samedi 23 juillet 2016

Décryptage avant abattage

A lire la presse littéraire, voire les blogs préoccupés de parutions, on sent souvent qu'en plus du sacro-saint devoir de raconter "de quoi" parle le livre en question se profile une ambition tout autre, mâtinée d'une forme d'excitation un peu louche. On pourrait, exemples à l'appui et statistiques en poche, dégager de ces nobles remous un principe, ou plutôt un syndrome: le syndrome de Magellan. A savoir : le désir d'être celui qui, le premier, découvre (et annonce, claironne) le livre-événement. Flairer le nouveau Schmull, l'opuscule hors norme ou le pavé marginal.

Dès le début, on le sait, comme dans toute manifestation hippique qui se respecte, un peloton de tête se dégage. Des indices sont semés, par les éditeurs, afin de désigner les quelques ouvrages qui feront (à défaut d'être des) événements. On trouve toujours dans cette brigade les mêmes icônes: le livre hénaurme, le livre scandaleux, le livre léger mais si fruité que c'en est un plaisir, le livre improbable, le livre poème, le livre qui tache, le livre qui parle d'une star mais en fait d'autre chose, le livre plus facile d'un auteur difficile, etc. Ces catégories, bien entendu, n'entachent en rien la qualité desdits livres. Mais elles permettent à l'académie des renifleurs de faire leur marché plus aisément et d'imposer plus durablement leurs pronostiques. Dénigrer ce cirque est un peu vain, cela va de soi. Dans un contexte où la chose écrite ne peut presque plus compter que sur son emballage et l'inventivité du marketing, ce serait, comme on dit, une guerre lasse. Dans quelques années, peut-être verra-t-on ressortir un roman de Beckett accompagné du bandeau suivant : "Par le Nobel qui a vendu 50 ex de son premier livre!!!!". Mouais.

Non, ce qui embarrasse dans la fabrication de l'officieux palmarès, c'est l'absence des éditeurs modestes et/ou discrets (on n'en laisse en général passer qu'un ou deux, histoire d'avoir un cas d'école à se mettre sous la plume). Certes, les critiques ont un programme de lecture excessivement chargé. Et sans doute les éditeurs les moins fortunés n'ont-ils pas les moyens d'arroser le milieu avec ces fameux services de presse qui permettent le décryptage avant abattage – la réalité étant que le gros éditeur pratique un service de presse dont le chiffre équivaut parfois au tirage ou la mise en place du petit éditeur. Lequel petit éditeur n'a souvent d'autre attaché de presse que sa propre personne déjà divisée en quatre ou cinq fonctions éditoriales. Tout ça est connu, proche de la porte ouverte et enfoncée. Mais le défi n'en est que plus crucial: comment solliciter l'intérêt des critiques sans moyens logistiques adéquats? Bon, il y a l'envoi des extraits, voire du texte entier par pdf. Dans un monde idéal et passablement numérique, où tout critique aurait sa liseuse, cela devrait et pourrait suffire. Là encore: mouais.

Et si le mal était plus profond, et que ce qui faisait vraiment la différence c'était justement la puissance logistique, les armes de la conviction plutôt que la conviction elle-même. Si c'était le matraquage qui fascine, plus que la charge que ce matraquage préfigure à court terme? La force de frappe plus que la nature de la poudre? On le sait: le buzz, ce n'est pas que le buzz. C'est la faculté à faire croire qu'il y a un buzz. Mais à quoi bon s'attaquer au darwinisme éditorial… Non pas les plus forts mais les plus prompts à s'adapter…


Mais ces propos sont déplacés. Tout le monde a entendu parler des livres de Werner Kofler publiés par les éditions Absalon. Ah, au fait, le dernier roman de Simon Libératutti, il sort chez qui déjà? Bonne rentrée!

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C'était le 1er septembre 2011, ça nous rajeunit, tiens…

vendredi 22 juillet 2016

La trépidante ténacité des travailleurs traducteurs

C'est un tout petit livre, une vingtaine de pages, mais qui raconte une histoire immense, terrible. La Traductrice, d'Efim Etkind, est un court témoignage récemment paru aux éditions Interférences.

