les choses tues et cachées, les émotions en lisière, les tremblements du cœur, la chair en réveil, tout affleure et rougoie dans ces pages où l’essentiel infuse le quotidien, dans des phrases déposées comme des offrandes :
« Une présence dans la nuit. Pourtant les nuits de Galway Est étaient désolées. Pleines de vaches vêlant, de fermiers flatulant, de vieilles femmes occupées à mourir ici ou là d’un cancer ou d’une solitude contractée jadis à la foire. Oui, c’était une contrée toute de trahisons. Les morts semblaient s’attarder. Quelque chose d’inavoué dans leur vie. En été seulement, quand la pavots vagabondaient le long des murets et qu’une mélodie de Chopin s’échappait de la maison du docteur où une femme, son épouse, se pliait roidement aux lois de l’été. »
L’amour de Susan pour son fils est une boîte de Pandore, et à peine la mère l’entrouvre-t-elle qu’un monde entier s’en échappe, en mille souffles entêtants, non seulement le monde intérieur de ses contradiction et de ses se renoncements, mais aussi celui, plus subversif, plus ravageur, de ses désirs, ses attentes, ses peurs. Les icônes s’animent, et le temps, lentement, explose – la quête de l’amour indicible brûle plus sûrement qu’une foi. L’écriture de Hogan, par sa subtile liturgie, confie au lecteur les secrets d’une sidération qu’on croyait perdue – une écriture que Demarty épouse et cadence à la perfection.
Désormais, chaque année, on guettera le retour de la comète Hogan, l’homme qui a disparu pour mieux nous ravir à nous-mêmes.
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Desmond Hogan, Le garçon aux icônes, traduit de l’anglais (Irlande) et présenté par Pierre Demarty, éd. Grasset, 19€ – parution le 1er avril

mercredi 25 mars 2015

Une dernière pour la route…

lu
comme tout le monde ou presque personne
cette info
somme toute

banale:
"D'après Les Echos de ce mardi 24 mars, le document de référence approuvé par le Conseil d'administration de Renault dévoile pour 2014 une rémunération "au global" en hausse de 169% pour le PDG, Carlos Ghosn. "Le package du dirigeant est valorisé 7,2 millions d'euros, contre 2,37 millions d'euros en 2013", écrit le quotidien économique."
Je me suis dit: ah bon. Puis j'ai pris ma plus belle plume de paon en voie de disparition et sur le papier recyclé de l'intolérance, j'ai rédigé cette inepte bafouille, que je n'enverrai pas, faute de timbre :

"Cher Carlos Ghosn,
C'est par la presse que j'ai appris que tu étais désormais à l'abri de la vague scélérate financière qui va  ravager l'Europe et briser les pauvres et les moins pauvres dans les cinq ans à venir (je suis optimiste). Je ne connais pas bien tes besoins et encore moins tes désirs, mais laisse-moi te dire que je ne nourris à ton égard aucune rancœur, aucune amertume. J'ignore si ton travail mérite un tel salaire,  même si je vois mal comment un travail aussi con à mes yeux peut rapporter autant, mais sache que tu n'as rien à craindre, personne ne viendra frapper à ta porte pour te parler de décapitation populaire justifiée par un mouvement insurrectionnel qui nous aurait malencontreusement débordés.
Sache seulement que cet argent, que des banquiers placent ici et là à ta place, un jour, ne vaudra rien. Tu ne pourras rien en faire, ni toi ni tes enfants – la cendre aura gagné. Car en mourant d'ennui la dernière abeille aura supprimé la possibilité du miel, et qui es-tu pour prétendre vivre debout sans miel? Et sans ce que le miel implique? Je plaisante, bien sûr. Tu t'en fous des abeilles. Et crois-moi, jusqu'à demain, c'est réciproque. Cette planète a l'éternité du capitalisme devant elle. Ne crains rien. Va en paix. On parle de toi, c'est déjà ça, alors que tu n'es rien, sinon un chiffre. Est-ce là ce à quoi tu aspirais à cinq ans? A six ans? Toi seul le sais. Toi seul l'as oublié. Momie. Package. Au global. Hausse. Quelle langue tu parles. Avant de disparaître, pense à tous ceux qui ne t'envient pas."
Bonjour chez vous.

