vendredi 30 septembre 2016

Journée mondiale de la traduction: on repart à zéro


"La Journée mondiale de la traduction est célébrée chaque année, en principe le 30 septembre lors de la fête de saint Jérôme, le traducteur de la Bible, considéré comme le saint patron des traducteurs." (Source: Wikipedia)

Afin de fêter comme il se doit cette date illustre, j'appelle tous les traducteurs de France et de Navarre, que leurs ancêtres soient gaulois ou non, à exiger des éditeurs que leur nom cesse de figurer systématiquement et en bonne place sur la couverture des livres qu'ils ont traduits.

Il est temps de mettre un terme à ce mythe honteux qui voudrait que nous soyons considérés à l'égal des auteurs et sans cesse loués comme si nous étions leurs pairs.

Notre profession a besoin d'ombre, et ne saurait continuer à s'exposer ainsi en permanence au fastidieux soleil de la gloire et de la reconnaissance.

Nous désirons également qu'on arrête de nous verser des droits d'auteur d'un montant de 1%, somme monstrueuse qui nous oblige à consommer de façon inconsciente et débridée. Nous ne voulons plus être avertis des rééditions et des passages en poche, et ne souhaitons recevoir que deux ou trois exemplaires des livres que nous traduisons. Nous demandons à ce qu'on cesse de nous consulter lorsqu'il s'agit d'apporter des modifications à nos traductions. 

Nous voulons également que le prix du feuillet soit bloqué, voire diminué, puisque l'économie stagne, voire régresse. Et que le comptage informatique cesse de tenir compte des espaces, car nous ne traduisons pas du vide, mais du plein.

Nous ne doutons pas que nous obtiendrons gain de cause dans les plus brefs délais.

Il semblerait même que bon nombre d'éditeurs soient prêts à nous donner satisfaction.

mercredi 28 septembre 2016

Le rêve enfin traduit d'Arno Schmidt

Comme le savent tous les lecteurs d'Arno Schmidt, lire ses livres, c'est entrer dans une langue inédite, réapprendre à lire à l'aune d'une pensée fulgurante, fonctionnant dans l'épars, trafiquant l'humour, grosse d'un passé littéraire foisonnant et tutoyant la tradition pour mieux lui faire rendre gorge. Et tous les lecteurs de Schmidt savent que cette œuvre impressionnante est dotée d'un horizon indépassable, j'ai nommé Zettel’s Traum, publié en 1970, qui est LE grand livre d'Arno Schmidt. Hélas, il n'a pas encore été traduit en français. (Peut-être la traduction est-elle en cours, on l'espère du moins. Ne pas publier Zettel's Traum, ce serait comme publier tout Joyce sauf Finnegan's Wake.)

Le lecteur anglo-phone pourra, en attendant, se fier au génie de John E. Woods, qui vient de traduire en anglais Zettel's Traum pour les éditions Dalkey Archive, sous le titre Bottom's Dream. (Je n'ai pu évidemment résister et j'ai commandé la Bête, que j'ai reçue hier. Le livre est absolument superbe, tant par le soin apporté à sa fabrication (reliure toilé, taille monumentale rappelant les premières éditions à tirage limité des romans de Jean Genet, mise en page époustouflante…) Riche de 1496 pages, il pèse pas moins de cinq kilos six cent grammes. Format 27 cm x 35 cm. Epaisseur: 8,7 cm. Mon facteur avait du mal à croire qu'il s'agissait d'un livre…) Ah, petit détail: il comporte 1 325 000 mots. Et il a été tiré à 2000 exemplaires (avec une première mise en place de 1000 exemplaires).

John E. Woods est un traducteur souvent primé.  Il a traduit Thomas Mann, Ingo Schulze, Christoph Ransmayr, Döblin, Grass, … et Arno Schmidt. Il a reçu deux fois le Prix de la traduction du PEN, une fois pour son édition du Parfum de Patrick Süskind et une autre fois pour Soir bordée d'or, de Schmidt. Pour Woods, l'intradusible est un défi lancé à un fou… Voici ce qu'il disait dans un interview donné à la revue Context:
"La traduction, comme je le dis souvent, est une impossibilité. Chaque langue est unique. Aussi un traducteur affronte cette impossibilité à chaque fois, avec chaque auteur, chaque phrase même. […] Arno Schmidt n'est qu'un autre cas d'impossibilité. La densité de sa prose est sui generis, même en allemand, une langue qui peut être d'une densité intimidante. Et puis il y a les jeux de mots, la dance des références littéraires, l'humour rabelaisien, le tout imbriqué dans ce que j'aime appeler "des contes de fées pour adultes". En ce cas, que fait un traducteur? Il met son bonnet de fou du roi et joue et danse en espérant amuser."

