vendredi 21 novembre 2014

Quand Colmar se livre

Je serai ce week-end à Colmar, à l'occasion du 25ème Salon du Livre (de Colmar). Je participerai là-bas à une rencontre le samedi à 13h (d'une durée de 46 minutes et vingt-trois secondes) avec Patrick Raynal, sous la modération de Michel Abescat (Télérama). Sinon, le reste du temps, je serai derrière une table et je signerai à tour de bras, vous pensez bien. J'aurai aussi la chance de voir quelques-uns des trésors conservés à la Bibliothèque de Colmar (en face de Monoprix, place des Martyrs, ça ne s'invente pas) et surtout de participer à une "présentation nocturne" du Retable d'Issenheim et de la Vierge au buisson de roses, actuellement abrités dans l'Eglise des Dominicains, place des ibidem, sous la conduite de Pantxika De Paepe (dieu, quel nom magnifique!), conservatrice en chef du musée Unterlinden.
Je ne serai heureusement pas seul à ce Salon. D'autres écrivains ont accepté l'invitation. Je pourrais donc y croiser, voire converser avec eux: Alexandre Jardin, qui a écrit paraît-il une "histoire d'amour passionnée et entravée, pleine de rebondissements"; Serge Joncour (qui me fait rire dès qu'il prend l'air inspiré, parce qu'on sait tous les deux qu'il va dire très sérieusement une énormité); pas Guy Marchand (il a annulé, d'ailleurs sur le site web du salon sa notule est barrée, ça fout les jetons); Olivier Rolin (dont je ferais bien de lire le dernier livre); Sepulveda dont tous les livres sont des best-sellers mondiaux, ce qui impose le respect et fait rêver de façon sonnante et trébuchante; et surtout Hervé This, co-créateur de la gastronomie moléculaire (la science qui explore les mécanismes des phénomènes qui surviennent lors des opérations culinaires) et de la cuisine moléculaire (cette forme de cuisine rénovée, modernisée), Hervé This qui, je le rappelle, est à l'origine de la prochaine grande tendance culinaire : la cuisine note à note; Nicolas Mathieu, qui a publié un roman intitulé Aux animaux la guerre, un polar dans lequel je mettrais bien les yeux. Il y aura aussi Alex Capus, qui a un an de plus que moi, ouf.
Autres rencontres envisagées: le bretzel, l'agneau pascal, l'anguille, l'asperge, l'eierküche, l'estomac de porc farci, la brioche tressée, la carpe à la juive, la chrischstolle, la confiture d'églantine, la fondue au munster, la moricette, la palette à la diable…
Bref, si tu es (ou vas) à Colmar, passe me voir, on parlera encre et cuisine.

jeudi 20 novembre 2014

Near Death Experience

Sur Twitter, on a pu lire récemment ce tweet signé Bernard Pivot:
"Il serait intéressant de demander, non pas aux écrivains les mots qu'ils préfèrent, mais aux mots leurs écrivains préférés."
Du coup, nous sommes allés enquêter. Nous avons interrogé les mots, lesquels ont eu l'obligeance de nous répondre.

Nous: Bonjour, les mots. Quels sont vos écrivains préférés?
Les mots: Sartre.
Voilà. Sinon, je crois que la série Walking Dead n'est pas finie.

Il faut sauver le soldeur Foenkinos

Vous êtes peut-être quelques-uns à avoir lu le papier honteux qu'a écrit le journaliste David Caviglioli sur le roman de Foenkinos, Charlotte. Comme vous, si vous l'avez lu, j'ai été choqué par le procédé et la bassesse de l'attaque. Que Monsieur Cavigliolo n'aime pas le livre de Foenkinos, c'est son droit, mais qu'il le descende de façon aussi péremptoire, sans argumenter, c'est lamentable. Par exemple, il reproche à l'auteur d'être incapable de la moindre poésie. Foenkinos a décidé de solder la prose pour mieux racheter la poésie: rien que cela est digne d'un peu de dignité.