Traduit du russe par une traductrice (bon, ça c'est normal, et en plus elle s'appelle Sophie Benech, donc c'est parfait), écrit par un traducteur russe (qui soutint Brodski et Soljénitsyne…), le livre raconte l'histoire d'une traduction de l'anglais au russe (celle du Don Juan de Byron) par une traductrice russe (Tatiana Gnéditch), lointaine descendante d'un illustre traducteur russe (celui-là même qui traduisit L'Iliade en hexamètres dactyliques), une traduction faite en partie dans la tête de la traductrice internée en camp, puis retranscrite de mémoire et écrite en cellule pendant deux ans, puis envoyée au traducteur russe Lozinski qui la montra au traducteur russe Etkind… 

On l'aura compris, une traduction est l'histoire d'une chaîne, voire d'une réaction en chaîne (ou déchaînée…), une histoire de relais, d'amitiés et d'alliés, de soutiens, de solitudes et de partage.  Avec également cette impression que c'est le texte qui force les barrages, passe par mille mues, tant est grande et forte sa ténacité à circuler au sein des processus d'altération. Mais c'est aussi, parfois, l'histoire d'un naufrage dont on s'étonne qu'on ait pu lui survivre.

Le destin de Tatiana Gnéditch, qui n'eut que Byron pour résister à la pression mortelle des camps, n'est pas seulement poignant. Il nous rappelle qu'un tas de feuilles, précieux comme la vie et pressé fiévreusement contre le corps, peut empêcher ce dernier de sombrer:
"Elle fut expédiée dans un camp où elle purgea les huit années qui lui restaient, du premier au dernier jour. Elle ne se séparait jamais de son manuscrit. Les précieux feuillets avaient couru bien des dangers: "T'as fini de nous emmerder avec tes papiers à la con?" braillaient ses voisins de châlit. Elle avait réussi à conserver son manuscrit jusqu'à son retour, jusqu'au jour où elle s'est retrouvée chez nous, perspective Kirov, devant une machine à écrire, à retaper son Don Juan."
Devant une machine à écrire: on a presque cru lire "devenant une machine à écrire". Et quand des années plus tard, le Don Juan de Byron fut monté au théâtre par Akimov et que le public applaudit à tout rompre en réclamant "l'auteur", le metteur en scène fit signe à une femme voûtée de monter sur scène pour saluer un public de lecteurs. Tatiana salua avant de s'évanouir, victime d'un infarctus. Elle survécut cependant, enterra Staline et s'éteignit en 1976.


Alors, oui, vous qui écrivez du fond de la plus dépouillée nécessité, de grâce, n'en finissez pas de les emmerder avec vos "papiers à la con".
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[C'était le 22 mai 2012, sur le Clavier…]

jeudi 21 juillet 2016

Tirons ce sabre au clair

Le 27 novembre 2012, le Clavier commençait la journée par quelques pas fildeféristes…

 « Les limites, les pièges, les impossibilités me sont indispensables, je pars chaque jour à leur rencontre. » 
Cette phrase du funambule Philippe Petit, extraite de son livre Magicien de Haut Vol, est reprise par Dominique Nédellec dans le passionnant texte qu'il consacre à sa traduction du Voyage en Inde de Gonçalo M. Tavares, texte drôle, léger, humble, pullulant d'exemples exquis (même quand il parle de rats immondes) qu'on peut lire sur le blog de Pierre Assouline.

