Comme chaque année, le festival "Ecrivains en bord de mer" se tiendra à La Baule en juillet. On connaît d'ores et déjà la liste des participants – en outre, cette année, la poésie américaine y sera à l'honneur. Comme le Clavier est invité également, on pourra – avant, pendant et après – vous donner des nouvelles ensoleillées de ces rencontres dont on attend beaucoup. Pour ceux et celles qui feront escale cet été à la Chapelle Sainte-Anne, voici quelques raisons d'être présents :
Jakuta Alikavazovic, Emmanuelle Bayamack-Tam, François Bon, Stéphane Bouquet, Vincent Broqua, Olivier Brossard, Marie Chaix, Claro, Thalia Field, Christian Garcin, Peter Gizzi, Laura Kasischke, Alban Lefranc, Harry Mathews, Christine Montalbetti, Ron Padgett, Martin Richet, Jacques Roubaud, Cole Swensen, Tanguy Viel…
Je vous parlerai bientôt du beau et stimulant recueil de Thalia Field, L'amateur d'oiseaux, côté jardin, paru récemment aux Presses du réel (traduit de l'anglais par Vincent Broqua, Olivier Brossard et Abigail Lang), mais également de Padgett, (auteur entre autres du Grand quelque chose – éd. Joca Seria, traduit par Olivia Brossard), de Gizzi, (L'externationale, paru chez Corti et traduit par Stéphane Bouquet) et de quelques autres. C'est dans deux mois, autrement dit demain.
Le Clavier Cannibale
vendredi 17 mai 2013
jeudi 16 mai 2013
Comme une barque soulevée: l'orgasme prémonitoire de D. H. Lawrence
C'est un film qui fit scandale, non tant parce que Hedy Lamarr y apparaît nue à deux reprises, mais plutôt parce qu'une scène nous la montre en train de jouir, son visage traversé par l'extase, sa main se crispant se détendant se crispant, l'homme en retrait, quasi invisible, comme chassé du cercle de la jouissance, tandis que la femme, submergée par des ondes à la fois concentriques et excentriques, offre au spectateur la muette déflagration de son voyage intérieur.
Quand le film Extase, du tchèque Gustave Machaty, sort sur les écrans en 1933, les réactions sont violentes. Le pape, Hitler et la censure américaine s'insurgent. Henry Miller, lui, est en transe. Il écrit aussitôt à Anaïs Nin pour lui parler de ce qu'il a vu. Il écrit même un essai sur le film "Réflexions sur Extase", dans lequel il commente le recours au ralenti, ralenti qui lui fait penser à l'œuvre de D. H. Lawrence, écrivain qu'il adule, mort quelques années plus tôt à Vence. Il voit dans ce ralenti le rythme même du sang vitale, qu'il sait et sent opposé à ce qu'il appelle "le rythme masturbatoire de l'intellect".
Cette histoire de ralenti chez D. H. Lawrence m'intriguait. Comment, en voyant cette scène incroyable du film Extase, Miller avait-il pu, et au prix de quel bond métaphorique, revenir à l'œuvre de Lawrence? Qu'est-ce que le ralenti en littérature? Le hasard des lectures, une fois de plus, est venu à ma rescousse, et j'ai ainsi découvert ce passage incandescent, extrait de Crépuscule sur l'Italie, qui semble réitérer, ou plutôt précéder, et ce d'une façon quasi chromatique, la singulière extase dans laquelle se (nous?) plonge Hedy Lamarr:
« C'est une étrange danse, bien rythmée, changeant au gré de la musique, mais d'une aisance toujours digne, une manière de polka-valse traînante, intime, passionnée, qui, sans éclats, sans précipitation, se fait toujours plus intense. Le visage des femmes exprime l'étonnement ravi de vibrer au rythme même de l'extase. (...) Il est un instant où la danse se transforme en possession : les hommes soulèvent les femmes au-dessus du sol et bondissent avec elles... mais voici que la danse ralentit avec des entrelacements plus subtils, des enchaînements de pas plus étroits... ô délice ! Le rythme danse à l'intérieur du rythme et rapproche, rapproche, toujours plus subtilement, toujours plus victorieusement, de l'extase, de l'envolée suprême le corps de la femme est, comme une barque, soulevée par l'exquise et puissante vague virile... instant parfait... puis c'est la chute de nouveau le mouvement lent qui repart, toujours plus intense, à l'assaut d'une extase encore plus parfaite. »
Entre la danse plurielle décrite par Lawrence et l'abandon nocturne filmé par Machaty passe une vibration commune, une onde, faite d'eau et d'affirmation, de communion et d'effroi dans laquelle les soupirs de la sainte et les cris de la fée s'unissent pour composer un accord unique et orgasmé. Miller et la censure avaient vu, quoique différemment, la même chose: le plaisir pur, la barque soulevée…
[Pour voir l'extrait du film, allez ici.]
