lundi 1 septembre 2014

Quel Bill – le show et le froid selon Vuillard


Sous-titré « Une histoire de Buffalo Bill Cody », le nouveau récit d’Eric Vuillard – Tristesse de la terre – s’attache à la monstration révisionniste que fut le Wild West Show de Buffalo Bill. On retrouvera ici la « méthode Vuillard », cette façon de s’attacher à un fait historique pour en traverser les ors ou le carton pâte, et le réduire à sa condition humaine, à sa pulpe plus ou moins nauséabonde. Comme dans Congo et La bataille d’Occident, Vuillard mêle récit sec et description humide, l’ossature des choses advenues finissant par trahir son vile écrin de boue. Une fois de plus, on assiste à un processus de dévoilement, de dépouillement, la légende perdant ses oripeaux. L’intime exhibé (ou imaginé) permet de dévisser les auréoles. Par touches apparemment discrètes mais néanmoins râpeuses, Vuillard « raconte » non pas l’envers des choses, mais leur aveuglante vérité : ou comment le show de Buffalo Bill réinventa le génocide indien pour les Américains (et les Européens) friands de peaux rouges et de conscience blanche, transformant par exemple le massacre de Wounded Knee en « bataille de Wounded Knee », le spectacle chassant l’histoire tout en lui empruntant ses acteurs – puisque, dans les vastes reconstitutions orchestrées par le bateleur Cody, les Indiens étaient joués par des Indiens déguisés en Indiens, et le rôle de Sitting Bull confié à Sitting Bull lui-même. Le spectacle de la réalité – reality show – déformée permettait ainsi d’asseoir durablement la réalité du spectacle.
Tout le livre de Vuillard est parcouru par cette interrogation : que voit-on dans un spectacle hormis le spectacle ? Les réponses sont multiples mais convergent toutes vers un même trou noir :
« Et ici, dans les gradins, ils ne sont venus que pour ça, tout le monde est venu voir ça, simplement ça : la solitude. »
Et aussi :
« Le passé est entouré de gradins, et les spectateurs veulent voir ses fantômes. »
Mais Vuillard, je crois, cherche autre chose. Certes, la vie de Bill Cody l’intéresse ; certes, l’entreprise monumentale de ce hâbleur, entreprise qui échoua jusqu’à Nancy, est fascinante et mérite narration, commentaire, critique ; certes, on assiste à un moment de l’histoire où le divertissement s’essaie, chose unique, atroce, invraisemblable, à la représentation du génocide, mais pour le nier dans une pyrotechnie grandiose et mensongère – mais tout cela est connu, et j’ai l’impression que Vuillard poursuit une autre quête, que son objet se déplace, tel un caillot se cherchant une autre veine.
A la page 58, autrement dit au premier tiers du livre, une phrase surprend. Vuillard est en train de raconter le massacre de Wounded Knee, la terre vite jonchée de morts, la tristesse de la terre. Puis la neige tombe. Et là, Vuillard d’écrire alors ceci :
« Que c’est délicat un flocon ! On dirait un petit secret fatigué, une douceur perdue, inconsolable. »
Hum. Pourquoi Vuillard nous dit-il qu’un flocon est fragile ? Que signifie cette exclamation naïve ? Et ce « petit secret fatigué », qu'en faire ? Vingt pages plus tôt, l'auteur écrivait ceci :
« Quelle est cette voix qui parle ? Quelle est cette fausse parole qui nous dicte nos sentiments ? On dirait qu’elle vient de très profond, du fin fond de nos entrailles de larves […]. »
Comment peut-il alors laisser ce frileux flocon se déposer sur des entrailles de larves ? Il faudra parvenir au dernier chapitre du livre pour entendre ce que Vuillard traquait depuis le début, ce qu’il cherchait à nous faire voir et sentir : non pas seulement le hiatus entre le spectacle et la mort, le public et l’intime, la légende et la solitude, mais quelque chose de plus mystérieux encore : l’irréconciliable coexistence de la répétition et de l’unique.
D’un côté, un show mille fois rejoué, vautré dans la sciure du factice et se gavant de l’éternel retour du mensonge ; de l’autre, l’unicité, la singularité, le miracle d’une « forme » – celle du flocon de neige, dont Vuillard nous dévoile, in fine, la captation photographique par un certain Wilson Alwyn Bentley.
Oui, il faut faire confiance à certains auteurs. Quand ils vous parlent d’un flocon, ils vous parlent réellement d’un flocon. Or dans ce récit où le feu règne en tyran – des milliers de coups de feu tirés, pour de vrai et à blanc –, il fallait autre chose, un autre monde, une autre perception : celle de l’ineffable, de l’éphémère, de l’unique dissimulé dans l’uniforme. Le « petit secret fatigué » dont parlait Vuillard au tiers du livre était en fait l’origine du monde à jamais recommencé, telle que nous refusons de la voir. Et l’Indien de rester à jamais ce flocon humain que le Blanc a piétiné – par les armes, par le spectacle – comme on souille la terre quand on feint d’en ignorer la tristesse.
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Éric Vuillard, Tristesse de la terre (une histoire de Buffalo Bill Cody), éd. Actes Sud, 18 € 

