lundi 22 septembre 2014

Le tour du livre en quatre-vingt quatrième (1)


On l’a déjà laissé entendre ici, la quatrième de couverture est un genre littéraire à part. Techniquement, ce n’est pas le dos, le dos étant l’épine dorsale du livre, là où sont inscrits titre du livre et noms de l’auteur et de l’éditeur (qui se lisent de haut en bas, à la différence des pays anglo-saxons, entre autres, où on les lit de bas en haut – il y aurait toute une étude à faire sur cette différence d’axe qui engendre des postures inverses, la tête penchant à gauche ou à droite selon les contrées…).
 
Mais l’on parle néanmoins de dos : on va lire ce qui est écrit au dos. On dit aussi « derrière », comme si le livre possédait un postérieur plus loquace que son visage, ce qui est souvent le cas, d'ailleurs. C’est là que figurent les quelques lignes censées présenter/vanter l’article que le chaland a en main. C’est dire combien sa rédaction est importante et obéit en principe à des critères économiques. Mais chaque éditeur (et chaque auteur) est libre d’en faire, bien sûr, ce qu’il veut :
1/ ne rien écrire ;
2/ écrire juste une ligne d’accroche, ou une ligne tout court (style éd. Alinéa) ;
3/ proposer un résumé, voire des pistes de lecture (dans le style des synthèses ardentes made in Actes Sud) ;
4/ louer l’ouvrage, etc, chacune de ses options étant compatible et combinable avec les autres.
 
Qui écrit la quatrième ? Souvent l’éditeur, avec l’accord de l’auteur ; parfois un(e) assistant(e) d’édition, là encore supervisé(e) par l’éditeur/l’auteur. Tous ses allers-retours entre intervenants font de la quatrième une œuvre globalement collective, nécessairement bâtarde.
 
Certaines quatrièmes détonnent, étonnent, font bondir, hurler de rire. Le Clavier cannibale se propose d’en faire le tour en quatre-vingt exemples. Aujourd’hui, nous commencerons par celui de Ben-Hur dans la collection Marabout. C’est un quatrième de deuxième génération, c’est-à-dire qu’il est en charge d’un livre déjà paru, donc ayant déjà un passif, un livre connu qu’il n’est pas nécessaire de présenter de façon détaillée. Ici, l’argument est le succès – le succès est l’argument. Imparable.
« Pourquoi « Ben-Hur » a-t-il été tiré à près de 4 000 000 d’exemplaires ? Comment se fait-il que pratiquement il ait été traduit dans toutes les langues et que cette œuvre connaisse un succès vraiment mondial ? »
Pas mieux.


vendredi 19 septembre 2014

Raconter l'incendie: Jurgenson entre deux langues

 
Le bilinguisme peut conduire à d’étranges conclusions. Par exemple, il permet à Luba Jurgenson d’avancer que le syndrome de Sevran-Beaudottes se manifeste de façon exemplaire dans la langue polonaise. Cette assertion vous semble obscure ? Lisez donc Au lieu du péril, son dernier ouvrage paru aux éditions Verdier, et la chose vous paraîtra très vite limpide.
 Dans ce livre, l’auteur – écrivain traductrice, co-directrice avec Anne Coldefy-Faucard de la collection « Poustiaki » chez Verdier – s’interroge sur le va-et-vient entre deux langues, en l’occurrence le russe et le français. Née en Union soviétique, Luba Jurgenson a quitté jeune la terre et la langue qui l’avaient vue organiser le monde des mots et des choses ; s’étant réinventée en France et surtout en français, elle a fait de son bilinguisme acquis l’atout d’une vie consacrée à l’écriture (d’abord en russe, puis en français) et à la traduction (on lui doit Gontcharov, Chalamov…). 