mercredi 15 mai 2013
Une phrase sinon rien
Je ne sais pas si la patrie est vraiment reconnaissante quand il s'agit des grands hommes, mais le fait est qu'il se produit parfois entre eux de stimulants échanges. C'est donc avec un intérêt tout particulier que j'ai lu l'allocution prononcée par Bernard Henry-Lévy, le 11 avril 2013, à l’occasion de la remise à Jean d’Ormesson du Prix Scopus. BHL faisant l'éloge de messire Jean: bigre, me suis-je dit, ça doit être édifiant. Et le fait est que le texte du "filozofe" (je pense qu'il est temps d'orthographier ainsi le mot quand on parle de BHlL afin d'éviter les confusions), le fait est que l'éloge taillé par l'immortel réalisateur du Jour et la Nuit est tout en pudeur et finesse. Il faut dire qu'il s'adresse à "l’écrivain dont le nom, dans le monde entier, signifie le talent français". Ce n'est pas rien. Bref, je lisais son texte avec une espèce de crainte mêlée de tremblements quand soudain je tombe sur ce paragraphe incroyable, dont la construction syntaxique laisse à penser que BHL a décidé de bouleverser radicalement notre conception étriquée de la dictée:
"Et puis parce que je crois être, en disant tout cela, en évoquant cette familiarité entre les deux formes de rapport au Nom qu’incarnent, d’une part, les descendants de ceux dont ton ancêtre, le premier d’Ormesson dont l’Histoire moderne ait archivé la trace, Anne-François d’Ormesson de Noiseau, est en quelque sorte le prototype (ancien président à mortier au Parlement de Paris, député de la noblesse aux Etats-Généraux, allant au supplice, en avril 1794, en compagnie de Malesherbes, de sa famille et, donc, comme je l’ai dit, du frère de Chateaubriand auquel tu te trouves, par ce biais, apparenté) et, d’autre part, les descendants des survivants la pire, de la plus longue, de la plus acharnée persécution dont l’Histoire des hommes porte témoignage (et il va de soi que, pour moi, la singularité de cette persécution, sa radicalité, sa folie, sont sans équivalent) — je crois, dis-je, être au plus près de ce sentiment de sympathie qu’ont pour toi tous ceux qui sont dans cette salle."
(Je vous laisse six minutes supplémentaires pour la relire. Vous me remercierez plus tard.)
Bon, après avoir vainement tenté de percer le miracle langagier de cette phrase je me suis aperçu que la meilleure façon de l'appréhender c'était de la colorier, si possible sans déborder. J'ai opté pour un joli rouge pompier. Le résultat est épatant. Mes neveux et mes nièces en sont dingues
Bon, après avoir vainement tenté de percer le miracle langagier de cette phrase je me suis aperçu que la meilleure façon de l'appréhender c'était de la colorier, si possible sans déborder. J'ai opté pour un joli rouge pompier. Le résultat est épatant. Mes neveux et mes nièces en sont dingues
mardi 14 mai 2013
Quand la littérature fait boum
Existe-t-il, à l'instar de ce qu'on a appelé la "littérature concentrationnaire", une littérature incendiaire, je veux dire une littérature non pas axée sur on ne sait quelle pyrotechnie festive mais sur le rude phénomène du bombardement? Des livres tournant autour de la bombe, tels des soleils révolus, et sachant raconter la guerre sous l'angle du matraquage aérien ? Et qui, bien sûr, n'en ferait pas l'apologie (sinon ça serait trop facile, et on pourrait fournir une abondante biblio).