samedi 30 août 2014

Dans nos cerveaux ribote un peuple de démons


!!!!?!!!!
Reprise des activités du
 Clavier Cannibale 
le lundi 1er septembre… 

Au programme: Langues bifides de Luba Jurgenson, Buffalo triste d'Eric Vuillard, le jardin secret de Maylis de Kerangal, b-a-ba mode d'emploi, Morges profonde, Demarty en face, Jouannais au sable fin, Clerc obscur, America Vingt Scènes, Riboulet du côté de chez Proust, Tavares géomètre, Bellanger et le miracle de la semoule, Foenkinos perd ses poils, Joy Sorman dans la peau de l'ours, Le tour du livre en quatre-vingt quatrième, le poulet comme vous ne l'avez jamais plumé, Homère était-il vraiment sourd?, Lire en poche et à la coque, sénilité et prix littéraire, etc.

vendredi 4 juillet 2014

Pabo Picasso et Gonçalo M. Tavares: histoire d'une amitié

J’allions partir dans ma campagne, et je roulassais tranquillement dans Paris en proie aux longs tourments footballistiques, histoire d’augmenter la pollution, quand soudain le small écran de ma Picassotte, qui d’ordinaire n’a rien d’intéressant à m’annoncer, s’est permis de m’imposer le message suivant : stop moteur température.
Un peu étonnifié par le laconisme de cette déclarature, je m’efforçassions de rajouter articlet et verbule afin de mieux comprendir ce qui se passâtes. En gros, le moteur jouassait à qui-chauffe-crame. Diantre. Je réussîmes à rentrer à bon port et filâmes illico chez un garageux – mon garageux, un homme honnêtique qui m’a toujours extirpifié des pires situationneuses en souriant – lequel m’expliqua que bon, là, fallait pas déconnasser, il ne pouvait rien ficher, et j’avais tout intérêt à consultire chez Citroën, ce que je fîmes sans tarder. Là, on m’avertissionna que l’heure était sans doute gravissimesque, et qu’il ne fallait pas penser à s'expatrer. Ils allaient auscultifier mon tas de boue et me rappeler dans trois jours pour me confessionner si oui ou non l’euthanasie mécanique serait prescrite.
Je résume : le clavier de mon portable ne répond plus (j’ai dû lui adjoindre une excroissance provenant d’un ancien cadavre de iMac) ; mon véhicule utilitaire ne l’est plus ; j'ai un budget, livre, pas un budget vroum-vroum.  Bref, something, somewhere, went wrong. Comme il est dit dans Fight Club, non seulement Dieu existe mais en plus il ne t’aime pas.
Eh bien, vous savez quoi ? Ce retard (sine die) s’avère une aubaine. Car il m’a permis d’accéder à ma boîte aux lettres à l’heure où j’aurais dû être à 203,32 kilomètres de Paris – et là, ô divine surprise, je trouve, somptueuse offrandes des éditions Viviane Hamy (merci Sylvie !), deux ouvrages de Gonçalo M. Tavares : Monsieur Swedenborg et les investigations romanesques, et Un homme : Klaus Klump & La machine de Joseph Walser.
Je remercie donc toute l’équipe de Citroën ainsi que Pablo Picassio pour ce contretemps. Voilà. C'est tout ce que j'avais à dire. (Je pars donc à pied, en tirant une remorque pleine de livres, comme au bon vieux temps.) (Mais vous vous en foutez, vous êtes en train de regarder France-Allemagne.)
Adieu ———— 