C'est parti, donc ça continue

Le Clavier Cannibale décroche jusqu'à lundi, histoire de remettre à l'heure la pendule omnivore de ses lectures (et de sniffer de la chlorophylle). Dans la valise molletonnée à roulettes omnidirectionnelles et poignée télescopique, entassés tels des lingots-sardines, pas mal de proies feuilletées en attente de dévoration:

Le garçon aux icônes, de Desmond Hogan, futur roman culte  écrit par un Irlandais secret et traduit finement par Pierre Demarty ;

Farigoule Bastard, de Benoît Vincent, attendu depuis que la belle lurette existe (Attila);

l'injustement négligé Animale, de Laure Anders (Buchet-Chastel) dont Jean-Phi Blondel m'a imposé la lecture;

L'enfance politique, de Noémi Lefebvre (Verticales) puisque Pagès l'a édité;

Vilnius Poker, de Ricardas Gavelis, monstre lituanien publié par Monsieur Toussaint Louverture, qui est tellement beau qu'on ne s'en lasse pas ;

L'orage et la loutre, de Lucien Ganiayre (L'Ogre) parce que l'Ogre est comestible;

029-Marie, de Franck Manuel, avec qui je débattrai bientôt lors de l'Escale du livre à Bordeaux (on vous dira quand et où en temps et en heure), publié par le redoutable Anarchasis;

Des phrases ailées, de Virginia Woolf, recueil d'essais choisis, présentés et traduits par Cécile Wajsbrot pour Le Bruit du Temps;

Le chantier littéraire, de Monique Wittig, aux PUL, ainsi que, chez le même éditeur, Un corps dérisoire/ 1. L'empan, de Georges-Arthur Goldschmidt;

mais aussi, pour garder la santé, Nécrophilie, un tombeau nommé désir, de Patrick Bergeron, aux éditions Le Murmure;

S'enfonçant, spéculer, d'Antoine Boute, chez Onlit éditions (et chez le même éditeur, tant qu'à faire, Comment le chat de mon ex est devenu mon ex-chat, d'Edgar Kosma);

et puis, on y tient, Moi, Cheeta, de James Lever (Le Nouvel Attila);

et Rosa, de Thomas Harlan (L'Arachnéen) 

& itou Brez cinéma, de Colette Mazabrard (avec qui on discutera également à Bordeaux).

Bon, on ne vous promet pas de tout lire en quatre jours ni de tout chroniquer, ça prendra le temps qu'il faudra, dra, dra, mais la fortune dorée sourit aux audacieux comme on se couche dans la fontaine qui à la fin se casse donc à la campagne quelques jours. Sur ce, je vous laisse fredonner les paroles suivantes, vous en connaissez peut-être l'air…

From the dusty mesa her looming shadow grows
Hidden in the branches of the poison creosote
 
She twines her spines up slowly towards the boiling sun,
And when I touched her skin, my fingers ran with blood.

In the hushing dusk, under a swollen silver moon,
I came walking with the wind to watch the cactus bloom.

A strange hunger haunted me; the looming shadows danced.
I fell down to the thorny brush and felt a trembling hand.

When the last light warms the rocks and the rattlesnakes unfold,
Mountain cats will come to drag away your bones.

And rise with me forever across the silent sand,
And the stars will be your eyes and the wind will be my hands.
Tous en chœur maintenant…