J'en vois au moins trois susceptibles d'occuper ce pétaradant podium. Il y aurait tout d'abord De la destruction comme élément de l'histoire naturelle, l'essai de Sebald paru chez Actes Sud, qui regroupe trois conférences prononcées en 1997. Puis viendrait l'indispensable Human Smoke, de l'américain Nicholson Baker, disponible chez Bourgois. Et enfin, moins connu peut-être mais inégalable et magnifique, Maintenant tu es mort, – le siècle des bombes, de Sven Lindqvist, paru en traduction en 2002 au Serpent à Plumes, livre-jeu de l'oie, infini et terrible. A eux trois, ces livres, s'ils figuraient au programme scolaire, suffiraient à éclairer les nouvelles générations quant à la rouerie humaine et son cynisme technologique. On pourrait bien sûr, Dresde oblige, leur adjoindre Abattoir 5, de Kurt Vonnegut. Mais encore?
Je vous invite très cordialement à compléter cette bibliographie explosive (mais vous prie néanmoins de ne pas y faire figurer des ouvrages portant sur des bimbos, un peu de sérieux, que diable).
lundi 13 mai 2013
Les voies de l'édition sont-elles pénétrables?
Je vous entretenais récemment d'un de ces livres où la bio de l'auteur semble figé dans le temps, mais il en existe d'autres où un processus pour ainsi dire inverse semble s'être produit. Prenez par exemple Gulliver, de Claude Simon. Paru en 1952 aux éditions Calmann-Lévy, c'est le troisième ouvrage de l'auteur des Géorgiques, donc bien avant lesdites Géorgiques, avant la période éditions de Minuit – il fait d'ailleurs parties des quatre titres dont l'auteur n'a pas souhaité la réédition. Et de fait, il n'est pas facile à trouver, comme s'il appartenait à la préhistoire simonienne, se cachait, s'étant vu interdire par son géniteur même l'accès à la grande réunion familiale que consacrera la Pléiade. On peut néanmoins le trouver mais à un prix prohibitif, comme si, là encore, on devait payer pour le passage de ce clandestin, acquitter un droit équivalent à l'interdit qu'on brave.
Regardons-le de près, ce Gulliver si tabou. La page de copyright est formelle: 1952. Et l'achevé d'imprimer encore plus: "Achevé d'imprimer le 22 avril 1952 par l'imprimerie Floch à Mayenne (France)". Le cachet de la poste éditoriale fait donc foi. C'est bien du Simon d'avant Simon.
Pourtant, si l'on lit le quatrième de couverture, une surprise nous attend. Outre un vague résumé de l'intrigue, figure ce paragraphe étrange, un tantinet sibyllin, qu'il convient de lire entre les lignes:
"Gulliver […] appartient à une période, au sens pictural du mot, où l'écrivain, s'il brille et s'affirme, est à la veille d'adopter un mode de style caractérisé par la longueur de la phrase et la continuité du débit. La lecture de ce roman, qui marque un tournant dans la manière de Claude Simon, facilite l'intelligence de ses ouvrages ultérieures dont le plus récent a été couronné par un des grands prix littéraires de l'année."
Quel géant que ce Gulliver. Quelle prescience! Dès 1952, il subodorait que son auteur allait rallonger ses phrases et, qui plus est, rafler un prix majeur. Car l'allusion au grand prix littéraire de l'année ne peut que renvoyer au prix Médicis qui échut à Histoire, en 1967 (à moins qu'il s'agisse de La Route des Flandres, couronné par le plus modeste prix de l'Express…).