S'absenter silence: Le Clavier Cannibale te dit au revoir et ne sois pas sage


Comme chaque année, Le Clavier Cannibale s'interrompt, corps et esprit, avant même de pouvoir apaiser le flot des pensées qui mènent à la joie de la chair.
Oui, comme vous le savez, se ressourcer ne veut pas dire se tripoter le bigorneau, cela serait même le contraire. La méditation c'est avant tout arrêter de penser pour effectuer l'ouverture du cœur, envoyer de l'amour à tous les humains qui souffrent, c'est ce que l'on peut faire de mieux et de plus efficace pour eux. Car l'Autre existe, hélas, il est le miroir de celui que je vois en moi quand je me retourne pour mieux saisir le reflet de mon altérité au moment de réajuster mon putain de nœud de cravate. Amen.

(…)

Bon, visiblement, ce blog a besoin de repos.

Demain matin, à l'heure où vous faites ce que vous savez faire le mieux, je serai dans ma campagne, région rurale mais néanmoins campagnarde, hirsute quoique herbue (la région, pas moi), prolixe en menthe et pivoines, riche en orties et limaces, où chaque soir à la vesprée le naïf chevreuil vient me manger dans la main, âpre compagnon promu au gigot.


 
Ce blog te remercie de votre assiduité. Et tient à te témoigner, sinon sa gratitude (faut pas déconner non plus), du moins sa reconnaissance de caractères.


Voilà pourquoi, avant de nous télétransporter ailleurs quelques semaines, nous tenons à t'offrir ce poème de notre poète préféré of all times::: j'ai nommé le grand, l'incontournable, le fabuleux Maurice Carême – hop, musique:::


"Bien que je sois très pacifique,
Ce que je pique et pique et pique,
Se lamentait le hérisson.
Je n'ai pas un seul compagnon.
Je suis pareil à un buisson,
Un tout petit buisson d'épines
Qui marcherait sur des chaussons.
J'envie la taupe, ma cousine,
Douce comme un gant de velours
Émergeant soudain des labours.
Il faut toujours que tu te plaignes,
Me reproche la musaraigne.
Certes, je sais me mettre en boule
Ainsi qu'une grosse châtaigne,
Mais c'est surtout lorsque je roule
Plein de piquants sous un buisson,
Que je pique et pique et repique,
Moi qui suis si, si pacifique,
Se lamentait le hérisson."
Rendez-vous donc début septembre sur ce blog qui fera pour l'occasion peau neuve, avec  des tas de nouvelles rubriques (cruauté culinaire, bricolage sous l'eau, buzz mondain, astuces sexuelles, prières inutiles, cuisiner les animaux, athlétisme et spermophilie, cours d'informatique médiévale, etc.).


