mardi 20 février 2018

Apparition-partition: l'extase selon Perrine Le Querrec

Bon, d'après mes estimations les plus récentes, on est mardi, raison de plus pour vous parler d'autre chose que des cendres de Michel Déon ou de la mémoire de Charles Maurras, qu'ils se décomposent en paix, c'est encore ce qu'ils ont de mieux à faire.

Je vous avais entretenu il y a peu d'un livre de Perrine Le Querrec, intitulé La Ritournelle, publié par les éditions Lunatique en 2017. L'année précédente (2016), l'auteure a publié L'Apparition, et une fois de plus la magie précise et distancée de sa prose-psalmodie nous fait partager une expérience physique, cette fois-ci celle de l'extase.

On est dans l'Ici-Bas, au pied des montagnes, dans un village-fosse "sans histoire où chacun va sans dire". Trois fillettes – Petra, Piera et Pierrette – se sentent appelées, elles quittent le foyer, s'avancent sur les routes et, en proie à des visions, tombent en extase, arquées par un état mystique d'une délicieuse violence. Le livre raconte ces vertiges ouverts à la grâce, et les conséquences qu'ils vont avoir sur la population – des pèlerinages viennent contrarier la solitude de ces transports, on se presse devant les petites saintes comme au cirque, tandis qu'à l'écart de la meute, Létroit – le bossu du village, le fils de la réprouvée – souffre de voir sa Piera happée par la concupiscence des nouveaux dévots.

Ce qui frappe à la lecture de L'Apparition, c'est la façon dont Perrine Le Querrec réinvente à chaque page l'écriture de cet état mystique, mélange d'épilepsie, de transverbération et de jouissance. Elle a pris soin, bien sûr, de planter le décor, mais non comme on peint un arrière-fond, préférant la notation sensible, la chair des choses :
"A l'entrée des maisons, l'air criblé de moucherons. Les intérieurs jamais terminés, depuis des générations ils manquent. Suffit d'un toit et de quatre murs. Le reste peut attendre. Sur le pavage de grosses dalles chichement éclairées par de petites meurtrières, la table massive garnie de crasse, vieux meubles, calendrier des Postes, un grand coffre une armoire."
Les fillettes ont droit chacune à un chapitre d'exposition, on entre dans l'espace fragile de leurs pensées, de leurs rêves, on touche du doigt leur résistance au milieu ("A la maison la viande qu'ils me donnent à manger je la refuse. Et le mariage qu'ils grognent à gorge basse."). Puis viennent, enfin, les visions mystiques:
"L'Apparition monte dans la gorge monte au cerveau troue les narines déterre le rêve. Aller plus loin, plus loin. Le cou avec des os nouveaux comme un arc renversé, l'Apparition montre encore en elle gonfle sous la peau retourne tout ça, les petits corps les petites montagnes le petit village les petites gens, elle arrive la Superbe, la Reine, elle explose, torrent d'écume, de mots neufs d'œil révulsé les os craquent en tous sens, les enfants les trois enfants retournées sur la terre, montagne à leur tour."
On le comprend, ce qui intéresse Perrine Le Querrec, c'est non pas décrire l'extase, mais inscrire l'extase dans l'écriture, et ce au plus près, en collant au corps, dans le concret de son décollement au réel. Chercher dans la phrase ce qui peut être tordu, arqué, tendu, ce qui peut s'élever tout en restant ancré. Décaler la cadence. L'auteure travaille en sculpteure, maniant l'air et le granit avec le même élan. Médiums d'aucun message hormis celui de l'affranchissement, les "trois frêles" finissent par incarner un son pur que tentent de recouvrir et brouiller la nuée parasite des curieux. La masse orchestrale des croyants – la fanfare dévote – s'oppose alors au trio épuré – cordes et vents, comme muscles et souffles. L'apparition est avant tout une partition. Splendidement jouée.