Bon, en fait, il n'y a qu'une seule explication rationnelle possible. Suite au Médicis de Simon, l'éditeur Calmann-Lévy imprime de nouvelles couvertures faisant mention de cet honneur, fait arracher les anciennes sur les nombreux exemplaires qu'il a gardés en stock, colle ces couvertures nouvelles sur les ouvrages anciens – et le tour est joué. Comme Calmann-Lévy a réutilisé des exemplaires de 52, inutile de corriger l'achevé d'imprimer, puisque seule la couverture a fait l'objet d'une réimpression (modifiée)…
A moins qu'il s'agisse là d'un cas relevant bel et bien de la pure et simple voyance. Une preuve tangible d'extra-lucidité. Il ne nous reste donc plus qu'à traquer, dans les greniers et chez les libraires d'occasion, ces livres étonnants, sur lesquels figure, quelque part, plus ou moins ouvertement, un indice laissant entendre que leur auteur, un jour, connaîtra la gloire. Imaginez par exemple une édition originale (1909 !) des Provinciales de Jean Giraudoux, au dos de laquelle on pourrait lire ces lignes: "Ce premier livre prometteur d'un jeune auteur de vingt-sept ans dissimule tant bien que mal une propension au racisme et à l'éternuement qui, n'en doutons pas, se révélera fatale à force de fréquenter Vichy et les cimetières."
samedi 11 mai 2013
Giraudoux et les sangsues
Je vous parlais hier de notre grand
écrivain national, Jean Giraudoux, et de son rhume fatal, contracté
entre deux tombes, atchoum. J'en profitais pour citer une petite phrase
dudit Jean sur les Arabes, extraite de son chef-d'œuvre, Pleins pouvoirs,
paru en juillet 39. David Marsac (qui dirige les éditions Les doigts
dans la prose) a eu la bonne idée de publier en commentaire de ce post
la suite de l'extrait, que je reproduis ici (l'extrait est un peu long,
certes, mais ô combien édifiant):
« Un vieil ami de régiment, bien Français (il répond même au nom de Frisette), est venu, les larmes dans les yeux, me demander mon aide pour sauver de l'expulsion ses voisins. Il m'en fit, malgré son enthousiasme, une description tellement suspecte que je décidai d'aller les voir avec lui. Je trouvai une famille d'Askenasis, les parents, et les quatre fils, qui n'étaient d'ailleurs pas leurs fils. Ils n'avaient, naturellement, aucun permis de séjour. Ils avaient dû pénétrer en France soit en utilisant les uns après les autres le même permis, par cette resquille qui nous servait, lycéens, à voir les matches de Carpentier, soit en profitant des cartes de l'Exposition, soit grâce à l'entremise d'une de ces nombreuses agences clandestines qui touchent de cinquante à mille francs par personne introduite, qui s'arrange même pour dénoncer leurs clients à la police, les faire expulser, afin de les réintroduire à nouveau et toucher une seconde fois la prime. Le soi-disant père avait pu ainsi s'engager comme ouvrier agricole, et, admis sous ce titre, se gardant bien de rejoindre la campagne, il s'était installé avec sa famille au centre de Paris. Et ce bon M. Frisette, qui a des enfants, des neveux qui étudient, et dont certains cherchent vainement une place, venait me supplier d'obtenir l'équivalence de droits avec ses enfants, ses neveux, pour ces étrangers dont déjà on devinait qu'ils seraient leur concurrence et leur saignée. L'assortiment était complet. C'en était comique. On devinait celui qui vendrait les cartes postales transparentes, celui qui serait garçon à la Bourse, puis le courtier marron, puis Staviski ; celui qui serait le médecin avorteur, celui