(Au revoir. Ndt)




jeudi 3 juillet 2014

Ce qu'Artaud cogne (encore)

L'histoire éditoriale des "œuvres complètes" d'Antonin Artaud aura été à l'exemple du corps sans organe du Mômo: balbutiée sauvée torturée exilée libérée désossée. Quand, en 2011, les éditions Gallimard proposent au lecteur les Cahiers d'Ivry (février 1947 – mars 1948), on sent bien qu'il faudrait un livre entier pour raconter ce que fut la mise en livres du travail éclaté de cet écrivain qui subit la langue comme d'autres la torture. L'édition des œuvres d'Artaud – qui n'est, hélas, pas achevée – témoigne d'un combat titanesque entre plusieurs instances:

• celle des éditions Gallimard qui se lancèrent dans une entreprise improbable ;

• celle, encore plus exemplaire et non moins têtue, de Paule Thévenin, qui seule fut capable de gérer, au graphème près, la masse d'écrits que laissait Artaud;

• celle, ingérable, des héritiers sanguins et sanguinaires qui préférèrent le procès à l'empathie et firent de Thévenin la Méduse d'une œuvre qu'ils étaient incapables de contempler en face;

• celle, surtout, d'une œuvre manuscrite et insatiable, concrétisée au crayon cassable sur du rare papier réglé au fil d'années d'asile privé du monde, dans la strate mâchée, au fil des ratures et remords.

Rarement "œuvre" aussi n'aura subi autant d'avatars. D'autant plus qu'elle n'a jamais été conçue en tant que telle, puisque brisée, parsemée, produite – souffrance sur souffrance –, par un homme qui avait d'autres démons à combattre que les architectes de sa non-œuvre à venir, à commencer par soi, et ne confiant le déchiffrement de ses centaines de cahiers de guerre et de disettes qu'à une femme élue entre toutes, Paule Thévenin, qui œuvra des décennies dans l'ombre, sans cesse répudiée par des héritiers qui eux n'avaient que le sang et le nom pour pallier leur inconnaissance de cet intolérable "ombilic des limbes".

Quiconque (de jeune) tomberait (hasard) aujourd'hui sur les Cahiers d'Ivry – et n'aurait jamais lu Artaud – serait sûrement perdu – et ne tomberait sûrement pas dessus, vu que chaque volume coûte 38 euros (mais les autres tomes sont moins chers, et puis les bibliothèques ça existe, hein, alors, du nerf).
Certes, le trajet menant du tome 1 à ce tome quasi trentième est tel qu'il exige un déportement perpétuel. Un volume de poésie/gallimard peut suffire de déclencheur, aussi. Il est même possible qu'un lecteur vierge tombant sur ces deux tomes venant après plus de trente ans d'éditoriales errances, trouve ici de quoi mourir à soi, vivre en lui et renaître autre – qu'il lise seulement ces lignes et peut-être se réinvente (comme je le fis il y a trente ans six mois douze jours sept heures onze minutes vingt secondes ):
"Or je ne suis pas du monde fluidique
du tout
Je suis le monde détonnant
de l'invisible pur,
force qui ne se voit, jamais
et qui est corps
et dont le résultat est un
autre corps
et que j'ai pointé par le
en dessus le déchiquetage
des limbes et de l'enfer."
Toi qui lis ceci, toi qui peut-être n'a jamais rien lu (vraiment) d'autre, n'hésite pas. N'hésite jamais. Pointe par (ou en dessus) le déchiquetage des limbes et de l'enfer, tu verras, ça te fera, à la longue, du bien. Ou du mal. Mais ça te fera, et te faire est ton souci.