Quiconque s’intéresse à la traduction lira ce livre crayon à la main et lumière dans les yeux, tant les intuitions y sont pertinentes et lumineuses. Quiconque s’intéresse à la langue y fera moisson d’expériences fortes et pertinentes. Et si vous avez un corps, ma foi, ce livre vous parlera d’autant, car il relate avec modestie et perspicacité le voyage incessant que fait un corps entre deux langues. Comment naît-on dans une langue ? Comment naît-elle en nous ? Y a-t-il une physique du balbutiement? Luba Jurgenson a éprouvé dans ses gestes le passage d’une langue à une autre et rend compte aussi bien de l’entre-deux vertigineux qui pousse parfois à adopter le silence que de la gymnastique inconsciente qui se produit dans notre cerveau. Avec les écrits de Georges-Arthur Goldschmidt (et ceux George Steiner), c’est sans doute un des textes les plus précis et les plus vivants sur l’apprentissage de la langue comme géographie mentale et purgatoire sensoriel. Le parcours de l’auteur, fait de brisures et de superpositions, d’absences et de retours, éclaire à merveille le sens d’une vie vouée au langage. 

Concernant la traduction, Jurgenson a compris depuis longtemps que la langue nous écrit autant que nous l’écrivons. Traduire, c’est souvent lire, ce qu’elle explicite parfaitement à propos du fameux « premier jet » :
« Je convoque mon aiguilleur mental. L’écriture du premier jet n’est donc rien qu’une lecture, qui peut être plus littérale ou plus élaborée, c’est une question de réglages de vitesse. Je peux choisir de rester plus près du texte initial – et donc, d’aller plus vite – ou de rechercher d’emblée une restitution lus proche de l’autre rive. Ce qui ne présage en rien du résultat final. A ce stade du texte, je ne le vois pas, je suis à l’intérieur, au plus près de la situation de passage, dans ce passage. »
Et d’exposer quelques lignes plus loin ce phénomène inéluctable :
« Plus je vise un premier jet abouti, et plus la tension est grande, je me fais simple auxiliaire du texte : envahie. Dans sa forme extrême, cette tension conduit à mon exclusion totale : le texte me possède alors si complètement que ‘je’ n’y suis plus – il m’a remplacée. »
Bref, un état proche de la transe – transe, transition, passage : traduire c’est, comme écrire, se faire un corps autre au sein d’une langue. Larguer les amarres du ‘je’ et, pour reprendre l’exceptionnelle expression de Luba Jurgenson, « s’ingénie à se manquer à soi-même ».

En 120 pages, l’auteur parvient à « raconter un incendie avec du feu » – autrement dit à faire parler dans et par la langue ce qui se joue dans le mouvement de navette qu’opère quiconque traduit – que ce soit dans sa vie quotidienne, face aux objets, aux souvenirs, au plus profond de ses émois ou dans ses expériences de lecture, au cours de l’acte de traduire et à même la respiration d’être.

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Luba Jurgenson, Au lieu du péril, éd. Verdier, 13€50