Woods dit aussi, toujours à propos de la traduction: "C'est dangereux, et ça devrait être interdit." Pour résumer le processus de traduction, Woods a eu cette phrase définitive, à déguster avec hilarité: "Là où l'auteur a créé un pré magnifique avec vaches, un paysage digne d'un maître hollandais, moi je vous propose un très bon steak." Ma foi, des steaks de cet acabit, on en commanderait volontiers à tous les repas. Surtout quand on sait que Woods a passé plus de dix sur la traduction de Zettel's Dream…

Concernant le livre de Schmidt, on pourra également aller faire un tour (ou dix, ou cent) sur l'excellent site The Untranslated, qui s'attache aux ouvrages encore non traduits en anglais. L'auteur du site s'est livré à une lecture passionnante et minutieuse du chef d'œuvre de Schmidt, Schmidt qui disait ceci à propos de son entreprise titanesque:

“Je laisse aux rimailleurs patentés le soin de décrier la primauté de la prose et je les laisse croire que “le nec plus ultra” sera toujours un beau poème. Je ne sais pas mais il me semble que les choses sont un peu moins évidentes. Je crois qu’une vaste oeuvre romanesque, à laquelle un auteur des plus talentueux, un “aner myrionous”, quoi qu’on ait voulu dire par là, consacre une décennie voire deux de son existence unique, a plus d’importance aux yeux du lecteur que le sonnet le plus éthéré du plus verruqueux des tailleurs de mots. Car le lecteur, à juste titre, en veut pour son argent, et c’est une évidence.”



Ah, j'oubliais! De quoi parle le livre de Schmidt? Oh c'est assez simple, c'est l'histoire de deux traducteurs et de leurs jeune fille qui rendent visite à un universitaire pour qu'il les aide à interpréter les écrits d'Edgar Allan Poe…


lundi 26 septembre 2016

Iain Sinclair & Philippe Vasset sont dans un arbre (à lettres)


Explorateurs des espaces urbains, avec un goût prononcé pour la marginalité sous ses différents aspects, que ce soit à Londres, Paris, ou d'autres territoires,

Iain Sinclair et Philippe Vasset

seront ce soir les invités de la

librairie l'Arbre à Lettres
(62, rue du Faubourg St Antoine 75012 Paris)

(donc: lundi 26 septembre à 19 heures)

Cette rencontre sera également l'occasion idéale de mieux découvrir les dernières parutions de Iain Sinclair (London Overground publié chez Inculte, et traduit par Maxime Berrée) et Philippe Vasset (La Légende, chez Fayard).

dimanche 25 septembre 2016

Profession Traducteur, où il est question de Haydn, du Kalevala, de Jim Morrison, mais aussi des brodeurs violonistes, du terrain de tennis, des militaires dont la sœur est bibliothécaire corse, d'un jars survolant la Suède, et des allumettes qu'il faut laisser traîner

Avis aux traducteurs : si vous débutez dans le métier, on ne saurait trop vous conseiller la lecture de Portraits de traducteurs, le numéro 50 de la revue TransLittérature, qui fête par la même occasion ses 25 ans de publication. Cette revue, née en 91, qui compte plus de trois cents contributeurs, est édité par l’ATLF, l’Association des Traducteurs littéraires de France. Et ce numéro 50 est exclusivement composé d’entretiens avec des traducteurs, à qui l’on a demandé de retracer leur parcours, d’évoquer leurs motivations, etc. Si donc vous faites vos premiers pas dans le monde enchanté de la traduction – ou même si vous êtes un translateur chevronné – foncez dessus.