mercredi 2 juillet 2014

Pape, ô cible

Hélas, Sarkozy n'est pas le seul à intéresser la justice. Voilà que le dessinateur Plantu se retrouve au tribunal correctionnel suite à un dessin montrant le pape Benoît XVI sodomisant un enfant – un moyen graphique, selon lui, de dénoncer le silence au sein de l'Eglise face aux actes de pédophilie.
Hélas, ça n'a pas fait sourire et réfléchir tout le monde, puisque l'Alliance générale contre le racisme et le respect de l'identité française et chrétienne (Agrif), poursuit Plantu pour ce dessin (publié le 22 mars 2010 sur le site du dessinateur et repris le 3 avril suivant par Le Monde Magazine). Jusque-là, rien que de très normal. Je dessine, tu réagis, et ce qui est choquant parfois choque. Mais ce qui ici est intéressant c'est le motif invoqué par l'Agrif. Car pour l'Agrif:
"Ce dessin a pour objet et pour effet d'inciter au rejet et à l'hostilité envers les catholiques."
Quel incroyable pouvoir ont les images ! Vous dessinez un type en soutane en train d'enculer un enfant (oui, parce que le prendre en photo; c'est plus délicat, bien sûr) et hop, voilà qu'on vous accuse de vouloir abroger la chrétienté. Imaginez: vous n'avez aucune idée précise sur la religion et la pédophilie (hein?), et paf, vous voyez Ratzinger s'enfiler un petiot (oh!), et re-paf vous détestez tous les catholiques (na!). Ils sont hyper sensibles, à l'Agrif. On se demande quelle sera leur réaction quand ils apprendront que la pédophilie existe aussi au sein de l'Eglise. Il faudrait peut-être leur faire un dessin, non?

Les maximes de Beckett: quand Godot bouffe Chamfort

Cette semaine, vous l'aurez peut-être noticé [achtung, anglicisme!], c'est non pas ravioli mais poésie sur Le Clavier Cannibale. A l'heure où les journeaux  (ça fait un bien fou de l'ortografier ainsi, je vous assure), vont vous matraquer avec des conseils du genre les "dix livres de l'été", les "romans de l'été", la "fiction au soleil", du "récit plein la plage", etc., on s'est dit qu'on allait se cantonner aux vers, terrasse oblige.
Parlons donc de Beckett. Qui est poète, à sa façon, c'est-à-dire dans la sédition de la traduction. On a déjà parlé ici de ses traductions de Rimbaud et d'Apollinaire. Le Bateau ivre et Zone – rien que ça. Mais Beckett a également traduit Eluard et… Maxime Chamfort. Pardon: Sébastien Chamfort. [C'était juste pour voir si vous suiviez…] Beckett traduisant Chamfort?
On ne peut pas dire que l'auteur de Molloy soit franchement du côté de la maxime. Rien de plus étranger à Beckett que la formule, même s'il privilégia très tôt le français à l'anglais qu'il ne pouvait plus sentir (donc plus trop écrire). Car notre franchissime Chamfort, c'est de l'équation, du witz cadencé, élégant à souhait, légèrement pavané, une façon d'écrire de à la fois de haut et de côté, la concision cultivée à la façon d'un prépuce négligemment pincé, la phrase vécue tel un nœud de cravate but with chanvre. 
Question: que peut bien faire Beckett de Chamfort? Sinon le pulvériser, le moudre et nous en saupoudrer? Prenez cette maxime:
"Quand on soutient que les gens les moins sensibles sont à tout prendre les plus heureux, je me rappelle le proverbe indien: 'Il vaut mieux être assis que debout, couché que assis, mort que tout cela.'"
C'est sûrement profond mais l'immédiateté du propos doit se noyer, dans les salons, dans de fats gloussements. Beckett, lui, est indien; donc kafkaïen : il n'entend que ce qu'il sent trembler sous le sol, et traduit par:
"Better on your arse than on your feet,
Flat on your back than either, deader than the lot."
Grosso modo: "mieux sur ton cul que debout, à plat qu'autrement, plus crevé que les autres." Comprende? Hum. Que se passe-t-il ? Est-ce cela, traduire? Oui/Non. Mais encore? Prenons un autre exemple. Quand Chamfort écrit:
"Quand on a été bien tourmenté, bien fatigué par sa propre sensibilité, on s'aperçoit qu'il faut vivre au jour le jour, oublier beaucoup, enfin éponger la vie à mesure qu'elle s'écoule.
(autrement dit: si t'en as chié, laisse pisser)
Beckett réplique (il traduit, mais en fait, il réplique:)
"Live and clean forget from day to day
Mop life up as fats as it dribble away."
Comment traduire ça?  J'essaie: "Vis et passe l'éponge / absorbe au jour le jour la vie / à mesure qu'elle s'égoutte." Sûrement raté, vu que je ne sais pas encore comment vaciller entre chamfortien et beckettois. Mais bon, ce que fait Beckett, ce n'est pas tellement traduire une pensée par une autre, mais du discours par de la poésie. De l'articulé par du rythme. Il met en vers et démembre en sens. Il prend Chamfort et l'arrache salon où ce dernier fait tapisserie pour le diffracter avec une boule à facette – et viva el DJ.
Chamfort, concentré, donc, entonne:
"Vivre est une maladie dont le sommeil nous soulage toutes les seize heures. C'est un palliatif; la mort est le remède."
Beckett, écœuré mais chaloupeux, y va de son hallucinant:
"sleep till death
healeth
come ease
this life disease"
C'est un peu comme si vous traduisiez : "Longtemps je me suis couché de bonne heure" par "too drunk to fuck", mais avec un peu plus de subtilité phonique. Comme si vous aviez bouffé shakespeare et bu joyce. Et voilà Beckett se découvrant Beckett tandis que nous redécouvrons Chamfort à la limite de Godot, au point d'imaginer qu'un distique aussi sec que:
"how hollow heart and full
of filth thou art"
puisse décemment se traduire en français du dix-huitième siècle par:
"Que le cœur de l'homme est creux et plein d'ordure."