On est évidemment plus que sensible à cette précieuse notion: l'indispensabilité des impossibilités. Nédellec s'arrête sur des exemples précis, dévoilant les hésitations ressenties, les choix accomplis en prenant soin, tout de même, de préciser:
"Nota : ici, l’action est vue au ralenti et en plan serré, mais il va de soi que tout traducteur fait ça cinquante fois par page, intuitivement, au grand galop et sans descendre de son cheval toutes les deux secondes."
Cette intuition est cruciale. Elle est le produit de deux forces: d'abord d'un compagnonnage têtu, méfiant et amoureux avec la langue, puis d'une écoute tranquillement hystérique du livre qu'on traduit. Un instinct né de deux pratiques, donc, l'une générale et l'autre particulière, mais toutes deux ancrées dans la réalité des textes, dans l'entonnoir de l'oreille interne. Savoir retrouver une citation de Rimbaud est tout un art, mais le fait est que c'est le vers de Rimbaud qui vous retrouve, en fait, lui qui sait, à quelques années d'écart, sonner encore différemment. Le traducteur (comme le lecteur) entend ainsi des voix dans la voix, sent quand il y a feuilletage. Et doit parfois procéder à de faramineuses voltes. Comment va-t-on de "uma investida erecta" à "assaut sabre au clair" (le passage en fera frémir plus d'un)? Nédellec s'explique, déroule la chaîne des relais par lesquels il passe, procédant à d'intuitifs décalages. Il investit les champs sémantiques à la façon d'un étourneau, gobant ici et là quelques sens et sons en suspension, puis le voilà prêt à faire son nid avec une matière recomposée. L'opération peut être preste ou lente, qu'importe. Elle est menée au fil de ce rasoir qui permet de trancher sans qu'il y ait perte de fluide vital:
"Voilà comment, pour traduire deux mots, on aura consulté un dictionnaire français en ligne, trois unilingues portugais (un du XIXème, deux du XXème siècle), un bilingue plutôt loyal, deux manuels d’argot chinés dans une vie antérieure et une monographie illustrée sur la tauromachie équestre portugaise. Il n’en reste pas moins que l’outil le plus précieux et le plus personnel du traducteur est sans doute ce que Michel Bréal nomme le « dictionnaire latent », niché on ne sait trop où dans la cervelle."
Et Nédellec de citer, outre Bréal: Michon, Larbaud,  Derrida, Erri de Luca. Il reprend d'ailleurs à Michon l'expression de "blibliothèque neuronale" – on ne dira jamais assez combien il est important que le traducteur accumule, stocke, empile, même en bazar, des pans et des strates de langage. Le moment voulu, il plongera sa carotte dans les sédiments et retrouvera bien le minerai original ou la qualité de glaise nécessaire à une durable poterie.


Lire Tavares en français, c'est donc passer par l'ombre portée de Nédellec, qui parle humblement de "trouvailles" alors que son travail, bien sûr, est plus profond et plus attentif qu'une simple démarche de dénicheur. Il nous dit à un moment que le traducteur se doit d'être "mélomane et athlétique". Il aurait pu ajouter "discret", mais il l'est sans doute trop pour avoir l'outrecuidance de s'en vanter.

mercredi 20 juillet 2016

Cannibales et cosmonautes: la rentrée littéraire 2016 au pas de charge

Bon, on a encore un mois pour se détourner les pouces entre les pages, mais ça approche, et les rotatives ont déjà moulu le grain des encres – oui, je sais, mais il fait plus de trente degrés, et le cerveau commence à donner des signes de désertification… Que nous mijotent donc les éditeurs, côté littérature française ?

On est appâté par Cannibales, de Régis Jauffret. On a envie de Continuer de Laurent Mauvignier et de côtoyer  sorcières et cosmonautes – avec d'un côté Les sorcières de la République de Chloé Delaume (Seuil) et de Les cosmonautes ne font que passer, d'Elitza Gueorguieva, auquel on espère une belle trajectoire.

Allez hop, filons chez les Allemands, où faute de totem on se régalera de Tabou, de Ferdinand von Schirach, histoire de voir quel sort romanesque a été réservé à Daguerre. Et comme on sera encore en août, escale indispensable chez Eric Vuillard, avec son 14 Juillet (Actes Sud). Passons quelques heures dans les Saisons des ruines, avec Bertrand Schmid (L'Age d'Homme), mais fuyons devant Nous les chats, de Bernard Werber, qui devrait être suivi forcément un jour par Le rat dévie et Souricette découvre la levrette. Empruntons plutôt la Contre-Allée, qui publie Elisée, avant les ruisseaux et les montagnes, une évocation du jeune Elisée Reclus. Inutile de préciser qu'on ne jurera que Par la main dans les enfers, de Pierre Guyotat (mais il faudra attendre octobre). On salive déjà devant La Cheffe: roman d'une cuisinière, de Marie NDiaye (Gallimard).