Un texte en son absence: la syncope selon Cazier

Un texte qui serait et ne serait pas, serait là bien qu'ailleurs, serait son absence, sa dissolution aussi. Ce texte & autres textes, de Jean Philippe Cazier, semble obéir au principe d'incertitude, qui veut qu'on ne peut déterminer en même temps le lieu et la vitesse d'une particule, et ici la particule serait un texte, et le texte qu'on lit un commentaire de ce texte – le poème de cet absent. Mais qu'est-ce qu'écrire sur un texte qui n'existe pas? Ce texte est-il l'absent de tout bouquet? Le livre à venir? La trace? L'indicible. Cazier parvient à former des modules quasi ondulatoires pour tenter d'explorer ce non-lieu. Il s'agira donc d'écrire sur ce
"texte, que personne ne peut voir, dans ce texte absent, dans lequel le manque, dans lequel est absent, ce texte, que personne ne peut voir, se reflète dans un silence, où se reflète l'absence"
Loin d'être une songerie, une dérive ou de simples variations, le livre de Cazier est un combat de souffle, une résistance d'esprit – usant de la répétition, de la ritournelle, du presque bégaiement, l'auteur interroge (et défie) la nature du texte absent. Où est le texte qui n'est pas? Pourquoi n'existe-t-il pas? A-t-il été, disparu, renoncé? Il faut pour cela, dans l'acte même d'écrire, en étudier et en épouser tous les avatars. Le manque, le silence, la destruction, la nuit, le rêve, l'invisible, le vide, l'effacement, le blanc, l'ombre, l'inconnu, le miroir, la limite, etc. : ces mots, chez Cazier, ne désignent pas de vagues postures mais font au contraire office de plateaux, de possibilités, qu'il s'agit d'arpenter afin d'entendre et de savoir quelle intensité survit du texte-qui n'est pas. Le texte, donc, passe et repasse par ses possibles, ses incarnations, ce qu'il fut ou aurait pu être avant de ne plus être que l'avenir de son empreinte.

Lisant Cazier, lisant ce texte qui ne remplace pas un autre texte, ne l'occulte pas non plus: le sentiment à la fois vertigineux et rassérénant, inquiétant et puissant, qu'ici est dit et avancé quelque chose de fondamental sur ce qu'est l'écriture, la création d'une écriture:
"Ce texte comme entité psychique: unit non une chose et
ce texte, mais ce texte et un texte, donné par sa lecture
(celui-ci n'est pas ce texte matériel purement lisible (simple
chose, simple texte), mais l'empreinte psychique de ce
texte, la répétition qu'en donne la lecture
(ce texte et la la lecture psychique de ce texte
font donc de ce texte un autre texte))
(ce texte est la lecture psychique de ce texte.)"
L'entreprise de Cazier semblait a priori impossible, viciée, voire vaine. Convoquer le vide du texte absent, l'habiter un instant, en varier les vibrations, le laisser se peupler d'absents, de leurs cendres – c'était s'avancer en territoire inconnu, risquer la chute, être pris dans une "pâture de vent". Mais d'emblée, Cazier occupe entier le lieu du chant. Il dit ce qu'il fait, fait ce qu'il dit. Son texte s'invente comme palimpseste sans cesse dissous et régénéré des textes en absence. L'auteur convoque également Mandelstam, Poliakoff, Mallarmé, Rimbaud, Duras, mais aussi Rothko, Malevitch – "Effacé englouti" –, Soulages, comme autant de familiers de la disparition, des noms qui fonctionnent en actes de mémoire, permettant de décliner le nom pluriel de qui traverse la page, la toile, etc. John Cage pourrait être un autre de ces noms, tout comme Messian. Artaud. Dreyer. Les grands troués.

Ce texte & autres textes se veut dialogue, philosophie du dévoilement/recouvrement, chant de l'impersonne:
"(Ce texte sans personne (peuplé de voix, de cris, de bruits
(langue brisée, confuse (langue soudaine (répandue – où?)))))."
Et si la mort réclame son rôle, dans la marque du silence, au cœur de la disjonction, c'est pourtant tout autre chose qui naît de la lecture de ce texte: le contraire du renoncement. L'affirmation d'un écart. Godot est venu puis reparti. A-t-il parlé? Qu'importe. Il faut continuer.

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Jean-Philippe Cazier, Ce texte & autres textes, éd. al dante, 72 pages, 9€

(Note: Jean-Philippe Cazier est poète, traducteur et écrivain français. Il collabore à diverses revues (Chaoïd, Inventaire/Invention, Inculte, Concepts, Chimères), rédige des textes poétiques ou de fiction ainsi que des études sur, entre autres, Deleuze, Guattari, Foucault, Derrida, Michaux ou Jacques Doillon. Il est membre du comité de rédaction de la revue Chimères, directeur de publication aux éditions Sils Maria et collaborateur à Médiapart. Nombreuses publications sur publie.net.)

mardi 24 mars 2015

L'intraduisible est-il soluble dans la langue?