jeudi 18 septembre 2014

La fonte des mouches

Les Grands Sujets sont de beaux remparts. La Foi, la Shoah, la Famine, même l'Amour… Prenez-les comme pierres de voûte de votre petit livre deux-pièces et ce dernier arborera aussitôt des allures de sanctuaire. Voyez Foenkinos, qui, frappé par la gravité de son sujet, semble avoir découvert le vers libre grâce à la construction verbe-sujet-complément, cet équivalent prosodique du jambon-beurre-cornichon (mais qui du coup a oublié de composer la musique…). Le problème, avec les Grands Sujets, c'est qu'ils vous dépassent vite. Ils interpellent. Du coup, l'auteur, un peu intimidé, les tourne et les retourne comme un potiron radioactif. Il pose des questions, mais parce qu'il les trouve trop pesantes. Bref, très vite, un fumet philosophique, quasi onfrayen, s'élève, qui à défaut d'impressionner peut rendre songeur.
Adoubé par Le Clézio (ouch), poussé par Beigbeder (arf), L'Oubli de Frederika Amalia Finkelstein se pose beaucoup de questions sur la vie et la mort, l'oubli et la mémoire – et on repense avec émotion au précédent livre de Florian Zeller dans lequel l'auteur subodorait que si Hitler était mort enfant, l'Europe ne serait pas la même. Donc Frederika s'interroge, ou plutôt son héroïne, qui culpabilise un peu d'écouter du Daft Punk alors qu'avant il y a eu l'Holocauste. Ça donne des choses profondes, je suppose, même si, à la lecture, on a du mal à les percevoir en 3D. Prenez la page 37:
"Pourquoi faut-il mourir? Telle est l'éternelle question. Je n'entrerai pas dans ce piège car déjà nous savons que personne n'est en mesure de nous répondre. Devant 'pourquoi faut-il mourir', toutes les réponses et tous les discours produisent le même effet: ils fondent comme des mouches. Mais je peux contourner ce piège par un simple énoncé que je vais répéter autant de fois qu'il convient – jusqu'à ce que ma haine du verbe 'mourir' s'évapore et qu'il ne demeure plus la moindre espèce de trouble à son endroit: je vais répéter que le temps est une illusion."
Ne nous attardons pas trop sur la question liminaire (but why?!), et évitons de commenter la dernière phrase (trop heidegerrienne à notre goût). Le fait est que la puissance philosophique ici convoquée, et concentrée, a eu un fâcheux effet: celui de produire cet étrange énoncé: "Ils fondent comme des mouches".
L'auteur a-t-elle voulu dire: "ils tombent comme des mouches" et a n'a pas tiqué en se relisant ? Mystère.  Faut-il entendre "fondre" au sens de "s'abattre, foncer"? Mais là l'image n'est pas très claire. Sur quoi fondraient-elles, les pauvres? Doit-on plutôt entendre ce "fondre" au sens de "se liquéfier". Mais depuis quand les mouches fondent-elles? Une mouche a-t-elle jamais fondu? Qu'est-ce qui peut bien faire fondre une mouche? Surtout une mouche déguisée en réponse ou en discours?
Décidément, il n'y a pas que le temps qui soit une illusion…

mercredi 17 septembre 2014

Tavares, géomètre des affects


La grande forme : cette expression semble taillée sur mesure pour l’écrivain portugais Gonçalo M. Tavares. Non seulement cet auteur se meut d’une forme littéraire à l’autre avec une aisance magique, mais il réinvente à chaque fois les formes et leurs dynamiques, mû par un instinct que rien ne semble déjouer. En funambule aguerri, il fait des concepts une danse permanente.
Ce Pessoa moderne multiplie les projets, les espaces, les temps. Après le sublime Voyage en Inde, et parallèlement  à la série « Le Royaume » – dans laquelle figure entre autres titres Apprendre à prier à l’ère de la technique, il a créé une autre série sous la forme d’un quartier répondant au nom de « O Bairro », quartier qu’il a peuplé d’habitants tutélaires, de résistants à la barbarie : Eliot, Brecht, Rimbaud, Musil, Beckett, Burroughs… 

Monsieur Swedenborg et les investigations géométriques se propose d’opérer une improbable synthèse entre la pensée des affects et la vie des formes. Autrement dit : comment représenter graphiquement – par des figures géométriques –  des concepts, des situations, des sensations, des matières… 

Quelques exemples tirés de la table des matières donneront au lecteur une idée de ce projet aussi improbable qu’énigmatique : Berceuse, La mémoire des choses, Rien de mieux pouur te cacher que de bander les yeux de l’autre, Méthode pour s’enfuir d’une pièce, Eloge du désordre, Une raison de continuer à écrire des lettres…

Chaque chapitre est composé de quelques axiomes suivis de figures soumises à des déclinaisons, des altérations. L’abstrait y côtoie le concret en voisin consentant. La lecture se double d’une vision. Le complexe est rendu élémentaire. Les mathématiques sévères de Lautréamont ont cédé la place à la géométrie exquise de Tavares : la ligne dans tous ses états, depuis le point jusqu’au parallélépipède, parvient à signifier dans l’espace de la page les innombrables dimensions du concept. Tavares ne dessine pas des moutons : règle et compas en main, il fait de la pensée une trace.