On est profondément sceptique devant California Girls, de Simon Liberati, qui ô surprise parlera de sexe, de drogue et de rock. On fait aussi un détour salvateur pour éviter les Molécules du brigadier Bégaudeau. En revanche, il est possible pousse jusqu'à Alger, sans moi, de Jean-Louis Yaïch (Nadeau). Enfin, certitude d'aller lever la jambe au Bal des ardents, de Fabien Clouette (L'Ogre). On fera les Yeux noirs avec Frédéric Boyer (POL). Bien, maintenant, sortons Le Grand Jeu avec Céline Minard (Rivages). Inutile bien sûr d'aller en Province, de Richard Millet, qui pourtant promet de nous parler de "l'amour impossible entre hommes et femmes" (de race blanche, on suppose…). On demandera en revanche à Stéphane Audeguy de nous raconter l'Histoire du lion Personne (Seuil) et à Laure des Accords de nous présenter Grichka (Verdier).

Voilà, ce premier effeuillage vous était offert par l'association des amis du travail pendant les vacances.


Inquiétude et soulagement: fin de phrase

La machine à remonter le temps fonctionne. La preuve. Ce post du 17 octobre 2014, d'un présent incorruptible.

Finir un livre reste à inventer. Comment finir? L'écriture d'un livre ne s'achève évidemment pas à la dernière page, puisque le travail de l'écrivain va et vient d'un chapitre à l'autre, dans un complexe mouvement de broderie brownienne. Il ne s'agit donc jamais de mettre un point final mais d'apprendre à s'absenter progressivement de chaque paragraphe, chaque page. De déplacer ce point final, jusqu'à ce qu'il trouve son emplacement exact.

De même, comment sait-on qu'une page est finie? On ne le sait pas, car bien sûr elle n'est pas finie, ce n'est pas une unité irréductible, on peut toujours intervenir dessus, y injecter de nouvelles intensités, en retrancher des excroissances, tordre une virgule… Mais pourtant, vient l'heure où il faut en finir. Quelque chose dans la phrase commence à se sédimenter, et de plus en plus les altérations deviennent dangereuses. Oui, quelque chose dans l'aventure du livre en cours nous informe que le texte est arrivé à terme, qu'il approche d'une maturité, d'un équilibre. Sa fin, qui était là depuis le début, s'est déplacée, et a fini par trouver la possibilité de son équilibre. Comme si à un certain moment on franchissait sans s'en rendre compte un point de non-retour. On comprend alors: le livre est fini. Mais c'est une étrange finitude. En effet, c'est comme si le texte cherchait à vous congédier. Le ciment est en train de prendre – il ne vous reste plus beaucoup de temps pour les "remords". Il va donc falloir apprendre à finir, à éprouver une nouvelle fois ce soulagement inquiet qui accompagne la mise à distance du texte. 


Mais si finir un texte reste perturbant, c'est sans doute aussi parce que, dans le geste de clôture, s'agite déjà un geste d'ouverture. Un autre livre remue dans l'ombre. Et peut-être est-ce lui qui appelle à terminer, peut-être est-ce sa promesse qui pousse à arrêter d'échouer mieux sur le livre en cours. Toutes les difficultés affrontées sont alors traversées par une joie secrète: quand le livre fini paraîtra, on sait qu'on sera déjà ailleurs. "Actuellement en déplacement": telle pourrait être la devise de celui qui écrit.

samedi 16 juillet 2016

A signer sans faute

Je me permais de reulayer ici l'apel à pétiton lencé part les "correcteurs précaires", don le travaille ait bien souvant conssidéré comme secondère et payée en conséquance, à lors queue sans eu nos livre n'aurait plus qu'a se couvrir le krâne deux sendre — bref, si vous avez souffert en lisant les lignes qui précèdent, pensez à eux et soutenez leur action afin qu'ils puissent continuer à exercer leur métier dans les meilleurs conditions. Qui aime bien corrige bien, ne l'oubliez pas…



TEXTE DE LA PÉTITION (À SIGNER ICI)

"Non à la précarité des correcteurs dans l'édition. Véritables précaires, déjà victimes des contrats « zéro heure » anglais, nous, correcteurs de l'édition, demandons une amélioration de nos conditions de travail.