C'est ne plus savoir lire. Il suffit de se plonger à corps perdu dans la première page du livre pour en avoir la preuve contraire. Voici le vers 11:
"Leur mère est plus douce."
Ce vers de cinq pieds est d'une grande richesse polysémique, car on y entend comme en délicat filigrane l'expression douce-amère, ce qui n'est pas le moindre de ses mérites. Oui, car l'art de Foenkinos, cet écrivain littéralement habité par la langue, est à traquer, torche à la main, dans les nuances, les subtilités, et aussi la nuance des subtilités. Le paltoquet Caviglioli parle à un moment du "souffle court" de Foenkinos. Là encore, il ne sait pas lire, et s'il avait été un peu plus loin il aurait pu se faire une idée plus juste de la phrase foenkinienne, tout en élan et majesté, proche des vastes foulées d'un Claude Simon:
"Elle avance maintenant la culpabilité au cœur."
Période ample, ryhtmique, presque solaire, et qui a un je ne sais quoi de modianesque, en plus de comporter cette audace sémantique: on y parle en effet d'"avancer une culpabilité". Image forte. La culpabilité, comparée à une somme d'argent qu'on prête. Plus loin, Caviglioli, qui n'est plus à une bassesse près, ose cette affirmation grotesque: "Foenkinos n'a rien à dire." Tsss. S'il avait pris la peine de lire le début du Chant III, il aurait compris que c'est tout le contraire:
"La guerre s'enlise, paraît éternelle.
C'est une boucherie dans les tranchées."
Il était temps de dénoncer ce carnage qu'est la guerre, et de le dénoncer poétiquement, qui plus est en jouant sur la profondeur des mots et la versatilité des sens. Le verbe "enliser" préfigure la clausule du vers suivant; "tranchée", et le mot "boue" semble rugir tel un palimpseste rageur dans le mot beau, fort et puissant de "boucherie". Même Florian Zeller n'avait pas poussé la dénonciation des horreurs de la guerre que se mènent les hommes avec des armes qui tuent aussi loin (on a tous en mémoire cette phrase lapidaire de La Jouissance: "Verdun’, ce seul mot fait frémir d’horreur.").

Enfin, Caviglioli traite Foenkinos d'inventeur du "roman touristique". Comme c'est fin, comme c'est malin! Pourtant, rien de touristique chez Foenkinos, on est plutôt du côté de l'épique, pas très loin parfois de Maurice Carême, par exemple quand l'auteur dit: "C'est un soir si froid de novembre." Camper une saison et une heure de la journée avec un octosyllabe parfaitement cadencé, voilà qui force le respect.
Bref, je voudrais mettre en garde ce journaleux arrogant contre de tels odieux laminages. Il faut savoir lire avant de critiquer, mon cher Caviglioli, savoir écouter la "petite musique" de la phrase avant de persifler. Charlotte est un grand roman en vers. La preuve, il a eu deux prix.

mercredi 19 novembre 2014

Des chiffres et parfois des lettres

En France, on traduit beaucoup, et dans ce "beaucoup", les auteurs nord-américains occupent une place importante. Mais qu'en est-il dans l'autre sens? Si l'on prend les douze derniers mois écoulés, on constate qu'environ 450 livres étrangers ont été traduits en anglais aux Etats-Unis. Sur ces 450 livres (qui ne sont pas tous des fictions), figurent une cinquantaine d'auteurs français.
Sur cette cinquantaine, hormis quelques "valeurs sûres" comme Robbe-Grillet, Henri Michaux, René Char, Victor Serge, Jean Echenoz, Pierre Michon, Yves Bonnefoy on notera la présence de quelques poids-lourds, parmi lesquels  Delphine Le Vigan, Christian Bobin, Michel Déon, Pierre Lemaître, Gregoire Delacourt, Marc Levy, Sork Chalendon, Marc Dugain, E.E. Schmitt.
Viennent ensuite quelques auteurs de qualité, qui ont élargi leur lectorat et dont les ventes sont en progression constante dernières années, comme Carole Martinez, Maylis de Kerangal, Mathias Enard, Lola Lafon, Julia Deck, Eric Chevillard. Qui d'autre? Eh bien, notons les regrettés Pascal Garnier et Edouard Levé, un poète oulipien (l'excellent Frédéric Forte),  Hélène Cixous, Hadrien Laroche, Pierre Senges (voilà qui réchauffe le cœur), Jean Teulé, Sophie Loubière, mais aussi Slocombe, Daeninckx…