_________________
Perrine Le Querrec, L'Apparition, éd. Lunatique, 14 €

Prochaine lecture de l'œuvre de Perrine Le Querrec: Jeanne l'Etang, éd. Bruit Blanc


vendredi 16 février 2018

Yves Pagès: Pour une archéologie du doute

(DR © Yves Pagès)
La mise au ban des identités, la danse des singularités, la science des énergumènes, le labyrinthe des consciences, les crispations du discours, les séditions de l’enfance, le ridicule des mots d’ordre, les angles morts de l’Histoire, la clinique des affects, les faux-fuyants des pulsions, l’algèbre de la fuite, la sauvagerie des inscriptions, l’hydrographie des rumeurs – tels sont, entre autres, les motifs explorés par Yves Pagès depuis La police des sentiments (1990), motifs et non thèmes puisqu’il ne les soumet pas à l’analyse mais les « cuisine » gaiment au fil de portraits dits crachés et de natures tout sauf mortes. « Cuisiner » serait ici le pendant libertaire de la sinistre « question » étatique ; là où l’ordre établi choisit en temps de guerre la torture des individus, l’écrivain, lui, opte dans l’espace de la fiction pour le questionnement ludique de ses personnages. Il les cuisine, c’est-à-dire, qu’il les soumet à diverses ébullitions mentales, leur propose divers accompagnements, teste la résistance des chairs, guette le basculement des saveurs, ose les assaisonnements les plus incongrus.

Cette analogie culinaire a sans doute ses limites, mais retenons l’atmosphère qui s’en dégage, celle d’un laboratoire festif où l’expérimentation est indissociable d’une volonté de partage. Dans les livres d’Yves Pagès, contrairement à ce que la liste des motifs susmentionnés pourrait laisser croire, la dimension critique, loin d’empeser les multiples dispositifs fictionnels mis au point par l’auteur – confessions, rapports, portraits, souvenirs, etc. –, est indissociable d’une jouissance des brouillages et d’une pratique du détournement. Leur grande affaire est le sabotage des cases – un sabotage inné, ludique. Aussi ne faut-il pas s’étonner si souvent les personnages de Pagès cumulent dans une fièvre étudiée diverses figures du réfractaire : celles du trublion, du fauteur de troubles, du « gaucher » (cf. Les gauchers, justement), du forcené (cf. L’homme hérissé), du cobaye (Le théoriste). Toutes ces instances instables, il les confronte à un moment ou à un autre à un « trauma », un instant disjonctif, quelque chose de l’ordre du crime, de l’attentat (au sens large), un incident issu d’un dérapage, non dans un souci dramaturgique artificiel mais afin de libérer les puissances carnavalesques de la fugue.

Parmi les ombres portées dont on pourrait repérer les contours mouvants dans l’œuvre de Pagès, il faudrait citer tout aussi bien l’enfant criminel de Genet, le jeune embrigadé des phalanstères fouriéristes, le morveux célinien, le réfractaire asocial de la fin du dix-neuvième siècle, l’insurgé insaisissable des années soixante-dix, le gamin pasolinien, l’immature de Gombrowicz, l’incendiaire malgré lui, le Gavroche hugolien, le fraudeur frondeur, le coursier fugitif, l’autonome amateur, tous les crypto Bibi Fricotin et éternels déclassés… Mais ce qui frappe, au cœur de cette ménagerie séditieuse, cette mythologie subversive, qu’on dira imbibée d’esprit rabelaisien et innervée de bravoure quichottesque, c’est la constance de l’enfance comme vaste terrain sismique où contrer la manipulation adulte. L’enfance comme ligne de fuite, à la fois étape de désapprentissage et chance de survie. « Profiter de la confusion générale » : c’est ce que s’efforcent de faire les personnages de Pagès, à condition bien sûr d’entendre, derrière le mot « profit », autre chose qu’un gain symbolique ou une thésaurisation opportuniste. Cet indéniable « fugueur en lutte » qu’agite l’auteur au fil de ses romans est en effet tout le contraire d’un profiteur, et s’il « gagne » quelque chose, hormis la réinvention contrariée de sa liberté, c’est, coup par coup, comme dans une partie d’échecs que l’on disputerait dans la pénombre d’un salon tandis qu’ici et là des meubles sont déplacés, le droit à la dérobade. L’art ultime que pratique in fine le nomade asocial pagésien, c’est celui de l’esquive – glisser comme de l’eau entre les doigts du discours, faire la nique au théorique, arroser l’arroseur mais sans avoir peur de se mouiller. Se dérober, aux autres, certes, mais également à soi-même. LSD: l'autre, soit-disant. Le sans-droit. Liberté sécession détournement. Se bricoler un devenir plutôt que s’inventer une identité.