qui serait au cinéma d'abord le figurant dans Natacha, puis M. Cerf, puis M. Natan. Il y avait même, excuse et rédemption qui ne laissait pas de me troubler, celui, à regards voilés, qui pouvait être un jour Israël Zangwill. Aucun papier, que des faux. Ils étaient là, noirs et inertes comme des sangsues en bocal ; mais ni M. Frisette ni Mme Frisette, émus de leur sort, et qui imaginaient leur neveu et leur petite-nièce ainsi abandonnés dans un pays étranger, ni la concierge, qu'ils avaient achetée par un col en faux putois, ne se résignaient à les voir quitter la ville de Henri IV et de Debussy. Et ils ont obtenu, paraît-il, satisfaction. Ils ont disparu un beau jour, sans prévenir la concierge ni M. Frisette ; mais ils sont à Paris, on les y a vus. Et ils y sont sans doute, maintenant, munis de papiers réguliers, car déjà, à toutes les jointures et à tous les centres nerveux de notre administrations, s'est glissé un de leurs pareils, s'est formée une accointance, et l'on me signale même qu'à l'office des naturalisations, il est des employés naturalisés eux-mêmes à peine depuis quelques années... » (Jean Giraudoux, Pleins Pouvoirs)
Voilà. On devrait donner ce texte en commentaire composé à nos chères têtes blondes, plutôt qu'un extrait de La guerre 2-3 n'aura pas lieu. J'aimerais bien savoir comment ils commenteraient la phrase suivante: "Ils étaient là, noirs et inertes comme des sangsues en bocal."
Avec un brin de jugeote, il se fendrait peut-être d'un paragraphe sur
le thème de la métaphore animale en rapport avec la révulsion raciale
dans le cadre de la rhétorique fasciste. On pourrait même imaginer un
élève qui irait jusqu'à écrire:
"En lisant ces lignes, on a presque envie de rassurer Monsieur Giraudoux, et de lui dire qu'il n'avait pas besoin de s'inquiéter. Ce n'était qu'une question de mois, voire de semaines, avant que ces "sangsues" se retrouvent dans un vaste 'bocal' et soient, définitivement, changés en êtres 'noirs et inertes' ."
Mais
surtout, il serait important de bien préciser la date de cet extrait.
Car, sinon, l'élève pourrait croire qu'il date d'hier après-midi, voire
de demain matin.
vendredi 10 mai 2013
Veni, Vidi, Vichy: le rhume de Giraudoux
Décidément, les Annabacs sont des colis piégés au pied d’un
sapin qui se moque de Noël. Prenez Giraudoux. Jean Giraudoux. Cet homme a vécu,
en conséquence de quoi il a droit à une biographie, succincte forcément, mais néanmoins
éminemment biographique. L’élève de Première S, qu’on sait passionné de
littérature et amateur d’anecdotes édifiantes, pourra ainsi, en une page et
demie, se faire une idée de son parcours pour le moins atypique. Qui fut
Giraudoux ? Quels bouleversements traversa-t-il ? Dans quelles
circonstances fit-il ce qu’il fit ? Par exemple : quelle fut son
attitude pendant la guerre ? C’est important, l’attitude pendant la
guerre. Pendant la guerre, les écrivains ont des « attitudes ». C’est
une forme d’engagement doux. Ah, eh bien pour Giraudoux, on ne saura pas trop
ce qu’il pensait de ce qui se passait autour de lui sinon qu’il « habitait
déjà » Vichy quand le gouvernement de Pétain vint s’y établir. En
revanche, l’élève parcourant sa bio jusqu’à la fin, apprendra ce fait assez
stupéfiant : Giraudoux « prend froid pendant l’enterrement de sa mère ».
S’il lit plus avant, il verra que Giraudoux meurt un an plus tard. S’il est
perspicace (l’élève, hein, pas Giraudoux), je pense qu’il additionnera deux
plus deux et pigera ce qu’il faut piger.