Qu’est-ce qui fait qu’un jour on devient traducteur ? A cette question, les réponses, si elles sont multiples, restent toujours très personnelles et surprenantes. Pour Matthieu Dumont, traducteur de l’allemand et de l’anglais, tout a commencé à un oratorio de Haydn, La Création. Il chantait dans un chœur, en allemand, et « de cette émotion esthétique initiale a germé [son] affection pour cet allemand sensuel, courroucé, démiurgique ». Haydn, donc. Mais pas que. Dumont ne pouvait également s’empêcher de traduire mentalement les paroles des chansons de rock anglais qu’il écoutait. Oui, parce que Riders on the Storm, de Jim Morrison, on peut le fredonner aussi « passagers de la tourmente »… Autre élément fondateur : la lecture. Yes, because « faire des trucs impensables comme lire toute La légende des siècles », c’est formateur. Notez ça, jeunes traducteurs. Fermez votre Robert & Collins et ouvrez Hugo, ou Proust, ou Claude Simon, vous gagnerez non pas du temps mais de quoi exercez votre mastication de la langue.

Traduire, c’est traduire un texte. Un bon texte ? De préférence, car « un bon texte a pour fonction d’empêcher qu’on s’encroûte, de soumettre toujours notre langue à son épreuve inédite » (toujours Dumont). Donc, travaillez votre revers, les aminches, puisqu’il en va « des traducteurs comme des joueurs ou des joueuses de tennis » : il y a ceux qui bossent en fond de cour, et ceux qui montent au filet – l’image, là encore, est de Dumont, et elle n’est pas sans pertinence.

Les entretiens se succèdent, tous passionnants, animés, sous-tendus par une évidente flamme. Emmanuelle et Philippe Aronson vous apprendront comment fonctionner en binôme, pardon, en couple, et qu’il peut être utile de se faire conseiller par le frère d’une amie bibliothécaire corse, militaire fraichement débarqué d’Irak qui repart en Afghanistan. Traduire, c’est aussi ça : s’engager.
Valérie Le Plouhinec, qui traduit de l’anglais des textes pour la jeunesse, compare, elle, le traducteur à un « brodeur-violoniste », ainsi qu’à une « dentellière-comédienne » – tout un programme. François-Michel Durazzo (traducteur de l’espagnol et du catalan, entre autres…), rappelle à juste titre que « traduire, c’est lire de manière active. C’est lire et écrire en même temps. »

Souvent, l’envie de traduire vient d’une origine familiale (« j’ai commencz à apprendre le polonais, parce que j’ai perdu ma grand-mère à ce moment-là, dont la famille, demeurant à Lodz, ne parlait pas d’autre langue » — Frédérique Laurent), d’un voyage, de l’achat d’un livre, comme c’est le cas pour Antoine Chalvin, qui, parti sac à dos en Finlande, acheta sur place une méthode de finnois et la traduction française du Kalevala. Vous pouvez aussi vous fourvoyer en maths sup, comme Laurence Sendrowicz, mais rêver de faire du théâtre pour finir par aller en Israël et devenir, chemin aidant, traductrice de l’hébreu. Ou faire un saut dans une librairie, comme Danièle Valin, et tomber sur un livre d’Erri De Luca, et hop, c’est le début d’une idylle textuelle promise à un bel avenir. Ou, là encore par la magie d’un livre – Le Merveilleux voyage de Nils Holgersson à travers la suède, découvert au CM1, s’éprendre d’un pays, puis de sa langue – le cas de Jean-Baptiste Coursaud, qui a retraduit Le Palais de glace, la merveille de Tarjei Vesaas.

Le point commun à tous ces travailleurs du texte ? La passion. Une passion née d’une rencontre, d’un livre, d’un voyage – parce qu’un master, c’est bien joli, hein, mais si vous ne brûlez pas déjà un petit peu, inutile de jouer avec les allumettes.
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TransLittérature, n°50, automne 2016, éditée par l’ATLF, 10€

(Merci à Corinna Gepner, trésorière de l’Association des traducteurs littéraires de France (ATLF) et membre du conseil d’administration du régime RAAP, le régime de retraite complémentaire des auteurs, qui a eu la gentillesse de m’envoyer un exemplaire de la revue)

vendredi 23 septembre 2016

« Dans l’incendie de mon propre sang » : Les Feux furieux de Yourcenar

Ecrit à l’âge de trente-deux ans, Feux est sans doute le livre le plus incandescent de Marguerite Yourcenar. Conçu comme un redoutable moteur à deux temps, il lui permet à la fois d’épancher sa souffrance amoureuse et de revisiter les grands mythes tragiques, en recourant à ce qu’elle nomme, dans sa préface, une « violence cabrée », mariage de termes que Genet n’aurait sans doute pas renié. Dédié à l’amour fou, imprégné de Valery et de Cocteau mais dressé contre la Grèce « parisianisée » de Giraudoux, profondément expressionniste et baroque par son style, croisant les époques comme autant de lames susceptibles d’éclairer de leurs farouches étincelles l’antique et le moderne, Feux est avant tout la face cachée de la mythologie féminine, pour ne pas dire féministe.