A ce titre, Encore heureux peut être considéré comme le point d’orgue du « braquage » narratif auquel se livre Pagès depuis plus de vingt-cinq ans. Dans ce roman tout entier dédié, en apparence, à la persona non grata qu’est le délinquant Brunot Lescot, l’auteur met en place plusieurs dispositifs discursifs afin d’aider le lecteur à « saisir » ou « cerner » la personnalité de cet « immature ». L’intitulé des chapitres, à lui seul, indique assez ironiquement la vaine volonté de « saisissement » qui anime la société face à cet « esprit retors », cette passion protocolaire à laquelle elle s’abandonne pour recadrer le sujet : Exposé des motifs, Coupures de presse, Étude de cas, Audition des témoins, Contre-enquête. L’approche multi-facettes du récidiviste Lescot permet cependant de se faire une idée (une image ?), par plaignants et observateurs interposés, du fils turbulent de Roger et Mireille Lescot. Que lui reproche-t-on ? Morsures à caractères érotiques, attouchements précoces, emportements salivaires, puis agitation estudiantine (bien que n’étant pas étudiant). Il fait la « une » de Paris-Match, désigné « autonome », provocateur profitant des protestations – on est au joli mois de mai 80. Mis en détention provisoire, il est « jaugé » par un expert-psychiatre. Mais qui jauge qui ? Quand on lui demande de se « jauger » lui-même, à savoir de décliner sa taille et son poids, Lescot prend soin de se démarquer d’un certain 68 historique : « un mètre soixante-sept et demi », et « Pareil, mettez soixante-sept ». En-deçà, donc, de ce mouvement dont pourtant, gamin, il épousa les premiers soubresauts, puisque ses premières frasques correspondent à ce fameux moment où un certain ministre des Sports conseilla à la jeunesse (et à un certain rouquin) de piquer une tête plutôt que de faire front…

 L’intelligence du texte de Pagès est là, dans cette façon d’embarder la mémoire, de laisser respirer les interstices – puisque l’Histoire, selon la phrase de Marx, ne cesse de passer du statut de tragédie à celui de farce. Le lecteur aura beau se concentrer sur le parcours sans cesse rabattu et analysé du ludion Lescot, ce qui filtre sans cesse, au moyen d’une écriture fonctionnant de façon quasi praxinoscopique, c’est le dehors, le « climat d’une époque » dont, par bribes ressuscitées, l’auteur donne la température. Qu’apprendre de Lescot ? Son nom, en lui seul, nous indique qu’il a peut-être commerce avec les ombres, et sa graphomanie souvent décrite semble le confirmer (une intuition qui sera validée in extremis…) : homme de Lascaux à sa façon, il tente par l’inscription sauvage (de la morsure originelle du roman, sans parler du postérieur lacéré de l’institutrice, à la fresque carcérale finale en passant par les tags et crobards de l’adolescence) de doubler l’écriture officielle de l’Histoire, de faire courir sa « griffe aérosol » sur le mur des censeurs. On rappellera ici l’immense et constant intérêt que Pagès porte aux graffiti, ainsi qu’en témoigne son activité sur le web (son site archyves) et la récente parution d’un livre iconographique à la Découverte, Tiens, ils ont repeint ! 50 d’aphorismes urbains de 1968 à nos jours, ouvrage qui démontre si besoin était que le souci de la parole taggée n’est pas, chez l’auteur, l’exercice d’une nostalgie mais plutôt la pratique d’une empathie.