mardi 1 juillet 2014

Le monde, ce magasin de porcelaines

Comme tout le monde, je raffole des informations incongrues, car elles nous rappellent que non seulement nous sommes mortels mais qu'en plus c'est drôle. Bien sûr, il est rare qu'elles soient du niveau littéraire d'un Fénéon ou d'un Chevillard, mais bon, au train où vont les choses, Google Actualités sera peut-être un jour compilé et publié par Gallimard.

Tout ça pour dire que Dumbo a définitivement cessé d'être cool. Si vous suivez l'actualité, vous êtes peut-être au courant de l'affaire de d'éléphante tueuse de Seine-et Marne. Eléphante par ailleurs maltraitée – et pour maltraiter un éléphant, ma foi, je suppose qu'il faut avoir la main sacrément leste. Même autrefois, le nombre de tyrannosaures maltraités ne devait pas être très impressionnant.

Bref, c'est moins l'info qui interloque que sa formulation, et en particulier celle qu'on trouve sur le site lci/tf1:
"Une amende de 800 euros, dont la moitié avec sursis, a été requise lundi à Meaux contre le directeur d'un cirque dont l'éléphante Tanya avait tué un octogénaire dans un village de Seine-et-Marne, accident rarissime."
Pour tout vous dire, je trouve plutôt rassurant le fait qu'un éléphant tuant un octogénaire soit de l'ordre du rarissime (d'un coup de trompe, est-il précisé, alors que la victime jouait tranquillement à la pétanque). Imaginez un instant que ça ne soit pas rarissime. Brrr. On n'oserait même plus sortir de chez soi. Genre: Mais qu'est-ce qu'il fiche, Robert, il est vingt heures passé, d'habitude il est toujours à l'heure, j'espère qu'il ne s'est pas pris un coup de trompe. (A la fois, maintenant, vous savez que pour 400 euros vous pouvez recourir aux services discrets d'une pachyderme pour régler cette histoire de viager qui vous fait souci…)