Cinquante sur quatre cent cinquante, c'est pas mal, dira-t-on. Et sur ces cinquante, on peut au moins compter une quinzaine d'écrivains dignes de ce nom (tout ça est bien sûr très subjectif, mais je ne vais pas gaspiller vingt lignes pour expliquer pourquoi Pierre Senges est plus intéressant que Marc Dugain, même si bien sûr ça peut avoir son intérêt…). Donc, disons quinze sur quatre cent cinquante. Précisons que sur ces quinze auteurs, plus d'une dizaine ont remporté de beaux succès de librairie ici, et ont donc pu être remarqués outre-atlantique, par des éditeurs ou des agents, en raison de leurs ventes ou de la presse élogieuse qu'ils ont récoltés.

Il paraît en France chaque année environ 35 000 nouveautés. Quinze bon livres traduits en anglais sur trente-cinq mille, ça nous fait quand même du 0,004 %. Champagne! Ou mousseux…

Le monde et ses tentacules

"J’enviais les autres, hermétiquement enfermés dans leurs mystères, loin de la tyrannie des objets. Ils vivaient prisonniers sous leur pardessus et manteaux. Aucun élément extérieur ne pouvait les terroriser et les vaincre, et rien ne pénétrait leurs prisons merveilleuses. Alors qu’entre moi et le monde, il n’existait aucune séparation. Tout ce qui m’entourait m’envahissait de la tête aux pieds, comme si ma peau avait été criblée de trous. L’attention, très distraite d’ailleurs, avec laquelle je regardais les choses n’était pas le simple fruit de ma volonté : le monde prolongeait naturellement en moi ses tentacules ; j’étais traversé de but en blanc par les milles bras de l’hydre. Force m’était de constater que le monde était tel que je le voyais, jusqu’à l’exaspération, et que je ne pouvais rien y changer."


(extrait de Aventures dans l'irréalité immédiate,
de Max Blecher,
à paraître le 5 janvier aux éditions de l'Ogre –
traduit par Elena Guritanu)

mardi 18 novembre 2014

Les allongés et la comédie des hommes valides (sur Virgile, Broch et Starr)

Je vous ai parlé il n'y a pas longtemps de Jean Starr Untermeyer, la traductrice américaine de La Mort de Virgile, le roman d'Hermann Broch. Dans ses mémoires parus en 1965 et encore inédites en français, Private Collection, elle consacre un chapitre entier à Broch, chapitre intitulé "Midwife to a Masterpiece", autrement dit: sage-femme d'un chef d'œuvre. De toute évidence, Jean Starr Untermeyer fut davantage pour Broch et son Virgile qu'une sage-femme, car non contente de veiller sur la mise au monde de ce livre, elle en accompagna indéfectiblement la terrible gestation pendant des années. Sentant dès le début de leur rencontre qu'il lui faudra devenir, sans doute, une "Mädchen fur alles" – une bonne à tout faire –, elle est celle qui, d'emblée, et très concrètement, permet à Broch d'écrire : en un coup de fil elle réussit à remettre la main sur la machine à écrire que l'écrivain a égarée à sa sortie de la gare.