On sait depuis Laurence Sterne qu’un peu de sismographie ne nuit pas aux élans de l’esprit. La grande affaire de la littérature, c’est la forme. Comment naissent les formes, comment s’engendrent-elles, quel est leur point de rupture, que peuvent-elles contenir, sont-elles compatibles entre elles, etc. La marquise peut bien sortir à cinq heures si ça lui chante – mais d’où sort-elle et à quelle vitesse, quelle forme a la marquise avant cinq heures, quelle forme après cinq heures, voilà ce qui nous intéresse vraiment. Prenez le chapitre intitulé « Le secret ». Que dit Tavares ?
« Chaque forme est fêlée, mais il arrive que cela ne se voie pas. Il faut regarder longtemps une forme pour en distinguer la fêlure. La fêlure d’une forme est l’endroit où commencent les formes suivantes. Découvrir la fêlure d’une forme, c’est découvrir l’autre potentialité de la forme. La fêlure est le secret de la forme. »
La fêlure est le secret de la forme ! Tous les écrivains devraient graver cette formule sur la coque de leur ordinateur.
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Gonçalo M. Tavares, Monsieur Swedenborg et les investigations géométriques, traduit du portugais par Dominique Nédellec, éditions Viviane Hamy (126 pages / 12 €)

mardi 16 septembre 2014

Quelques rendez-vous

Ce soir, la librairie L'écume des pages (174, Bd St Germain 75006 Paris) et les éditions Flammarion vous invitent à rencontrer Pierre Demarty à l'occasion de la parution de son roman En face. C'est à partir de 19h.

Demain, soir, mercredi, vous pourrez rencontrer Paul Harding, l'auteur de Enon (traduit justement par Pierre Demarty) à la librairie l'Arbre à Lettres. C'est à partir de 19h et c'est 14 rue Boulard, dans le quatorzième arrondissement de la ville de Paris. Harding sera également présent le jeudi soir à la librairie Les Mots et les Choses, 30 rue de Meudon, à Boulogne Billancourt.

Toujours le jeudi soir, rencontre avec Laure des Accords, auteur de L'envoleuse (éd. Verdier) à la librairie Charybde, 129 rue de Charenton, dans le XIIème. Là, c'est plutôt 19h30.

Amis et lecteurs ubiquistes, bonne chance !

Le trublion de la vie: Guy Robert

Lecteur, tu aimes rire en lisant? Tu aimes lire en risant? Ça tombe bien. Un livre vient de paraître qui va pouvoir t'aider à accomplir en même temps ces deux actes indispensables. Il s'appelle Reconnus et il est signé Guy Robert.

La célébrité, tu le sais, ressemble à l'idée un peu fantasmatique que tu te fais du céleri: jamais tu ne sauras si tu l'aimes vraiment. Mais heureusement pour toi et pour nous, Guy Robert l'a goûtée à travers tant de rencontres que tu auras le vertige en lisant son livre. Cet homme les a tous fréquentés. Il a vu qui tu sais. Qui tu ne verras jamais. Il a côtoyé des émirs, tutoyé des stars, frôlé des hétaïres. Et en prime il te raconte tout. Te dit tout.
J'aimerais bien croiser Guy Robert, cet anonyme désormais affublé d'un nom, dont Eric Chevillard a préfacé le livre. Moi qui ai envoyé des dollars haut-marnais et des pesetas italiens à Chevillard pendant des années pour qu'il préface mes livres, et ce sans résultat, je suis marri et frustré. En fait, c'était hyper facile d'avoir une préface de Chevillard. Il suffisait de parler de gloire et de Hidalgo. Ça ne m'étonne pas, tiens.
De quoi parle Guy Robert? On vient de te le dire. De gens connus ? Mais j'aimerais que tu saches de quoi ici on parle. Du coup je cite:
"J'ai appris à sa mort que Pierre Bachelet avait également vécu près de chez moi. Au nord, c'était les corons, au sud, c'était sa villa."
"A l'époque, je jouais un peu de musique avec Michèle qui a suivi un stage avec Bob Berg, saxophoniste de Miles Davis dans les années 80. Alors, je n'ai peut-être pas joué avec Miles Davis, mais pas loin."
"Fanny Ardant est là, aussi. Protégée par un chien miniscule et de grandes lunettes noires. Même de près, elle est loin."