Corrigez-moi si je suis mauvais

La traduction étant ce qu'elle est, et fort heureusement n'étant pas ce qu'elle n'est pas, il arrive parfois que des bipèdes se méprennent sur ce qu'elle pourrait être. J'ai reçu hier un mail étrange, dans lequel une entité indéfinissable (mais certainement pas vénusienne) m'offre ses services pour mener à bien la transformation d'un texte en un autre. Le genre de mail auquel on a presque envie de répondre: C'est gentil mais merci on a déjà commandé. Pourtant, l'entité semble nantie d'une bonne volonté à toute épreuve et bardée d'exigences. Je vous laisse en juger par vous-même :

"Si vous avez déjà eu le sentiment que certaines traductions laissaient à désirer, sur le fond ou sur la forme, la prestation de Fast for Word, positionnée sur le créneau des traductions de très grande qualité, est susceptible de vous intéresser puisqu'elle inclut :

- un travail rigoureux d’adaptation et de documentation afin de communiquer à vos lecteurs toutes les nuances et subtilités de la langue source.
- la reconstruction syntaxique de votre document pour l’adapter aux spécificités de la langue cible.
- la recherche des incohérences et répétitions dans le texte.
- l’homogénéité de la nomenclature, afin d’assurer la cohérence des choix de traduction ou orthographiques sur l’ensemble du texte (ex. : « clé » ou « clef »).
- l'harmonisation typographique (guillemets anglais ou français, accentuation éventuelle des capitales, etc.)
- la prise en charge la relecture de la traduction pour une orthographe et une grammaire irréprochables."

Ça fait rêver, non? J'hésite presque. Cette histoire de reconstruction syntaxique adaptée aux spécificités de la langue cible est quand même hyper séduisante. Et ce truc consistant à homogénéiser la nomenclature est carrément bandant. Quant à l'harmonisation typographique, on frôle l'orgasme. Mais il y un détail qui me gêne et, accessoirement, me turlupine: suis-je vraiment prêt à faire appel à une entité qui est "positionnée sur le créneau" des traductions de très grande qualité? J'essaie de visualiser un créneau, je me concentre mentalement pour que le verbe "positionner" prenne tout son sens, puis je tente, au prix d'un effort mental quasi musculaire, de concevoir ce positionnement sur un créneau. Rien. Je bloque. Et puis franchement : Fast for Word ?! Euh. Is it some kind of joke?
Je suis quelqu'un d'extrêmement consciencieux. Non seulement je fais attention à la mention de la date limite sur les produits alimentaires mais en plus je prends soin de les manger à minuit le jour de leur expiration pour voir ce qui va se passer. C'est un exemple.
Je suis donc allé sur le site de mes nouveaux amis fastforward, et là je lis ceci:
"Au fond, avez-vous réellement besoin d’un tra­duc­teur pro­fes­sion­nel ? Pourquoi ne pas faire appel à un colla­bo­ra­teur qui « se dé­brouille » en anglais, ou com­prend « glo­ba­le­ment » le sens d’un texte écrit dans la langue d’Heming­way ? Peut-être connais­sez-vous quel­qu’un qui a sé­jour­né aux États-Unis ? Qui regarde les films en VO non sous-titrée ? Ou dont la tante est aus­tra­lienne ?

Confier une traduction à une personne de votre en­tou­rage – ou à un service de TAO – est certes moins oné­reux, mais faire l’éco­no­mie d’un vrai tra­­duc­­teur risque d’impac­ter la qua­lité de vos docu­ments.

Parce qu’on ne s’improvise pas traducteur (tout comme il ne suffit pas de savoir écrire son nom pour se dire écri­vain), l’im­­pres­­sion d’ama­­teu­­risme qui se dé­gage d’un texte mal tra­­duit se ré­per­­cute aussi sur l’image d’une entre­prise et nuit à sa cré­­di­­bi­­lité."
Ouf. C'est bien ce que je pensais: il s'agit d'un gag robotique. "Impacter la qualité": aucun traducteur ne dirait un truc pareil. Aucun être humain, d'ailleurs. Me trompè-je ?