Mais revenons à Bruno Lescot, qui, tel un héros homérique, se voit affublé d’innombrables épithètes au point d’en devenir méconnaissable. La Presse le qualifie de « Gavroche de l’autonomie », « jeune assaillant », « fils unique » (il a pourtant un frère, Romain, moins penché que Bruno, lequel est nettement plus « italique », voire quasi « italien »), « gringalet aux mèches rebelles », « chimiste amateur », « diablotin soudain aux anges », « jeune casseur », « sympathisant autonome », « adolescent à la dérive ». Cette valse-hésitation des étiquettes atteint son paroxysme dans la deuxième série d’Exposé des motifs. Cette fois-ci, c’est le déferlement : détenu provisoire, jeune majeur, prisonnier Lescot Bruno, non-bachelier, étudiant novice, locataire abusif, absentéiste chronique, fraudeur récidiviste, désargenté chronique, noctambule underground, graphomane mural, incorrigible voyou, désormais infréquentable Lescot Bruno, apprenti batteur, hypothétique recéleur, retenu en sursis, étudiant fantomatique… Et la Presse de renchérir : gai luron, graphomane… Cette prolifération épithétique a une double fonction : elle stigmatise la volonté identificatoire du pouvoir dans le même temps qu’elle révèle l’impossible taxinomie humaine. Comble de l’ironie : en voulant à tout prix nommer, l’autorité se heurte aux forces inestimables de l’anonyme. Lescot est une sorte d’hybris aphoristique vivant, un ludion-trublion, un virus qui nous oblige in fine non à lui imposer un visage mais à mieux déchiffrer le corps malade qu’il infiltre. Voilà pourquoi le roman de Pagès, sous couvert d’être le portrait « crashé » (comme on parle de crash-test) d’un ultime énergumène, opère une radiographie de la société française de 68 à nos jours – radiographie, puisque sous prétexte de démasquer une tumeur c’est tout le corps social dont les organes sont mis à nu.

On prêtera donc une attention particulière à tout ce qui entoure et détoure le bonhomme d’arrache-pied qu’est Lescot. Au parcours professionnel de ses parents, avec en autre la figure manipulatrice du père, ethnographe suspect, dont on a pu rencontrer un avatar dans Le Théoriste (2001). La mère, est-il précisé au début, est « assistante à la mise au point », et là encore l’esprit souvent littéral du texte peut nous convaincre d’une fonction autre que purement photographique de cette femme, à qui incombe de soigner l’instantané. Les concubins Tomas Uribe et Inés Ortiz, parents de la délurée Valentina, sont eux aussi d’adroits indicateurs (d’habiles mouchards ? de subtils révélateurs ? ), étant respectivement « traducteur » et « interprète » : ils offriront, littéralement donc, une autre « version » de l’histoire Lescot, mais aussi de l’Histoire parallèle – le réfugié espagnol Uribe est comme un double de Lescot, à la fois casseur, taggeur et mentor, avant de devenir une sorte de « crypto-beau-père », gérant d’une librairie – Comix Trip – et traducteur de BD. Mais surtout, son odyssée permet de rappeler certains nœuds étouffés du passé – les « intrépides Mujeres libres » et la colonne Durruti, le camp d’internement de Rivesaltes, la grève des mineurs dans les Asturies, tout ce quasi hors-champ que Encore heureux fait resurgir sans cesse.

De même, on pourrait repérer, tout au long du roman, un fil rouge « clinique », portant la trace de l’intérêt qu’a toujours accordé Pagès à la figure de l’insensé et aux travaux de Foucault, mais surtout de Deleuze et Guattari. Pour preuve, on donnera la récurrence d’un lieu au nom plus que symbolique : Charenton. Référence assortie d’allusion au marquis de Sade, que viendra déplier plus tard dans le roman la retraite/planque de Bruno à La Borde, haut lieu de l’antipsychiatrie dirigée par Oury et Guattari. On ne s’étonnera donc pas que Serge Darmon, le psychiatre chargé d’évaluer Lescot, s’enferre un temps dans une vision œdipienne de l’inculpé Bruno – « Devenir une sorte d’enfant sauvage, c’est évidemment pour lui un moyen d’attirer l’attention de son géniteur, de réinvestir une place centrale à ses yeux, de combler un manque psychoaffectif. » Mais Darmon n’est pas juste un praticien obtus, puisqu’il jouera jusqu’au bout son rôle d’« indéfectible tuteur moral », allant jusqu’à recueillir le clandestin Lescot dans sa fuite éperdue. Le principe de caricature, qui opère souvent dans les textes de Pagès, évite paradoxalement le piège manichéiste. L’instable des affects reste gage de liberté.