Traquant la haine dans l’amour, la passion dans le désarroi, la solitude dans le pouvoir, Yourcenar alterne des chapitres consacrées à des figures déchues avec de brefs interludes où la formule tente de cerner des déchirures plus personnelles :
« Il n’y a pas d’amours stériles. Toutes les précautions n’y font rien. Quand je te quitte, j’ai a fond de moi ma douleur, comme une espèce d’horrible enfant. »
Parmi les figures évoquées, on trouve bien sûr des femmes – Phèdre, Antigone, Léna, Marie-Madeleine, Clytemnestre, Sappho – mais également des hommes – Achille, Patrocle et Phédon. Animés d’une insolence réjouissante, les neuf récits tragiques réorchestrés par Yourcenar permettent d’entendre une autre voix, une voix nouvelle, à la fois blessée et rebelle, où la femme apprend à se définir autrement qu’en lien avec la volonté masculine, et puise dans les méandres de sa subjugation la force de s’émanciper – par la violence, le meurtre, mais aussi la fuite, le mépris. Souvent suicidaire, la femme ici mise en scène a aussi des comptes à rendre. Phèdre refuse « le monde de formules où se cantonne » Thésée ; Antigone « tourne le dos à la basse innocence qui consiste à punir » ; Léna se coupe « la langue pour ne pas révéler les secrets qu’elle [n’a] pas. » Quant à Marie-Madeleine, elle livre sa version du calvaire comme on narre un amour sans retour, après avoir compris qu’elle représentait aux yeux de son époux
« la pire faute charnelle, le péché légitime, approuvé par l’usage, d’autant plus vil qu’il est permis d’y rouler sans honte, d’autant plus redoutable qu’il n’encourt pas de condamnation. »
Mais c’est sans doute avec Clytemnestre que Yourcenar va le plus loin. Dans « Clytemnestre ou le crime », l’épouse d’Agamemnon parle à la première personne, et parle devant des Juges. Les premières lignes évoquent puissamment ces plan du Jeanne d’Arc de Dreyer où les hommes assemblés pour juger sont cadrés comme des éclats de haine :
« J’ai devant moi d’innombrables orbites d’yeux, des lignes circulaires de mains posées sur les genoux, de pieds nus posés sur la pierre, de pupilles fixes d’où coule le regard, de bouches closes où le silence mûrit un jugement. »
Confessant sa totale soumission à son époux – « J’ai consenti à me  fondre dans son destin comme un fruit dans une bouche » –, puis délaissée, le sachant conquérant et infidèle, elle se console sans joie auprès d’Egisthe, consciente qu’à son retour Agamemnon
« trouverait sur le seuil une  espèce de cuisinière obèse ; il la féliciterait du bon état des basse-cours et des caves ; je ne pouvais plus m’attendre qu’à quelques froids baisers. »
Alors, refusant ce rôle éternel rédigé de toute éternité par les hommes, Clytemnestre décide de passer à l’acte, non dans un pur esprit de vengeance, mais afin que son époux l’affronte à l’heure de l’abattage :
« […] je voulais au moins l’obliger en mourant à me regarder en face : je ne le tuais que pour ça, pour le forcer à se rendre compte que je n’étais pas une chose sans importance qu’on peut laisser tomber, ou céder au premier venu. »
Enfin, commentant son crime et ce qu’on en a dit, elle a ces paroles définitives :
« On a parlé de flots rouges : en réalité, il a très peu saigné. J’ai versé plus de sang en accouchant de son fils. »
Face à la justice frelatée des hommes exsangues, se dressent, souveraines à défaut de puissantes, les femmes enflammées de Feux.
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Marguerite Yourcenar, Feux, Gallimard/ L’imaginaire, 10 €

mardi 20 septembre 2016

Le timbré et l'inspiré: Bingo Savinio

Maupassant et l’« Autre » d’Alberto Savinio est un livre singulier, qui prend l’auteur de Bel-Ami non comme point de départ mais comme horizon, qui plus est comme horizon dépassable. Loin d’être une étude sur le protégé de Flaubert, le texte se veut une sorte de machine célibataire, un tour de passe-passe permettant de jongler avec toutes sortes d’intuitions d’obédience quasi surréaliste. A la fois déconstruction en règle du discours critique et partie de cache-cache avec le sujet choisi, Maupassant et l’« Autre » propose au lecteur une façon absolument inédite de considérer l’écrivain et son œuvre, grâce à une impertinence et une audace aussi stimulantes que cocasses.