Je me demande bien comment nous savons que Giraudoux prit
froid pendant l’enterrement de sa mère. Y avait-il, ce jour-là, un médecin dans
la petite foule qui se massait entre les tombes, un médecin attentif, qui, plutôt
que d’écouter les blablas du prêtre, vit que Giraudoux n’était pas assez couvert,
l’entendit renifler soudain de façon inquiétante (le chagrin, certes, mais aussi
le mucus accumulé dans les sinus, peut-être ?), le vit même si ça se
trouver réprimer un éternuement qui sentait, déjà, le sapin ? Giraudoux
était pourtant arrivé en pleine santé. Mais en sortant du cimetière, patatrac !
Il avait pris froid, comme d’autres prennent congé ou leurs jambes à leur cou.
Le médecin alerte alors la Postérité, laquelle téléphone aux rédacteurs d’Annabac,
qui se disent : Bon, n’embêtons pas nos chères têtes blondes avec l’attitude
de Giraudoux pendant la guerre. Pas la peine non plus de citer ses propos sur les Arabes :
« […] ces races primitives ou imperméables dont les civilisations, par leur médiocrité ou leur caractère exclusif, ne peuvent donner que des amalgames lamentables. » (in Pleins pouvoirs)
En revanche, insistons sur cette histoire de rhume mortel.
Ils en tireront peut-être une leçon profitable. Ce qu’ils feront, n’en doutons
pas. Oui, les enfants, retenez bien la morale de cette histoire : Si vous
avez habitez Vichy dans les années 40 et qu’un jour vous enterrez votre mère, n’oubliez
pas de vous couvrir. Les vents de l’Histoire sont traîtres et Annabac leur
prophète.
jeudi 9 mai 2013
Lumpen Eden
Il y aurait toute une étude à faire sur les livres
qu’on trouve dans les vide-greniers. Des bibliothèques ont été désossées, des
rayonnages vidés, un carton éventré, et puis un grand vent de ras-le-bol a soufflé, la
diaspora de l’inutile a commencé, et voilà nos chers volumes éparpillés ça et
là, avec, pour nouveaux voisins, les choses les plus improbables qui soient,
tous les lumpen-objets de nos tragicomédies consuméristes : assiettes
touristiques, cendriers plus ou moins cotés, cassette VHS (Rocky ou gym tonic),
DVD à 2 euros (infra-thriller ou pseudo-gore), coquillages peints dans l'ivresse d'un divorce, outils de jardinage ou de torture dont
l’usage s’est perdu avec le manche, jouets McDonald dont le ressort demeure à jamais muet, ustensiles de cuisine
rouillés, montres arrêtées, bols bretons n'ayant jamais trouvé preneurs, bref, l’immense armée des schmilblicks, les capsules de
champagne dans leurs albums plastifiés qui ne conjuguent plus le verbe "pétiller", des jouets roses et verts dont on espère qu'ils surent distraire autre chose que des enfants roses et verts, le beau et
le laid se tutoyant comme rarement en société, comme toujours dans l'âme, de la carte postale sépia au mètre,
des tasses grivoises où peu de lèvres ont dû se poser – un cimetière interlope que viennent visiter les ingrats parents du proche et défunt passé.
Et des livres, donc. Le plus souvent, des
best-sellers cartonnés, avec en couverture une chevelure auburn et un coucher
de soleil, une cascade et une jeep, des pleurs, du mascara qui coule, une ferme abandonnée; mais aussi, bien sûr, des ouvrages sur les tranchées et les Panzer, et des mémoires d’hommes
politiques ou de chanteurs, comme si le monde n’avait laissé pour seul témoignage
que les souvenirs adipeux de ceux qui décident et les ritournelles usées de
ceux qui passent par la télé comme par une chatière. Des polars, aussi, bien
sûr, quelques Séries Noires, histoire de toucher au grisbi ou de faire sa rosière.