Dix ans séparent la parution de Encore heureux du précédent roman publié par Pagès, Le Soi-Disant. Entretemps, le lecteur aura pu découvrir le travail photographique de l’auteur, à travers l’ouvrage Photomanies (Le Bec en l’air, 2015), dont la dimension urbaine, avec sa structure gémellaire, entre en lumineuse résonance avec le répertoire de graffiti que donne à voir Tiens, ils ont repeint ! (La Découverte, 2017). Ajoutons à cela le bref exercice mnésique auquel s’adonnait Souviens-moi (L’Olivier 2014), où se souvenir allait de pair avec une sorte de reprise illégale de la mémoire collective. Et prenons en compte, bien sûr, son travail comme co-éditeur des éditions Verticales avec Jeanne Guyon, dans la mesure où ses choix éditoriaux participent à leur manière adventice, de son œuvre en cours (Noémi Lefebvre, Olivia Rosenthal, etc.). Quelque chose se dessine, une vibration insistante, une passion des sillons à creuser, un goût pour la parole affranchie, le corps épris de pied-de-nez et de croc-en-jambe, bref, une préhension libertaire des mouvements (sociaux, corporels, linguistiques…).

Encore heureux fonctionne comme un arlequin mutin, un cheval de Troie : endossant les habits rhétoriques du pouvoir (judiciaire, clinique, médiatique…), le texte laisse émerger, dans les interstices d’une phraséologie institutionnelle, une prose rétive et ironique qui, sous couvert de distanciation, d’anaphore et de formules calibrées, libère les démons de la langue, de façon à la fois potache (le détournement des slogans comme arme de subversion massive) et politique (l’insistance de l’intime à se dissoudre dans le social via le sabotage de l’événementiel). Le livre est dédié « au bénéfice du doute », et il n’est sans doute pas exagéré de dire que le travail de Pagès se veut, en profondeur, une archéologie du doute. Il faudrait imaginer un mode actif et transitif du verbe « douter ». Douter les choses, les êtres, les événements, non pas remettre en cause leur existence ou leur possibilité, mais inoculer en eux les puissances du doute, afin de déplier l’inquiétante ambiguïté de leur devenir. Pagès, en agité du local averti, fait du caprice asocial non la marque d’une crise irresponsable mais le moteur d’une scène de (grand) ménage politique. 


mardi 6 février 2018

Mathieu Riboulet (1960-2018)


"En dehors des livres on ne bâtit jamais de monuments aux morts pour les morts de la paix." 
(Mathieu Riboulet,  1960-2018)


  • Un sentiment océanique, Maurice Nadeau, juillet 1996.
  • Mère Biscuit, Maurice Nadeau, avril 1999.
  • Quelqu'un s'approche, Maurice Nadeau, 2000 (rééd. Verdier/poche, 2016, avec une postface de Martin Hervé).
  • Le Regard de la source, Maurice Nadeau, 2003.
  • Les Âmes inachevées, Éditions Gallimard, coll. Haute enfance, janvier 2004.
  • Le Corps des anges, Gallimard, septembre 2005.
  • Deux larmes dans un peu d'eau, Gallimard, coll. L'un et l'autre, octobre 2006.
  • L'Amant des morts, Verdier, août 2008.
  • Avec Bastien, Verdier, août 2010.
  • Les Œuvres de miséricorde, Verdier, août 2012 - Prix Décembre
  • (Avec Véronique Aubouy) À la lecture, Grasset, septembre 2014
  • (Avec Patrick Boucheron) Prendre dates. Paris, 6 janvier - 14 janvier 2015, Verdier, mai 2015
  • Lisières du corps, Verdier, août 2015
  • Entre les deux il n’y a rien, Verdier, août 2015
  • Or, il parlait du sanctuaire de son corps, Les Inaperçus, mars 2016

vendredi 19 janvier 2018

J'allais oublier: Bonne année


Je veux te prendre, toi que je tiens haletante
Contre mes seins, les yeux noirs de consentement ;
Je veux te posséder comme un amant,
Je veux te prendre jusqu'au coeur !...Je veux te prendre !...

Ah ! rouler ma nudité sur ta nudité,
Te fixer, te dévorer les yeux jusqu'à l'âme,
Te vouloir, te vouloir !... Et n'être qu'une femme
Sur le bord défendu de la félicité !...

Et m'assouvir d'une possession ingrate
Qui voudrait te combler, t'atteindre, t'éventrer,
Et qui n'est rien qu'un geste vain d'ongle fardé
Fouillant de loin ta chair profonde et délicate !...