La notion d'intraduisible est séduisante, apparemment. Un débat y était consacré hier au Salon du Livre sur le stand du CNL. Un colloque international se penchera sur son cas fin décembre à l'université d’Evry Val d’Essonne. Des articles paraissent de plus en plus régulièrement sur cette notion. On sent bien que la chose fascine, intrigue, comme une tarasque que certains, pourtant, auraient aperçue entre deux massifs de livres. Parfois elle semble se réfugier dans des ouvrages monstrueux où le jeu avec le langage est poussé si loin qu'il semble paradoxalement défier le travail sur la langue. Parfois elle fait des petits bonds de carpe dans un jeu de mots à deux sous. Vit-elle dans les abysses de Joyce ou s'égaie-t-elle dans une astuce à la Vermot? Est-elle baleine blanche, diable logé dans les détails, palimpseste radioactif? On ne sait plus trop. Son plus franc visage, finalement, ne serait-il pas celui, lunaire et menaçant, de la tarte à la crème? 

En fait, la notion d'intraduisible fonctionne bien souvent comme un signe, voire un symptôme: une façon d'aborder la traduction par sa supposée impossibilité. Pourtant, que je sache, on n'a pas encore forgé le concept d'inécrivible (qu'on me pardonne ce mot hideux, ou plutôt non: qu'on ne me le pardonne pas). Car l'intraduisible n'est que l'autre nom, régalien, pompeux, complaisant de la difficulté. Il n'y évidemment ni gouffre ni hiatus entre le traduisible et l'intraduisible. Il n'y a même peut-être pas de gradation, de glissement. L'intraduisible est simplement une difficulté ostentatoire, donnée pour telle, assumée. En l'isolant et en lui offrant le statut quasi chevaleresque de graal, on cherche en réalité à réinjecter un peu de sacré dans la langue. Dans quel but? Générer une plus-value d'admiration pour les traducteurs? Frissonner en imaginant qu'un texte ne peu pas "passer" d'une langue à l'autre?

Tout et n'importe quoi: l'intraduisible est une ombre baladeuse. La poésie? Intraduisible. Les jeux de mots? Intraduisibles. Les noms des personnages? Intraduisibles. Le mot "serendipity"? Intraduisible. Pynchon? Intraduisible? Tel reflet sur tel petit pan de mur? Intraduisible. Les anagrammes? Intraduisibles? Le mot "table"? Intradui…sable

Et si ce que l'on désignait pas intraduisible n'était que l'autre nom d'une sainte frousse : celle éprouvée en sentant le traducteur opérer à découvert, un traducteur qui profiterait pour ainsi dire d'une éclipse de la langue pour passer de l'autre côté? L'effroi né d'un livre qu'on sent soudain écrit par un être bicéphale? Le syndrome du horla? La découverte que rien n'est… intrahissible (ne me pardonnez pas non plus ce mot). Mais trêve de cogitations. Tous les traducteurs un tant soit peu chevronnés vous le diront: intraduisible, ça veut souvent dire deux choses: soit c'est mal écrit, soit c'est mal payé.

lundi 23 mars 2015

Brahim Metiba au coin du paradis

Ce qu'on ne peut pas dire, doit-on le taire? On peut également le laisser entendre, se faire entendre, ou du moins, par sa présence, préserver le frêle contact que les mots ne peuvent à eux seuls maintenir en vie. Et c'est à cela que s'emploie le narrateur de Ma mère et moi, très court récit autobiographique de Brahim Metiba. Imaginez: vous êtes né en Algérie, vous êtes homosexuel, et votre mère ne vous comprend pas ou plus, et tandis qu'Asmahan chante "Vienne est un coin du paradis" sur Radio Orient, une idée vous vient: faire la lecture à votre mère. Mais lui lire quoi? Vous choisissez, parmi tous les livres possibles, celui-ci, comme une évidence à rebours: Le livre de ma mère d'Albert Cohen. C'est avec lui que votre mère devra, aussi, dialoguer. 