Les fameux contrats anglais « zéro heure » existent depuis longtemps déjà en France.
Mais où donc ?
Dans les maisons d’édition.
Dans les maisons d’édition ? Fleuron de la culture française, des Lumières, e tutti quanti… ?
Hélas, oui.
Voici comment travaillent et vivent les correcteurs, préparateurs de copie, lecteurs.
Cet expert du texte, qu’on appellera correcteur pour simplifier, est dit multi-employeurs car il est censé travailler pour plusieurs maisons d’édition ; « censé » car, le travail salarié se faisant de plus en plus rare, 90 % des correcteurs ne travaillent que pour un seul employeur.
Un correcteur est travailleur à domicile (TAD) ; il peut être embauché en CDD.
Jusque-là tout va bien.
La plupart du temps, sans avoir signé de contrat, s’il travaille régulièrement pour une maison d’édition, le correcteur est en CDI de fait, mais sans aucune garantie d’un nombre d’heures travaillées, ni aucun revenu fixe et prévisible, l’annexe IV de la Convention nationale de l’édition qui régit le statut des TAD n’imposant aucune obligation aux employeurs d’un salaire mensuel minimum. Il doit se tenir en permanence à disposition de l’entreprise, qui l'emploiera une heure, quinze heures, cent vingt heures ou pas du tout dans le mois. Il est payé à la tâche, au nombre de signes, à un salaire horaire trop bas, et parfois dans des délais qui ignorent que certains jours sont chômés. Si un manuscrit est en retard ou annulé, le correcteur n’a aucune compensation, il se retrouve avec un compte en banque dans le rouge et ses yeux pour pleurer.
Étant en CDI, et bien que cotisant, il n’a pas droit aux allocations chômage.
C’est un intermittent… sans le statut de l’intermittence !
Pour résumer, le correcteur est le rêve du libéralisme absolu : il dépend de l’offre… et se rue sur elle, quand elle se présente à lui.
Mais le libéralisme absolu a trouvé encore mieux.
Encore mieux ?
Est-ce possible ?
Eh oui, l’autoentrepreneur, ou le salarié déguisé, auquel les maisons font de plus en plus appel, car ce dernier coûte encore moins cher. L’entreprise n’a plus de charges à payer.
En mars, une intersyndicale a proposé aux employeurs des améliorations à l’annexe IV. La principale : avoir l’espoir de pouvoir travailler le même nombre d’heures que l’année précédente. Et la possibilité de lisser les revenus annuels de manière à avoir un salaire mensuel fixe…
La réponse est prévue fin juin. Déjà les employeurs ont fait comprendre que « ce statut devait rester attractif pour les employeurs et… pour les salariés ».
Nous demandons que ces améliorations soient adoptées et refusons d’indexer notre attractivité sur notre pauvreté !
Amis lecteurs, ennemis de la précarité, signez cette pétition."







SAIP a gagné

A peine perpétré, le carnage niçois a été l'occasion pour la quasi totalité de la classe politique de brandir le spectre du terrorisme, comme si celui-ci ne pesait pas déjà assez lourd au-dessus des têtes. Sans la moindre information sur le responsable de ce massacre, sur ses intentions, en l'absence de la moindre revendication, hors toute analyse, et avec sous la dent le seul mot ô combien menaçant de "tunisien", les ténors du baril de poudre aux yeux ont entonné le refrain bien rodé du croisé récalcitrant.

Le sang n'avait pas séché sur la Promenade qu'était déjà exigé le prolongement de l'état d'urgence, dont l'efficacité n'est plus à prouver. Les parents et les proches des victimes n'avaient pas encore eu le temps de comprendre ce qui s'était passé que déjà les mots de "guerre" et "riposte" fusaient de la bouche des politiques, urbi et orbi. Et chacun, bien sûr, de se tirer dans les pattes. Comme si, quelque part dans leur inconscient poreux, nos gouvernants passés, présents et futurs guettaient, attendaient un drame – quel qu'il soit – pour justifier la vigipiratonnade ambiante. 

Vingt-quatre heures après les faits, on ne sait toujours rien des motivations du coupable, sinon qu'il était enclin à la violence et fort peu religieux. Mais qu'importe. La douleur est là, exploitable à l'envi. La télévision a raclé bas, une fois de plus, puis a présenté de plates excuses, avant d'en remettre une couche. L'important était de parler sécurité, mesures de sécurité, sécurité des mesures.