(Lucie Delarue, Furieusement)

mardi 16 janvier 2018

Depuis l'au-delà de la connerie

Bon, on ne va pas tourner autour du pot: Bernard Werber sort un nouveau roman, un peu comme d'autres sortent leur chien, dirait-on. Le titre est assez prometteur: Depuis l'au-delà. On a déjà envie de décrocher son nécrophone, non? Mais à peine l'a-t-on ouvert, ce livre plein de pages imprimées, à peine en a-t-on commencé la lecture qu'on s'aperçoit qu'il ne s'agit pas d'un roman! Non, c'est un manuel de rédaction. Bernard Werber a décidé de nous raconter comment il s'y prend pour écrire un livre haletant destiné à être lu par des yeux. Pour ceux qui douteraient de la chose, voici le tout début de ce mode d'emploi du bête-c'est-l'heure :

" A peine réveillé, l’écrivain Gabriel Wells bondit de son lit. Il a enfin trouvé en rêve la première phrase de son prochain roman. Une question simple, qui ouvrira le livre sur l’énigme du décès du narrateur.« Qui… m’a… tué ? »
Ce démarrage lui semble offrir un paradoxe qui va l’obliger à trouver une intrigue originale. Comment le héros peut-il s’exprimer s’il est déjà trépassé ? Comment a fortiori peut-il enquêter sur son propre assassinat ?
Excité par ce nouveau défi, Gabriel Wells ne prend même pas le temps de petit-déjeuner. Il sort de son immeuble et marche d’un bon pas pour rejoindre son bistrot habituel, Le Coquelet. Il y a laissé la veille son ordinateur, sorte de destrier électronique qu’il s’apprête à enfourcher comme chaque matin pour sa séance de galop d’écriture.
Il hâte le pas et se concentre sur la recherche de sa dernière phrase. Car pour lui, un roman n’est rien d’autre qu’une phrase d’ouverture – ce qu’on nomme dans son jargon « l’incipit » – qui conduit à une phrase de fermeture – « l’excipit ».
Reste à trouver le mécanisme d’horlogerie qui gouverne l’intrigue et doit aspirer le lecteur dans un système où il va s’enfoncer jusqu’à progressivement oublier sa propre vie pour ne s’intéresser qu’à celle du héros."

Certes, il y a bien une tentative pour accéder à une certaine dimension romanesque, et ce grâce aux belles et précises descriptions de la marche à pied qu'a ciselées le bijoutier Werber, servies par une richesse lexicale assez culottée: "marche d'un bon pas" et "hâte le pas". Certes, Werber ose des images assez radicales, par exemple quand il compare un ordinateur à un "destrier électronique", même si la vision de Werber enfourchant un MacBookAir fait un peu mal aux cuisses. Mais pour le reste on assiste bien à la levée d'un secret: Le romancier doit trouver un mécanisme susceptible d'aspirer le lecteur dans un système. On a presque envie de dire: un piège. Un mélange de tapette à souris et d'aspirateur. Mais surtout, une question cruciale est posée:
"Comment le héros peut-il s'exprimer s'il est déjà trépassé?"
Et un commentaire donné:
"Ce démarrage lui semble offrir un paradoxe qui va l'obliger à trouver une intrigue originale."
Oh, purée. Bref. Nanti de ces indications, vous aussi posez-vous une question à la con et tartinez trois cents pages dans la foulée. Inspiré, vous aspirez. C'est simple, non?

jeudi 11 janvier 2018

Pamphlets céliniens : à propos du phénomène d'enflure

Ça a commencé à se savoir: les éditions Gallimard s'apprêtent à rééditer les pamphlets de Céline, et ce pour des raisons qui demeurent assez nébuleuses, voire fluctuantes. La veuve de Céline aurait besoin d'argent pour payer ses soins médicalisés, des éditions pirates circulent au détriment d'une édition "officielle", une édition canadienne existe déjà, Les Décombres de Rebatet n'ont pas fait de vagues, le temps a passé, il y a une demande, etc.