Des San Antonio comme s’il en pleuvait, aux couleurs de ratatouille oubliée. Un peu de SF, parfois, en général des
Fleuve Noir striés de bleu et blanc, d'où peine à décoller une fusée de zinc. Des Harlequins, toujours, telle une bande
de copains désireux de ne pas rater le coche. Des Livres de Poche de la grande
époque – Quo Vadis ? Jules Verne ! Circulez…! Parfois, avec un peu de
chance, une ou deux BD pour adultes sentant encore vaguement le foutre petit-bourgeois
des années 70. Mais le filon se tarit.
Hier, j’ai pu constater que les livres se font
décidément de plus en plus rares dans les vide-grenier, comme si en deux
décennies les gens avaient réussi à épuiser ces stocks ataviques, liquider tous
ces best-sellers et lectures de commodités qu’on n’ose pas chasser de chez soi.
Tout juste un bout de Bernard Clavel, même plus d'ombre de Valise en carton. Et puis soudain, dans
une caisse d’où saillaient quelques manches de louche et que tentait de fuir le
froid serpent d’un cordon électrique, après examen, un livre un peu différent,
plus très frais mais qui semblait mendier néanmoins une ultime attention :
Eden, Eden, Eden, de Pierre Guyotat. On
aurait dit le dernier livre sur terre. Le seul à n’avoir pas été encore
tout à fait lu. Il résistait. Attendait son heure. 20 centimes ? m’a proposé
le vendeur tout en essayant de refourguer une photo dédicacée de Pierre
Bellemare à un type qui collectionnait les coquetiers.
J’ai décliné. J’avais déjà le livre chez moi. Mais
surtout, je me disais qu’il était bien là où il était. Un colis piégé. Qui
finirait par trouver sa folle étincelle, avec de la patience, un peu de hasard
et toute l’horreur du monde accumulée au-dessus de nos têtes, dans ce ciel gras et fardé
où glougloutait, penaud, buté, une parodie de soleil.
mercredi 8 mai 2013
Lit comparé: Joy Sorman veille
En plaçant le « lit » au centre de son
dernier livre, Lit national, Joy Sorman a
décidé de laisser sa phrase s’aventurer entre mort et sommeil, et cette
oscillation, qu’on retrouve aussi bien dans les contes que dans la peur du
noir, lui permet de faire son livre comme on fait un lit, non pas seulement en
en secouant les draps et lissant la couverture, mais en s’insinuant dans les
matériaux mêmes de sa composition. Ayant bénéficié d’une résidence au Lit
National, maison qui fabrique de la literie depuis 1909, et encore marquée par
la veillée funèbre auprès de sa grand-mère, Joy Sorman interroge non seulement
notre rapport à l’horizontal, au confort, au repos, à cette retraite intime où
nous sommes tantôt exposés, offerts, cachés, échoués, mais aussi ce legs qui
surgit quand ceux qui sont venus avant nous disparaissent. Ce n’est pas tant un
lit que reçoit en héritage l’auteur, mais avec lui toute une vie, une pratique,
une somme d’habitudes, une conception de l’hygiène, un compagnonnage avec le
secret.
Mais en léguant son lit, la morte laisse avant tout
à la vivante l’ombre embossée de la mort, l’empreinte d’une disparition dans un
support si quotidien qu’il ne peut que nous renvoyer à nos propres angoisses.
Comme si le lit s’inventait déjà notre dernière demeure. Il y a donc, tapie
dans la couche, entre les couches, l’idée d’un somme à jamais prolongé. Dès
lors, une autre question s’agite, s’étire, cherche le soleil : où
voudrais-je mourir. Joy Sorman s’essaie à y répondre dans le langage :
« Je voudrais mourir dans l’odeur du cuir râpé, sur la banquette arrière d’une Volvo break 300 blanche, garée à l’extrémité d’un chemin de terre qui débouche sur un petit étang couleur bronze.Je voudrais mourir dans un hamac tendu entre deux séquoias immense du Yosémite Park – un koala viendrait me donner l’extrême-onction ou réciterait le kaddish –, il ferait chaud et ma dernière vision serait celle de la cime vertigineuse de l’arbre, 80 mètres au-dessus de ma tête, découpée sur l’azur californien.Je voudrais mourir dans un train couchette qui roule vers Briançon […]. »
L’anaphore dit-elle ici autre chose que la crainte
d’aller, dans l’aventure des draps et du corps, à la rencontre de notre
négation? D’où l’insomnie, qui
fait du lit non plus une tombe de lin mais un piège où, à force d’une
involontaire et nerveuse vigilance, on s’empêche de s’abandonner à la pensée de
l’avenir.