On le sait aujourd'hui: l'application lancée par le ministère de l'Intérieur, baptisée SAIP (Système d'Alerte et d'Information des Populations), et censée alerter la population en cas d'attaque terroriste, n'a pas fonctionné. Mais l'application lancée par le ministère de la propagande censée alerter la population en cas de dysfonctionnement de l'application SAIP, elle, a rempli parfaitement son rôle. Les populations sont désormais dûment informées qu'information et alerte ne font plus qu'un.

Tortures de l'amour, j'ai dû traduire trop fort

© Tomi Ungerer
C'était le premier décembre deux mille quatorze sur le Clavier Cannibale, c'était un lundi, et le post s'appelait alors "Chirurgie de la traduction"…

Louons aujourd'hui la concision de la langue anglaise qui laisse parfois pantoise la française. Prenons l'énoncé souvent, à la fois percutant dans son propos, simple dans son expression et rythmique dans son déroulé:
"The act of love strongly resembles torture or surgery."
En neuf mots, une pensée originale et violente trouve sa forme définitive, conduite par un tempo ternaire des plus efficaces. Le traducteur sent bien qu'il aura du mal à approcher pareille densité. Pourtant, la possibilité du calque est là pour l'épauler dans cette tâche. Essayons donc:
"L'acte d'amour ressemble fortement à la torture ou à une opération chirurgicale."
Cet "acte d'amour" n'est pas réductible, car on ne saurait lui substituer le mot "amour". Quant à "opération chirurgicale", on voit mal comment l'éviter. "Opération" tout court risquerait de ne pas atteindre son but. Mais soyons audacieux. Soyons iconoclaste. Essayons ceci:
"L'amant, le bourreau et le chirurgien font peu ou prou le même travail."
Cette solution pose hélas problème, dans la mesure où la phrase de départ – et c'est là son génie – compare un acte qui se fait à deux (au moins) avec deux autres actions où une seule personne agit (le bourreau, le chirurgien), rendant ainsi ambigu le sens qui en dérive: l'acte d'amour est lié à la fois à la souffrance, la passivité, au sadisme, à la résistance, à la guérison, à la mort, etc. sans qu'on puisse hiérarchiser aucune de ces idées de façon certaine. Et c'est justement cette vibration du sens, maintenue par la concision, qui rend la phrase puissante. On pourrait donc, plus humblement, traduire ainsi:
"L'amour ressemble fort à la torture ou à une opération chirurgicale." (solution A)
Onze mots (douze avec l'article élidé); un rythme ternaire plus ou moins sauvegardé; des sonorités rocailleuses qui font l'affaire. Mais on a peut-être commis une erreur en jouant l'économie. Il fallait peut-être au contraire déplier. Essayons alors ceci:
"Il y a dans l'acte d'amour une grande ressemblance avec la torture ou avec une opération chirurgicale." (solution B)
Le phrasé a changé la donne. On est davantage dans le déclaratif que dans l'incisif. On cherche moins à faire formule qu'à laisser s'installer une pensée. On…. Assez! Rendons à César etc. Car notre phrase anglaise est en fait la traduction d'une phrase de Baudelaire, qu'on trouve en deux versions (A et B) dans Fusées. C'est une idée autour de laquelle l'auteur des Fleurs du Mal tourne et qu'il finit par développer de façon furieuse et magistrale:
"Quand même les deux amants seraient très épris et très pleins de désirs réciproques, l'un des deux sera toujours plus calme ou moins possédé que l'autre. Celui-là, ou celle-là, c'est l'opérateur, ou le bourreau ; l'autre, c'est le sujet, la victime. Entendez-vous ces soupirs, préludes d'une tragédie de déshonneur, ces gémissements, ces cris, ces râles ? Qui ne les a proférés, qui ne les a irrésistiblement extorqués ? Et que trouvez-vous de pire dans la question appliquée par de soigneux tortionnaires ? Ces yeux de somnambule révulsés, ces membres dont les muscles jaillissent et se roidissent comme sous l'action d'une pile galvanique, l'ivresse, le délire, l'opium, dans leurs plus furieux résultats, ne vous en donneront certes pas d'aussi affreux, d'aussi curieux exemples. Et le visage humain, qu'Ovide croyait façonné pour refléter les astres, le voilà qui ne parle plus qu'une expression d'une férocité folle, ou qui se détend dans une espèce de mort. Car, certes, je croirais faire un sacrilège en appliquant le mot : extase à cette sorte de décomposition."