Bref, la motivation n'est pas très claire. En revanche, des écrivains sont invités à choisir leur camp par voie de presse. Pour? Contre? Il y a ceux qui les ont lus, ceux qui ne les ont pas (encore) lus. Ceux qui sont scandalisés à l'idée qu'on puisse mettre sur le marché des écrits antisémites, ceux qui pensent qu'on doit pouvoir accéder à ces textes pour compléter la fresque Céline. Censure? Pression? Fusion? Acquisition? Un appareil critique peut-il atténuer la portée immonde des propos tenus par l'auteur de Bagatelles pour un massacre? De tels écrits ne tombent-ils pas sous le coup de la loi? Quel genre de lecteurs va se précipiter sur ces textes? Les antisémites vont-ils y trouver matière à alimenter leur haine ? Les céliniens de quoi se désoler? Les amoureux de la littérature (et des chats) y trouveront-ils de quoi fourbir le débat sur la dichotomie-de-pain entre l'homme et l'œuvre? Céline est-il encore dans Céline? Doit-on nuancer la virulence haineuse de Céline en arguant qu'à l'époque l'antisémitisme n'était pas considéré comme un délit mais relevait davantage d'une opinion, qui plus est largement répandue ? (Ce dernier argument circule vaguement, bien qu'il soit aussi infondé que nauséabond…). Bref, la polémique "enfle", comme on dit.

Ce phénomène d'enflure n'a pas échappé aux éditions Gallimard, comme le souligne Emmanuel Requette, qui dirige la librairie Ptyx à Bruxelles, et qui a reçu, comme tous ses confrères, certainement, la missive suivante:



Les motivations éditoriales, on l'a dit au début de ce billet, ne sont pas très claires. La date de publication non plus, apparemment: "sans doute", "a priori"… En revanche, et ce malgré le climat un peu boueux de l'affaire, il y a certaines choses qui résistent à tout. Comme ce qui relève du "bon jugement" – c'est le sens du terme "judicieux". Ou, encore plus frappant, l'usage délibérément (?) célinien des points de suspension pour unir deux propositions en apparence indépendantes (remettre en avant le fond + la polémique enfle). Bon, il n'est pas sûr que l'appel à la délation et au meurtre des juifs auquel se livre Céline dans ces textes soit hyper vendeur, mais en revanche, ça peut éventuellement booster les ventes des romans de l'auteur (faut-il s'en réjouir? un train peut-il en cacher un autre?). On se demande accessoirement si Fayard va se livrer à la même stratégie commerciale quand cette maison publiera Mein Kampf de Hitler (publication elle aussi repoussée, elle aussi assortie d'un appareil critique protecteur, etc.). Les libraires recevront-ils un courrier du style: "Il sera judicieux dès que vous le souhaiterez de remettre en avant le fonds Shoah… alors que la polémique enfle autour de cette future publication." 

Posons-nous simplement cette question: comment comprendre la formulation syntaxique de la phrase: "la polémique enfle…" Une polémique peut-elle enfler en soi? Quelque chose peut-il enfler de lui-même? Ou est-ce une façon rhétorique de donner une apparence active à un énoncé ayant un lourd passif? Mais surtout, n'est-il pas intéressant de voir que c'est le terme même de "polémique", utilisé dans le courrier commercial de Gallimard, qui a été choisi pour titrer les écrits pamphlétaires de Céline? Et non celui d'écrits antisémites? Mais si on avait choisi ce dernier titre, aurait-il fallu écrire, dans le courrier adressé aux libraires: "alors que l'antisémitisme enfle autour de cette future publication"? En tout cas, quelle concision dans ce courrier! Une seule ligne pour sensibiliser les libraires qui vont devoir manipuler un texte aussi toxique! 

Alors, pour ou contre? Un début de réponse a déjà été fourni: +2% réels. Comme disait l'autre, tous mes vœux pour cette nouvelle année…


____________________________________________

Addendum (AFP /à 14h):

Les éditions Gallimard annoncent que le projet de réédition des pamphlets de Céline est finalement suspendu. « Au nom de ma liberté d'éditeur et de ma sensibilité à mon époque, je suspends ce projet, jugeant que les conditions méthodologiques et mémorielles ne sont pas réunies pour l'envisager sereinement » explique Antoine Gallimard à l'AFP.