Mais le livre de Guy Robert n'est pas juste un assemblage d'anecdotes : il se bâtit selon un humour progressif qui, sans être narratif, n'en est pas moins ridatif (du bas saxon, ridativans: qui fait pisser de rire sur place). Je m'aperçois à quel point il est difficile de parler des livres qui font rire, alors qu'ils sont tout sauf légion. Comment expliquer l'humour? restituer la poilade?

Comme le dit l'auteur de Mourir m'enrhume dans sa préface, on ne peut pas faire d'humour sans "convoquer des fantômes dans des ruines".



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Guy Robert, Reconnus, préface d'Eric Chevillard, L'Arbre vengeur,  10 zeuros

lundi 15 septembre 2014

Proust: en filmant, en écoutant


On l’a déjà dit ici, mais les livres qui parlent de Proust prennent un risque terrible, car à peine les a-t-on commencé, à peine s’est-on engagé dans leurs méandres qu’on se sent déjà titillé par l’envie de les refermer pour aller respirer dans la galaxie proustienne. On résiste souvent, car on sait qu’une nouvelle immersion dans la Recherche n’est pas une décision à prendre à la légère. On résiste aussi, car on aime les livres qui parlent de la Recherche, qui nous permettent, comme si l’on jouait avec le bouton d’une radio, de capter par intermittences certains de nos airs préférés.

À la lecture, que cosignent Véronique Aubouy et Mathieu Riboulet, est moins un livre sur Proust ou la Recherche qu’un livre sur la lecture de Proust, et sur les effets que cette lecture a sur nous : autrement dit, c’est un livre sur le corps-lecteur, le corps lisant, le corps devenu récepteur et émetteur, du grands corps moléculaire qu’est la Recherche. A la base de cet ouvrage, il y a le travail d’un de ses auteurs, Véronique Aubouy, qui travaille à un projet cinématographique, commencé en 1993 – intitulé Proust lu, et consistant dans la captation filmée de lecteurs de la Recherche, chacun lisant environ deux pages.

À la lecture est l’orchestration de quelques-uns de ces moments de lecture, qu’Aubouy compare à des « radiographies » : le rythme de lecture, le dispositif de lecture, les conditions de tournage, les lapsus, et tant d’autres paramètres souvent infimes, discrets, intimes, permettent au lecteur, à l’œuvre et au spectateur-lecteur de l’œuvre lu de renouer avec « le fil des heures, l’ordre des années et des mondes ». C’est un livre d’heures, donc, où il se passe beaucoup de choses, puisque regardant et regardés, lecteurs et écoutant échangent d’avantage qu’une simple passion commune. Proust est parfois déjà entré dans leur vie, parfois il ne fait qu’y passer, tantôt il galvanise, tantôt déroute. Plus vibrante qu’un objet transitionnel, la Recherche a quelque chose d’à la fois amniotique et révélateur : on peut s’y oublier, s’y bercer à soi-même, mais également sentir sa chimie opérer à notre insu et faire remonter à la surface d’insoupçonnés contrastes. Ainsi de cette femme qui découvre, à travers son mari lisant Proust, le sentiment de jalousie ; ainsi de ce motard qui après neuf mois de coma semble avoir croisé des fantômes auxquels se joignent aussitôt Swann et Odette…