Il faut préciser que cette « étude » se dote d’un narrateur – Nivasio Dolcemare – double d’Alberto Savinio qu’on retrouve dans d’autres livres de l’auteur italien. Et le fait est que pour digresser sur Maupassant, pour faire digresser Maupassant, même, un double était on ne peut plus nécessaire. Tout d’abord, Savinio/Nivasion s’intéresse à l’influence et pour cela considère les auteurs ayant percolé en lui, ayant infusionné dans son esprit, les considérant presque comme des ectoplasmes ayant fini par échouer, une fois dûment décantés, sur ses rives mentales. Ce qu’il nomme « continuation », et qu’il oppose au « style tombale », prisé des biographies qui sont « en réalité des hagiographes en bourgeois ».  Ce qui intéresse le narrateur, c’est la réalité « malpassantienne », ce moment où Maupassant conteur devient Maupassant fou, où la nécessité chasse le superflu. Pour cela, l’auteur/narrateur va d’abord développer un discours sur la guerre et son double : la paix, la paix dont il cherche à caractériser la puanteur, qui est la puanteur d’une époque, puisque sous la paix gronde déjà la guerre prochaine :
« c’était une puanteur dans laquelle se mêlaient celles de l’étreinte sexuelle, des relents de l’amour, du linge au bout de quinze jours de service régulier sur la peau, de l’haleine des gens qui ont le foie fatigué ou un ulcère au duodénum, de l’odeur de renfermé des armoires où sont rassemblés en bon ordre comme une petite foule passée au rouleau compresseur les vêtements dans lesquels hommes et femmes ont longuement et honnêtement, voire glorieusement, transpiré »,
bref, la puanteur des hommes en « frac » — or c’est bien cette esthétique du frac que dénonce Nivasio chez Maupassant, dont « la phrase, le mot […] servent sur le moment et tout de suite après meurent ». Il faudra attendre que s’invite en Maupassant un « noir locataire », l’autre de la folie, pour libérer l’écriture de son frac naturaliste.  Truffé d’intuitions géniales – sur Flaubert et la photographie, sur l’humeur charnelle et taurine du « mauvais passant », le rapport à l’eau, la ventriloquie… –, bardé d’un appareil de notes qui jouent le rôle d’apartés essentiels, d’une totale liberté et d’un irrespect délicieux, Maupassant et l’« Autre » d’Alberto Savinio est une machine de guerre contre les clichés, l’approche académique et l’interprétation psychologique. Un éloge du double. Un hommage au traître salvateur. Une cavalcade critique tout en claques anti-frac.
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Alberto Savinio, Maupassant et l’« Autre » suivi de Tragédie de l’enfance et de C’est à toi que je parle, Clio, nouvelles traduites de l’italien par Michel Arnaud, éd. Gallimard (1977)

dimanche 18 septembre 2016

Les folles lettres de Tavares

Lire un livre de Gonçalo M. Tavares, c’est pénétrer les arcanes du caprice, un caprice sous-tendu par une logique, une logique innervée par une liberté, une liberté façonnée par un imaginaire, un imaginaire dirigé par un intellect, un intellect né d’une éthique, une éthique éprise de —. Stop/Encore. Nous voilà déjà pris au piège-Tavarès, épris de méthode maraboudeficelle, qui relève moins de l’aléatoire que de la chimie.

Dans son dernier livre paru aux éditions Viviane Hamy – Matteo a perdu son emploi – Tavares nous propose vingt-six étapes, vingt-six passages par des divers stations-personnages, selon un ordre alphabétique implacable : ainsi, le lecteur passe/saute de Aaaronson, à Ashley, Bauman, Boiman, Camer, Cohen, etc. jusqu’à Nedermeyer. On pourrait tout d’abord se livrer à quelques remarques formelles, histoire de se mettre en train, de prendre le train, d’inventer des rails : 26 personnages, comme les vingt-six lettres de l’alphabet ; sauf qu’ici on n’a que douze lettres (les initiales des personnages), allant de A à N, avec deux lettres manquantes (F et J) ; en outre, le livre comporte 27 chapitres. Mais sait-on vraiment lire au-delà des lettres ? Dans Matteo a perdu son emploi, Kashine inscrit le mot « NON» sur le dos de Kessler et Goldstein tatoue en braille la table des périodiques sur le dos Gottlieb, preuve s’il en est que nos injonctions nous précèdent tout en confirmant notre cécité.