En vingt-trois chapitres correspondant à vingt-trois jours, Brahim Metiba raconte ces moments presque intangibles où l'approche et l'éloignement semblent ne plus faire qu'un. L'écriture semble à première vue factuelle, comme si elle ne voulait pas pénétrer la chair des choses, par pudeur ou prudence, mais au fil des pages le lecteur découvre qu'on est au cœur même des choses: là où elles battent doucement, entre silence et indulgence:
"Ma mère veut savoir ce que signifie la phrase où Albert Cohen dit: 'Elle était si adroite pour la cuisine, si maladroite pour le reste.' Je dis que je ne sais pas, que le reste est peut-être l'amour, dans sa démonstration. Ma mère me regarde."
Cherchant à établir un lieu commun où se rejoindre, et ayant choisi pour toucher cette mère musulmane le livre d'un Juif, l'auteur sait qu'il fait le plus grand détour possible, mais c'est sans doute comme pour prendre à revers celle dont il ne veut pas comme ennemie. Puisqu'entre eux l'altérité a grandi, pourquoi ne pas convoquer des ombres tout autres? "Secouer [ma] mère dans ses certitudes": l'entreprise est bien sûr vouée à l'échec. Et ni vingt-trois jours ni mille et une nuits ne pourraient suffire à accorder l'inaccordable.

En cinquante pages, Ma mère et moi reproduit, au pinceau fin, à l'encre discrète, cette scène intime où le fils prend la mesure des adieux, et décide d'en fixer le visage, comme le fit Albert Cohen:
"Ma mère dit que l'année de mon départ, au premier jour du ramadan, elle a mis une assiette pour moi. Ma mère apprend que la mère d'Albert Cohen fait la même chose après le départ de son fils. Ma mère dit: 'Quand on a un fils, c'est pour toujours.' Je dis que les rapports changent. Ma mère dit: 'Non.'"

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Brahim Metiba, Ma mère et moi, éd. Mauconduit, 7€50

vendredi 20 mars 2015

Du tajine à la pensée, il n'y a qu'une lame

Préparer un tajine est toujours gratifiant, se dit-il en disposant la viande d'agneau sur la planche à découper et en s'emparant de son plus fidèle couteau qu'il aiguisa alors comme s'il rendait hommage à Rostropovitch. Découper des cubes dans la viande du gigot est un acte peu végétarien, certes, mais ô combien zen, car il permet de changer l'informe (la viande) en forme (le dé de bidoche), et cette géométrisation de l'inerte ne peut qu'être jouissive à ceux qui considèrent la cuisine comme une forme d'art dégénéré et donc excitante.

Le problème, avec les gestes situés à la limite de l'abstraction, c'est qu'ils entraînent une forme de songerie stimulante, certes, mais qui peut se révéler distractive, et alors qu'il coupait coupait coupait comme si le monde lui-même était devenu une entité sécable à l'infini,

il ne vit pas la lame longue de soixante centimètres de son yatagan culinaire attaquer cette partie charnue de l'agneau qui en fait était la partie, pas si charnue que ça, de son doigt, non, il ne vit pas mais sentit assez vite la lame s'enfoncer dans la peau,

fendant d'abord la première strate de la peau, fragile parchemin, puis sectionnant, d'un mouvement lent mais sûr, les fines veines dans lesquelles le sang va et vient comme s'il n'avait que ça à faire, puis le fouillis des nerfs, bientôt les racines des tendons, les branches des muscles, avant de s'arrêter, brutalement, dans un crissement rappelant les chants les plus beaux du punk, l'os de la phalange de son index gauche, celui qui tapait d'ordinaire sur son clavier d'ordinateur toutes les lettres globalement situées à gauche de ce milieu très subjectif que le cerveau a surimposé sur la portée des touches, occasionnant aussitôt un épanchement sanguin pulsatif et tenace, qu'il alla diluer en gueulant comme un Amish qu'on électrocute sous le jet d'eau froid du robinet, avant de se rappeler qu'il n'avait pas de pansements, ce qui l'obligea à se confectionner une sorte de "poupée" avec du papier absorbable prédécoupé à motif agrémenté de scotch (l'adhésif, pas le revigorant),

et donc préparer un tajine est toujours gratifiant, comme je le disais, sauf si vous vous laissez distraire par des pensées, mais lesquelles, et là il lui fallut un moment pour se rappeler à quoi il pensait quand il s'était enfoncé la lame de ce putain de couteau dans la chair vive d'un de ces deux doigts les plus précieux (il ne tape qu'avec deux doigts, ceux qui montrent la lune à l'idiot), c'était une pensée forte, que jamais rien ne pourrait corrompre, une pensée riche d'évidence et d'incandescence, presque souveraine: quand la clé tournerait dans la serrure, son cœur tournerait dans son cœur, et il serait à deux doigts, même tranchés, de la félicité.