Au-delà de sa structure parcellaire, éclatée, malgré ou plutôt grâce à sa puissance digressive, À la lecture explore avec une sobriété et une intensité exemplaires la réalité tangible du corps lisant, la formidable machine à échos qu’est la Recherche, l’insoupçonnable solitude de la lecture, solitude toute relative puisque celle de Proust permet la renaissance d’un peuple de fantômes que rien ne parvient à abolir. Telle une lanterne magique, il projette sur le mur de la page les corps flottants des lecteurs que la lecture de Proust imprègne en profondeur.
Comme le dit très justement Riboulet :
« Cette généalogie de traces que la caméra enregistre […] permet au film d’échapper à sa condition restrictive d’image sonore animée (qui capte certes tout ce qui arrive devant elle, mais rien d’autre que ce qui arrive) et de tendre vers l’évocation de ce chœur d’ombres qui traverse la littérature depuis Homère. C’est grâce à ces petites ouvertures que nous ménageons çà et là à la surface du temps que les morts peuvent nous dire ce qu’ils ont à nous dire […]. »
Lisant Proust, le lecteur retrouve, à son tour, le temps : celui de son passé mais aussi celui de sa vie rêvée entre les lignes. S’abîmant dans l’immense générosité de la Recherche, il en devient, par le prisme de ces lectures filmées puis racontées, un reflet. Mission accomplie : éblouissement réussi.

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Véronique Aubouy et Mathieu Riboulet, À la lecture, éd. Grasset


vendredi 12 septembre 2014

Paul Harding à Vincennes au Festival America

Le Festival America a donc commencé, après une inauguration hier soir, riche en discours et congratulations, en présence d'un parterre varié et étendu. Sont présents de nombreux auteurs "américains" au sens large (dont des francophones), et aussi cette année des auteurs français (Begbeider, Djian, Pierre Lemaître ¶é&&@@^ùù……… oui bon, il y a aussi et surtout Eric Vuillard, Maylis de Kerangal, Céline Minard, Vincent Message, etc…). Le site du festival, c'est ici, et on félicite Pascal Thuot, Francis Geffard et toute leur équipe pour leur enthousiasme et énergie. Les interprètes auront du boulot mais ils sont sur la brèche et motivés. Les libraires sont venus nombreux et on compte sur eux pour mettre l'ambiance (pas de souci, je crois…).

Cette année, la collection Lot49 est heureuse d'avoir un de ses auteurs invités au Festival: il s'agit de Paul Harding, auteur des Foudroyés et d'un nouveau titre sorti récemment, Enon (les deux titres traduits par Pierre Demarty). Pour ceux que ça intéresse et qui viendront au Festival (quarante mille visiteurs annoncés…), voici la liste des différents événements auxquels Paul Harding prendra part et pendant lesquels vous pourrez l'écouter et/ou le rencontrer:

Vendredi: Signature sur le stand du salon de 17h à 18h

Samedi: • De midi à 13h: Une rencontre intitulé "Becoming a writer", animée par Fabrice Colin, en compagnie de Loyd, Nicole, Pollock – au Magic Mirrors
               • De 14h à 15h – dédicace sur le stand du Salon
                • De 15h à 16h – Café des libraires: Tragedies — stupeurs et tremblements, débat avec Batraville et Dalembert, salle des fêtes (hôtel de ville)
                • De 16h à 16h30 – dédicace salle des fêtes
                • Signature pour l'American Night, stand du salon, de 19h à 21h

Dimanche: • Débat Parents & Enfants, à l'auditorium (cœur de ville), de 11h à midi
                   • Débat Les vivants & les morts, même lieu, de midi à 13h
                   • Signature de 14h à 15h sur le stand 10/18
                   • De 15h à 16h, débat sur les personnages avec Drury, salle Robert Louis
                    • Dédicace salon de 16h à 17h
                    • Débat En lisant en écrivant (avec Christopher Boucher) au Magic Mirros de 17h à 18h
                    