Vous l'aurez deviné: traduire ressemble fort à de la torture ou de la chirurgie, mais est avant tout un acte d'amour.

vendredi 15 juillet 2016

Le plus dur à cuire possible

Aujourd'hui, comme tous les 27 novembre 2013, retour sur un  recueil de textes de Thomas Bernhard intitulé Sur les traces de la vérité (conseil: il convient, pour chaque texte, de se reporter en fin de volume afin d'en mieux connaître le contexte, qui est loin d'être anodin). Dire qu'on y retrouve l'esprit délicieusement fielleux de Bernhard, sa fringante détestation de l'Autriche, son obsession quasi musicale pour la ritournelle de la mort, son dégoût des distinctions qui puent, sa salutaire paranoïa, c'est dire qu'on y retrouve l'auteur de Béton tel qu'en lui-même: retranché et tranchant. Le lecteur pourra également lire ce recueil comme un "guide de l'écrivain en milieu hostile" et y puiser de précieuses recommandations. Contre la canonisation, par exemple :
"C'est impossible d'y échapper. On vous jette dans une marmite, on vous remue et on vous cuit avec le reste, sans que vous ayez votre mot à dire. Il faut juste essayer d'être le plus dur à cuire possible" (p.153)
La résistance à la cuisson comme éthique littéraire, voilà qui n'est pas inutile à l'heure où il est de bon ton de vanter la tendresse de sa fibre. De même, on prendra la salubre mesure d'une déclaration comme celle-ci:
"[…] car pour moi le public est comme un mur contre lequel je dois me battre."
Quand il est interviewé, chose rare, Bernhard reste Bernhard, alors que nous devenons tous souvent un autre face à l'interlocuteur, un autre affable et patient soucieux de répondre à des questions souvent incapables de servir d'autre chose que de bloque-porte. Ainsi, quand on lui demande: "A qui pensez-vous quand vous écrivez?", la réponse ne se fait pas attendre: "En voilà une question particulièrement stupide." Car Bernhard n'a guère d'appétence pour les illusions ("Trois ou quatre mille personnes sont tout au plus susceptibles de s'intéresser vraiment à mon œuvre, sept mille, à la rigueur, capables de me suivre"). Lucidité d'un auteur pour qui la littérature n'a pas besoin du quantitatif pour nous montrer notre commune solitude.

On trouvera dans ce recueil un texte particulièrement térébrant qui n'a pas son pareil pour talocher les taupes. Je vous laisse en son – incandescente – compagnie:
"Ce dont vous avez besoin, vous autres jeunes écrivains, c'est tout simplement de la vie même, de la beauté et de la flétrissure du monde [….] Ce qu'il vous faut, ce n'est pas des prix d'encouragement, des bourses ou des assurances sociales; c'est le déracinement de votre âme et de votre chair, la désolation, la déréliction quotidiennes, le gel quotidien, l'impasse quotidienne, le pain pas plus que quotidien […]. Ce qu'il vous faut, c'est tous les lieux où quelqu'un se lève puis meurt, où la pluie lave la pierre et où le soleil pèse comme un couvercle."
La flétrissure du monde. Pas des prix d'encouragement. C'est noté? Un peu plus loin dans ce texte, Bernhard fustige la prose qui "colle au palais tel un fade brouet d'avoine". Inconditionnellement cannibale, on ne peut que claquer de la langue – et reprendre de ce festin nu.
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Thomas Bernhard, Sur les traces de la vérité – discours, lettres, entretiens, articles, sous la direction de Wolfram Bayer, Raimund Fellinger et Martin Huber, traduit de l'allemand par Daniel Mirsky, Arcades/Gallimard, 22,50€

jeudi 14 juillet 2016

Tarkos: le feu sans l'artifice


C'était le notre tube du 30 novembre 2008, c'était sur Radio Clavier Cannibale, et on vous le repasse en ce 14 juillet où les féroces soldats défilent tranquillement en chantant.