Dans le cul le soleil

Nous sommes vendredi, et comme je crois savoir qu'une éclipse entièrement naturelle se prépare dans le ciel, il est de mon devoir de vous avertir: regarder une éclipse est certes dangereux, car cela peut provoquer à plus ou moins long terme une cécité assez gênante, mais ce n'est rien en comparaison de ce qui vous arrivera si vous lisez intégralement le prochain roman de Mark Leyner, Divin scrotum, à paraître dans quelques semaines au cherche midi dans la collection Lot 49.

Voici donc un extrait, que vous pourrez lire en avant-première galactique (et en traduction), mais bon, sachez que c'est à vos risques ainsi qu'à vos périls – sachez également et aussi que je décline toute responsabilité en cas de cécité brutale (ou surdité soudaine) occasionnée par l'ingestion massive de doses Leyner:

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"Tout ce que nous sommes et savons vient des Dieux. De leurs rêves les plus fantasmagoriques et de leurs hallucinations les plus horribles, nous dérivons nos mathématiques et notre physique. Même leurs maniérismes les plus désinvoltes et leurs gestes les plus nonchalants et les plus indolents ont pu déterminer les structures physiques et temporelles fondamentales de notre monde. Ils fêtèrent un jour l’anniversaire du Dieu de l’Argent, Doc Hickory, connu également sous le nom de El Mas Gordo (« Le plus gros »). Épuisé par les réjouissances, El Mas Gordo s’endormit à plat ventre en travers de son lit. Lady Ruskia (la Déesse du Scrabble, des Bonbons en gelée et des Courses de trot), qui avait couru après El Mas Gordo toute la soirée, se glissa furtivement dans son lit, frotta un ballon crissant sur son pull en cachemire qui lui moulait les seins puis le fit aller et venir sur le dos poilu du dormeur. La façon dont l’électricité statique reconfigura les poils sur son dos constituerait le modèle pour la dérive des masses continentales sur terre. Un autre grand exemple serait, bien sûr, le Dieu Rikidozen, également connu sous le nom de Santa Malandro (« Brigand Sacré »). Rikidozen tapotait un jour d’un air absent un stylo de marque Sharpie sur le rebord de sa tasse de café, et la cadence immuable de ce tap-tap-tap deviendrait la base des cent vingt-quatre pulsations par minute de la house music. Les Dieux furent les bricoleurs originels (et ultimes). Ils ont créé presque tout à partir de leurs propres corps. Leurs gaz intestinaux – leur flatus – ont donné l’oxyde d’azote, dont nous nous servons aujourd’hui comme anesthésique dentaire et dans nos bombes de crème fouettée (nos « siphons »). À partir des sécrétions blanc-argent qui se cristallisent dans le coin de leurs yeux, nous obtenons le lithium, dont nous nous servons pour faire des piles rechargeables pour nos téléphones et nos ordinateurs portables. Un jour, le Dieu Koji Mizokami se fit retirer un petit tératome – une tumeur avec des poils et des dents – sur un de ses testicules. Il le rapporta chez lui et en fit le compositeur Béla Bartók. Il sortit dehors afin de le lancer dans le futur. Mais il ne savait pas trop dans quel utérus (ni à quelle époque et dans quel milieu) il voulait abandonner le génie musical. Il se trouve que plusieurs Dieux passaient par là à ce moment. C’étaient ceux connus sous les noms de Les Pince-Nez, Les 44 ou Los Vatos Locos (« Les Cinglés »). Ils faisaient fréquemment des suggestions dénuées de toute pertinence, mais ces suggestions étaient parfois des idées tout à fait correctes. « Pourquoi ne le ferais-tu pas naître dans une famille de mormons racistes ? » proposa l’un d’eux. Mizokami contempla le Bartók larvaire qui gigotait dans la paume de sa main. « Je ne sais pas trop », dit-il de sa voix traînante et languide. Puis quelqu’un d’autre dit : « Ce serait peut-être plus drôle s’il était le fils de Joel Madden et de Nicole Richie ? Ou de faire de lui un bébé taliban. » (Finalement, bien sûr, Mizokami-san décida d’expédier Béla Bartók dans le ventre d’une femme vivant à Nagyszentmiklós, en Autriche-Hongrie, dans les années 1880.)"
(traduction Claro)