jeudi 28 décembre 2017

PLI — et le miracle Chopinaud

Non, ce titre n'est pas l'indication d'une formule d'origami, mais le titre et le numéro d'une revue, Pli. Son nom évoque tour à tour Michaux, Deleuze, Boulez, libre à chacun d'y reconnaître son pli. Eh bien sachez que ce numéro est assez impressionnant. Il débute par un texte de Véronique Bergen, qui laisse à Gaïa le soin de régler ses comptes, une déesse qui "vomit les justiciers qui veulent la mettre au ban de l'humanité". Il y a des textes de Luc Bénazet, en bilingue, avec une traduction de Deborah Lennie, qui nous laisse entrevoir ce que peut signifier traduire l'absence, le contracté, le manquant, belle leçon d'anti-univers. Jean-Christophe Pagès se livre au jeu du copié-collé à partir d'infos en ligne, exercice un peu facile qui donne toujours de chouettes résultats, puisque juxtaposer des énoncés ordinaires finit par produire de l'incongru. Jean-Marie Gleize, dans un long texte intitulé Légender?, se penche sur la "problématique du documental" et son travail sur l'image-texte. On trouvera également un cahier spécial "poésie anglophone", qui vous permettra de découvrir des textes entre autres de Rob Halpern, Jonty Tiplady, etc. Une nouvelle en cases dessine par L. L. de Mars (Torse)… 

Mais surtout, ce numéro contient un texte magnifique signé Pierre Chopinaud, extrait d'un livre (?) en cours (?) intitulé La Langue familière étrangère, à la syntaxe dénouée, prodigieusement labile, aussi hypnotique que poignant, où sont convoqués tour à tour la mère, la langue et la langue mère, que viennent visiter les puissances terroristes du viol, où est détaillée l'inscription du corps dans la langue… Chopinaud parle une pensée fluide où l'abstrait entre en chair à peine articulé, une langue irriguée par une liturgie délicieusement barbare:
"Ma mère me fit la parole enfanter en français et envelopper dans cette langue son corps, comme le vêtement qui sa peau voilant me la faisait aimer. Faisant du Français le corps immatériel de notre amour, elle faisait sienne une race qui en elle est entrée comme en elle mon père l'avait semée. J'étais ce par quoi dans cette langue son corps s'exhaussait, comme issu de cette chair, cette chair j'y projetais; et comme dans cette langue je nommais son visage comme elle me l'enseignait, le verbe nous enveloppait ensemble dans la lumière qui, tombant de la fenêtre comme au ciel elle me donnait, était le halo par quoi l'esprit d'elle radiant sanctifie la chair."
On n'avait rien lu d'aussi puissant depuis un bail. On est emporté charrié comme chez Genet, secoué par une prose réinventée qui coule et contorsionne – soudain le mythologique s'en mêle, se dressent alors les fantômes des femmes musulmanes de Bosnie orientale, puis les esclaves Yésédis, et derrière elle la masse des décimeurs du sexe, et c'est comme un chant prolongeant – enfin – celui de Guyotat. Un éblouissement tenu et continu, une fièvre à la cadence inspirée qui nous hante autant que nous la hantons.

S'il y a bien une chose que je ferai en 2018, c'est de guetter Chopinaud. A lui seul, n'en doutez pas, il sauvera la mise. Editeurs de langues incarnées, si vous existez (et vous êtes quelques-uns), tendez l'oreille.

______________
Pli, numéro 8

A lire également, un entretien passionnant avec Chopinaud, sur son travail autour de Muzafer Beslim, poète Rrom vivant en Macédoine (Kopje).

mercredi 27 décembre 2017

Bilan 2017: le bilan


Cette année, qu’as-tu fait ? Qu’as-tu fait de cette année ? Cette année j’ai durci le contrôle des chômeurs en les plaçant en vigilance orange pour qu'ils se nourrissent de vents violents, j’ai impliqué un morceau de ministre dans un choc frontal à contresens de la démocratie, j’ai traqué un serf vêtu en vert jusque dans l’hémicycle et me suis constitué patrie civile (sic) et indébandable (tac), j’ai doublé mon salaire en plaçant ma fortune entre deux miroirs off-shore, j'ai promis de remplacer les barrières anti-SDF par des "barrières" "anti"-"SDF", j'ai pompé les fachos de service, je me suis octroyé quelques jours de détente pour mieux resserrer mes objectifs, j’ai chatouillé Apple en justice avec mon iPhone, j'ai effacé Kevin et engagé Spacey, je me suis exprimé en m'exportant, j'ai fermé la porte aux lettres ouvertes, j'ai inventé la polytisémique (polysémie + polémique + politique), recyclé les déchets de mes échéances, maté Star Wars du côté obscur de l'Air Force, changé Delahousse pour une meilleure literie, bidonné mon budget et cartonné grâce à des pubs payantes – bref, je vous ai bien baladé et maintenant je vais vous brader. Qui suis-je? (est la question que je ne vous pose même pas).