Maintenant que les Ecrits poétiques de Christophe Tarkos, première salle des machines d'une vaste exposition universelle de la chose poétique, sont ouverts au public, grâce aux éditions P.O.L et au travail de Katalin Molnar et Valérie Tarkos, maintenant qu'en un volume de près de quatre cents pages on peut saisir une partie de cette œuvre aux publications éparses, il n'est plus possible de reculer ou de contourner cette prise au corps à la fois légère, radicale, têtue, complexe, ce combat en loop que mena toute sa (courte) vie l'écrivain Tarkos.

"Ma langue est poétique": alternance décalée de blocs à double visée où celui qui écrit dit ce qu'il fait et fait ce qu'il dit, dans une danse des contradictions et des dépassements, où ce qui est prôné est aussitôt disséqué, où ce qu'on autopsie prend aussitôt vie. Tarkos avance des équations – ma langue est … – et dans le même mouvement brise la logique de l'équivalence, son "est" se veut à la fois programme, promesse, distance, hypothèse, geste. Par la répétition, par d'obstinées rafales, par le charme de l'anacoluthe, ce qui est dit n'est pas assener, mais bégayer, comme si chaque couche recouvrait la précédente, la maquillait d'une force nouvelle, l'obligeait à résiter au retour du palimpseste. Tarkos use de l'arrogante formule, du péremptoire de la définition autocratique pour faire éclater tous les possibles d'une écriture qui échappe précisément à tous les cadres. La chose est encore plus sensible avec "La poésie est une intelligence", dans lequel l'auteur fait de la penser, ou plutôt du penser, une gymnastique, un travail quasi musculaire, une mécanique aspirant au dynamique : "La pensée est difficile à extraire de la pensée".

Mais c'est avec "Processe" que l'on entrevoit le projet de Tarkos dans toute sa nécessité. Là, tout est affaire de perspectives, de vitesses, on sent l'écriture changer de régimes, traverser plusieurs paysages en même temps. Tarkos travaille l'épuisement du dire avec méthode (et non sans humour). Il sait que répéter c'est décaler, recommencer, il avance en crabe dans son texte et frotte les sens les uns aux autres, laissant la beauté faire son travail, tressant ritournelles et refrains. Il copie, il colle, il décrit, décortique – sa gangue est poétique, pratique. Un vent encyclopédique souffle, des nappes d'histoire glissent, on surprend des chansons, mais toujours une force philosophique brasse le fond. Une langue qui doute de tout et accepte tout, pourvu qu'elle s'essaie à tout – mais comme elle vient probablement de très loin, du corps souffrant, et, on le sent, d'Artaud, ce que cette langue touche ne reste pas inchangé. Tarkos prend soin (prudence? maîtrise?) de ne jamais céder à la dérive, à l'explosion, au silence; il préfère sucer le galet pour vérifier qu'il ne va pas fondre. Dans "oui", Tarkos met en scène/en branle/en pratique une rhétorique minimale (au début en tout cas), enfilant les affirmations en les laissant se chevaucher, se compléter, se doubler, s'entraîner, passant des idées/concepts/mots de "fermeture", "mélange", "ce qui est", "déroulement" à "l'effectif", "le trou", etc…

Le vertige est là, maîtrisé, mais néanmoins là, comme une pensée prise dans le vortex du langage. Le lecteur lit et s'entend lire, sent qu'on le lit à son insu, que les mots se font lire par lui, il sent le langage hors de sa langue, un furet fou qui tourne en cage, une valse de molécules, un moulin à prières actionné par un grand profane. Enfin, avec "L'argent", Tarkos atteint son objet avec sévérité et souplesse, il rend sa monnaie à l'argent, patiemment, sèchement, méthodiquement. Et toujours, quel que soit le moment par lequel passe la physique de sa langue, Tarkos essaie "autre chose", toujours il en profite pour bypasser la syntaxe, l'obliger à des aveux sonores, des lapsus, car "il ne s'agit pas de rester vivant, il s'agit de ne pas rester en invalidité, en ennui, en incapacité, en mensonge, en hésitations, en flottement".

Spinoziste écorché refusant d'aider le chaos dans son entreprise innommé, Tarkos classe, inventorie, faisant du hoquet une technique, du hiatus une guérilla – de la langue une "agitation". Tarkos agite. Il nous agite.