Que le lecteur de ce blog se rassure : le livre de Tavares dont nous parlons n’est pas un traité de combinatoire à l’usage des coiffeurs de girafe. Sous des dehors capricieux et fantasques (et si ce ne sont pas des dehors, alors il doit s’agir d’une doublure), l’auteur tisse un récit tout en relais où l’on passe d’un destin à l’autre, sous l’égide de Roussel et de Borgès (pour ne citer que deux phares possibles). Mécanique, dynamique, disjonctif : le récit se moque du psychologique, préférant la catapulte, le revirement, la césure. Comme souvent chez Tavares, on entre par la porte de l’ordinaire, puis on croit traverser le vestibule de la fable et avant qu’on ait compris, une trappe s’est ouverte, et alors qu’on tendait la main pour attraper la queue du mickey de la parabole, hop, nous voilà sur une autre case de l’échiquier, dans une autre allée du labyrinthe, sur un autre plan. Pour les amateurs de détail, voici, en vrac, quelques éléments de la table (périodique ?) des matériaux : folie, cécité, inscription, entropie, mort. Ou encore : un scientifique qui compte les cafards, un architecte qui conçoit un rond-point carré, un archéologue qui exhume du présent, un psychiatre qui plante un drapeau dans une clairière.

Mais là où Tavares est encore plus fort, c’est quand il termine le livre par une sorte d’exégèse du livre. Muni de son arc nietzschéen qui décoche des flèches zen, il fait du lecteur la cible de sa pensée ô combien mobile, une pensée qu’il laisse essaimer et proliférer pour ainsi dire en live sous les yeux du lecteur. Ou comment expliquer en dépliant, tordre en prolongeant, éclairer en irradiant. Et tout cela en demeurant – c’est là sans doute la marque de fabrique, la force magique de l’auteur – d’une simplicité aussi ludique que stimulante, une simplicité née d’une prodigieuse puissance poétique, une prodigieuse puissance poétique engendrée par une incroyable intelligence philosophique, une incroyable intelligence philosophique alimentée par un —. A vous de jouer.
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Gonçalo M. Tavares, Matteo a perdu son emploi, traduit du portugais par Dominique Nédellec (qu’on applaudit très fort), et publié par Viviane Hamy (qu’on salue bien bas)

vendredi 16 septembre 2016

L'insoutenable légèreté du style

Comment débuter cette journée autrement qu'en vous donnant cette prodigieuse nouvelle : Marc Levy vient de rejoindre le jury du Prix du Style. L'intérêt de ce genre de nouvelle, c'est qu'elle ne nécessite aucun commentaire, elle parle d'elle-même, comme un doughnut informant le monde que la vérité secrète de l'univers réside en son centre (le centre du doughnut, pas celui de l'univers). 

Autant que le futur lauréat du prix du Style le sache: il devra aller et venir dans les couloirs de la littérature en se targuant d'avoir vu ses qualités stylistiques remarquées et primées par l'auteur de Et si la première nuit était vraie et à refaire à l'envers. Mais bon, rappelons que le chèque qu'il encaissera portera "un montant en euros égal au nombre de pages du livre primé", parce que le style, c'est le poids. Gageons que les écrivains en lice ont déjà sorti leur calculette Oui-Oui, afin d'opérer la délicate conversion: "nombre de pages" = "montant en euros". 

Afin qu'on s'évite tous ces fastidieux calculs et qu'on gagne du temps, je propose la chose suivante: les écrivains désirant figurer sur la liste du Prix du Style demanderont à leur éditeur de ne plus paginer traditionnellement leur ouvrage mais de l'eurotiser, c'est-à-dire d'inscrire en bas de chaque page non un simple chiffre mais le prix en régulière augmentation de chaque nouvelle page. Ainsi, les jurés pourront savoir au premier coup d'œil combien il leur faudra débourser pour récompenser l'heureux styliste. Quant au lecteur, il pourra toujours dire: "Perso, j'ai pas réussi à aller au-delà du sixième euros."