Voilà. Si avec tout ça vous ratez Paul Harding, c'est que vous êtes sûrement à la Fête de l'Huma.

jeudi 11 septembre 2014

Pièce à pièce: les chambres Clerc


Qu’y a-t-il à l’intérieur ? Ou plutôt : qu’est-ce que l’intérieur ? Mieux encore : de quoi est composé un intérieur ? Thomas Clerc a décidé un jour de répondre à cette question en prenant le mot « intérieur » au sens domestique, une façon objectale d’enquêter sur le contenu afin, qui sait, d’ébaucher une cosmogonie intime du contenant. L’auteur s’est donc attaché à décrire (et commenter) non seulement son appartement mais sa forme, ses dimensions, sa disposition, les meubles qu’il comporte, ce que ses meubles recèlent, les choix présidant à la présence et l’emplacement de tel ou tel élément, etc. L’entreprise n’est cependant pas purement descriptive (quelle description l’est jamais ?) car Clerc est autant du côté de la glose que de la représentation. Son projet, qui à première vue pourrait paraître perecquien, car obéissant à une contrainte liée à une topographie – l’écriture d’un lieu – est bien entendu autre chose qu’une entreprise oulipienne. Intérieur – puisque tel est le titre du livre – reprend la geste intime de Xavier de Maistre mais la hisse à un niveau problématique supérieur.

Précisons d’emblée que le texte de Thomas Clerc fait 380 pages et n’omet rien des cinquante mètres carrés dont il est en quelque sorte la projection écrite et commentée. La carte est non seulement ici le territoire mais se double également d’une carte mentale, puisque tout ce qui constitue le lieu, ou presque, est sujet à discours. Décrire, c’est déjà expliquer, justifier, vanter, exhiber, admettre, etc. Le seul fait de nommer la chose induit la biographie, partielle ou biaisée, de la chose. Un désir d’exhaustivité se manifeste dans cette exploration systématique d’un lieu se voulant monde, monde ordonné par l’auteur, monde devenant livre, livre-appartement donc.

Ce dispositif pourrait a priori sembler lassant ou fastidieux. Quoi ? Près de quatre cent pages consacrées à la description d’un appartement ? Même Balzac ne s’est pas attardé aussi longtemps sur la masure du père Goriot ! Et si la description était la vérité de la littérature, un peu comme la jalousie est la vérité de l’amour selon Proust ? Sous la peau rugueuse de la nomenclature gît peut-être le secret unissant les mots et les choses, leur coalition discrète d’où, parfois, jaillit la possible intrigue.

En décidant de « raconter » son appartement, Thomas Clerc ne se contente pas de se lancer dans une entreprise lisse : le regard ne saurait simplement passer sur les choses, les « scanner » en toute sérénité. Car les choses s’embarrassent de mots, comme les pièces d’objets, et leur existence, leur disposition et leur usage relèvent d’un choix, à l’instar des idées et des concepts. Il ne s’agit pas de reproduire le réel mais d’en établir et justifier l’existence dans et par la langue. Est-ce l’écriture de Clerc qui déplie le monde, ou est-ce le dépliement du monde qui induit l’écriture de Clerc ? Intérieur fond en un seul mouvement cet apparent paradoxe. 

La structure moléculaire du livre, qui tend à l’infini via la fragmentation, tel l’impossible trajet subdivisé de la flèche à Zénon, mais s’interdit la facilité du « etc », permet à Clerc d’avancer dans l’exposition et le déchiffrement du domos. Mais ce panorama est bien entendu truqué, autant que ludique. On ne peut ni tout dire ni tout montrer. Le réel résiste, non par inanité, mais parce que nous nous y infusons. La somme des parties n’ouvre pas sur la totalité mais sur la supercherie de l’infini :
« La Littérature n’est pas ‘droite’ : imparfaite, fragile, ratée même, elle ne s’accomplit que dans 1 forme de maladresse et de déception. » (p. 234)
Ou encore :
« Si 1 roman est 1 miroir qu’on promène le long d’1 chemin […], alors ce livre est 1 roman, mais tremblé. Pour être exact, il faut bouger. »
Bouge, lecteur : cette injonction est d’avantage qu’un conseil, c’est ton droit, ton privilège – et sans doute ton devoir et ton plaisir.