Le lit légué, devenu fardeau, double du corps
emporté, oblige l’auteur à une tentative d’épuisement d’un lieu, tentative qui
culmine dans un étrange passage où Sorman s’interroge sur la possibilité
« dans la mort [de] cycles comparables à ceux du sommeil » :
« D’abord une mort à ondes lentes, aux mesures électriques faibles, puis une mort paradoxale, pendant laquelle le sujet rêve au purgatoire ou à l’enfer. »
Et l’auteur de se rêver alors princesse, sachant
que celles-ci ont plus d’un petit pois dans leur poche.
_____________
Joy Sorman, Lit national, avec des photos de Frédéric Lecloux, coll. Collatéral, éd. du Bec en l'Air
mardi 7 mai 2013
Les sans-logos de Bailly
Le parti pris des animaux de Jean-Christophe Bailly rassemble des textes d’interventions
faites entre 2003 et 2011. Dans ces textes, Bailly s’interroge
non sur le concept d’animalité – qui est davantage la bête fantasmée en l’homme
inquiet de sa déshumanisation – mais sur ce qui constitue le surgissement de
l’animal, ce « voyage immobile » qu’est la bête. Réflexion
philosophique et poétique – l’un ne saurait aller sans l’autre, tant c’est par
la pensée-langue que Bailly s’efforce de cerner la dimension des
« sans-logos » – qui, de texte en texte, parvient à approcher,
à dire ce qui constitue non pas juste l’altérité de l’animal, mais sa
« puissance de manifestation » qui est sidérante.
Bailly se préoccupe donc d’espace
(« la marelle spatiale » qu’occupent les vervets), mais aussi
d’invisibilité (se cacher et surgir, deux modalités du vivant qu’incarne la
bête), s’attardant sur la notion d’Umwelt, qui serait, selon Von Uexküll,
« ce que l’animal retient du territoire ». Il traque la présence de la
pensée jusque dans le vol, le bond, s’interroge sur l’inéluctable soustraction
à laquelle est réduit le vivant dès lors qu’on le soulage d’une pierre. Il
essaie de penser le regard de l’animal ajointé à celui de l’homme, médite sur
le sommeil des bêtes, où se lirait l’indice d’une « communauté du
périssable ».
Dans « Les animaux
conjuguent les verbes en silence », un des textes le plus passionnant du
recueil (qui l’est à maints égards), il réactive l’hypothèse de Herder, selon
laquelle les verbes seraient apparus les premiers, avant « l’arme du
nom », qui ne nous permet pas d’appréhender l’action par laquelle se
définit et se diversifie le vivant, et dans le vivant, en premier chef, la
bête.
Bien que composite, Le parti pris des animaux, par le
faisceau des concepts qu’il tisse et la tension de son phrasé, réussit le
miracle de nous aider à « penser le monde animal comme la totalité non
liée de ces différences » et surtout tente de retrouver l’émerveillement
qu’est la rencontre, en la bête, du vivant – « le vivant comme tel,
c’est-à-dire sans médiation ni protocole d’aucune sorte ». Un livre, en
somme, attaché à explorer la forme et ses surgissements, puisque, selon Bailly,
« la forme, toute forme, est un rêve du monde qui se pense en se faisant »,
et que de cette pensée-forme les animaux seraient les « estafettes ».
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Jean-Christophe Bailly, Le parti
pris des animaux, éd. Christian Bourgois
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