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Thomas Clerc, Intérieur, éd. Gallimard, coll. L’Arbalète dirigée par Thomas Simonnet, 2013

mercredi 10 septembre 2014

Jouannais, marchand de sable


Jean-Yves Jouannais a mis en place depuis un certain temps un système d’échange d’un genre particulier : ils donnent des livres de sa bibliothèque personnelle (ceux qui n’entretiennent aucun lien avec la guerre) aux personnes venues assister à ses « conférences » sur la guerre –  cycle intitulé "L’encyclopédie des guerres" –, charge à ces personnes de lui apporter en échange des ouvrages traitant, eux, de la guerre. Il explique et commente cette démarche dans son dernier livre, Les barrages de sable, un « traité de castellologie littorale » où la notion de barrage est examinée sous toutes ses facettes, le château de sable jouant un rôle essentiel (et peut-être mystérieux) dans notre façon d’expliquer (d’enseigner ?) la guerre aux enfants. Certes, le château de sable est promis à la défaite, mais selon Jouannais l’enfant qui voit son œuvre rongée, rasée, ruinée éprouve en réalité, presque à son insu, un plaisir secret face à ce qui, de l’extérieur, semble pure vanité érigée devant la nature (l’ennemi ?) : il se jouerait ici un désir d’être « subjuguer ».

En vingt chapitres, donc, Jouannais explore mes liens entre guerre et construction éphémère sur la plage, l’Histoire se distillant au filtre d’activités de loisir, le trop-plein des activités guerrières se déversant dans la « vacance », le divertissement balnéaire. Récit, dialogue, souvenirs, mises en scène, commentaires : si les formes d’abordage changent, l’obsession jouannaise reste la même. Parfois, le procédé peut paraître artificiel, comme si le thème et ses variations devait se couler dans les formes du discours au lieu de les réinventer, de les produire. Comme si le sable du château gardait la mémoire du moule qui l’a édifié et crénelé et pouvait se dresser quel que soit le sol discursif élu. 

Mais revenons à cette histoire de bibliothèque fonctionnant sur l’échange. Je veux bien offrir à Jouannais l’excellent roman de Mohsin Hamid, Comment s’en mettre plein les poches en Asie mutante, qui sort chez Grasset en même temps que ses Barrages de sable. Il y trouvera en effet le passage suivant qui à lui seul justifiera sa présence sur ses rayonnages :
« Deux artères jusqu’alors réservées à la circulation ont en conséquence été reconverties sur tous les côtés de la propriété, la voie extérieure étant maintenant bordée de plots en béton supportant des glissières en acier qui arrivent à hauteur de poitrine, un peu comme une barrière qui fermerait agressivement l’espace de jeux d’un enfant géant, le résultat évoquant une combinaison de douves sèches de château fort et de plage fortifiées en attente d’un débarquement militaire, tandis que celle de l’intérieur est ponctuée de portails automatiques, de dos-d’âne, de caméras de surveillance montées sur leurs piquets et de chicanes formées par des caissons en bois renforcées de sacs de sable et remplis de pétunias. » (p.118)
Que me donnera en échange Jouannais ? L’image dans le tapis d’Henry James ?

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Jean-Yves Jouannais, Les barrages de sable, traité de castellologie littorale, éd. Grasset ; Mohsid Hamid, Comment s’en mettre plein les poches en Asie mutante, trad.. Bernard Cohen, éd. Grasset