Cet étrange duo, qui fait l'économie de l'amour et investit peu dans l'amitié, a alors cinquante-deux ans, même si Jean confesse qu'elle voit en ce pâle Allemand son aîné:
"Un errant, dont les qualités requéraient de ses disciples qu'ils le suivent dans sa quête, même si celle-ci devait les mener dans d'arides déserts ou sur des sommets gelés. Broch, fût-il prophète, appelait les extrêmes."
Jean Starr Untermeyer n'a alors traduit qu'un peu de poésie et une biographie de Schubert. Broch teste son endurance avec des vers de Beer-Hofmann avant de lui confier son grand œuvre. Il lui demande d'abord de se faire la main sur les "élégies" qui constellent son roman encore en cours – celles qu'il a écrites lors de son séjour à la prison d'Altaussee après que les Nazis l'ont arrêté. L'essai est concluant. Mais Jean doit subir une opération assez lourde. Elle garde le lit de longues semaines, "les jambes comme cimentées au matelas". Elle connaît alors une expérience étrange: privée de toute énergie, elle s'interroge sur le sentiment d'unité qu'elle éprouve dans ses aspirations (pour la poésie, la musique). Elle rapportera ce conflit à Broch, qui lui dira:
"Oui, c'est ça mourir. Vous le comprendrez quand vous aurez lu Le Virgile."
"Le Virgile": c'est ainsi que Broch appelle son livre. Comme s'il voulait dire: le vigilant.

Jean Starr Untermeyer se consacre très vite, et de plus en plus, à la traduction du roman de Broch. Sa méthode? Musicale. Acharnée. Têtue. Mais d'autres maux la rattrapent. Elle souffre bientôt d'un herpès zoster. Une fois de plus, elle doit rester alitée. Elle manque y perdre la vue. Rétablie, elle reprend le travail, s'abîmant dans cette traduction qu'elle définit ainsi magnifiquement: "une aventure en empathie". Qu'elle mènera à terme.

En 1947 et 1948, Broch est par deux fois accidentés – fracture du bras gauche, puis fracture de la hanche. Les jambes dans le plâtre, reliées pas deux montants de bois, il est obligé de passer de nombreux mois dans un fauteuil inclinable. Une attaque le terrasse au début de 1951; il meurt peu après, fin mai.

Relisons le début de La Mort de Virgile? On y voit le poète latin, l'auteur de L'Enéide, "rivé à la couche installée pour lui au milieu de navire", "paisiblement étendu", "fragile marchandise", "un malade" qui s'interroge une dernière fois:
"[…] devait-il être entraîné à nouveau dans la comédie douloureuse des séductions insensées de la vie; lui, un allongé, devait-il être entraîné à nouveau dans la comédie des hommes valides? […] [Ils] ne savent pas que se coucher pour l'amour, c'est se coucher pour mourir: mais un allongé définitif le sait […]."
La comédie des hommes valides: peut-être est-ce le destin des "allongés" de s'en méfier, eux qui pourtant demeurent invisiblement verticaux dans leur passion, leur patience – leur patiente et passionnée souffrance.
__________
Jean Starr Untermeyer, Private Collection, a personal reminiscence of some of the more important literary figures in the early half of the century, NY, Alfred Knopf, 1965 [le chapitre sur Broch occupe les pages 218 à 277]
Source de la citation française: Hermann Broch, La Mort de Virgile, traduit de l'allemand par Albert Kohn, Gallimard, 1955

lundi 17 novembre 2014

Yéti Submarine: Mercuri en eaux doubles

Froide est la guerre, mais plus froides encore les panses anonymes des abysses. Il y évolue d'étranges krakens de fer aux rivets chantants, des boîtes noires à écailles que viennent caresser les dernières sirènes du monde. On y trouve même des êtres de simulacres, pourtant véridiques. Et avec un peu de chance, par temps clair, on pourra y croiser Alvin, un néo-bathyscaphe dont Alessandro Mercuri retrace la carrière mouvementée dans les années 60.

Reprenons. Le dossier Alvin – enquêtes, archives, photographies, neuvième volume de l'excellente collection suisse Re:Pacific, joue le jeu instable de l'enquête enchantée, et le joue avec intelligence, virtuosité et liberté. Campant les Etats-Unis de la Guerre froide et établissant des liens entre la sécurité intérieure et le mirage hollywoodien, Alessandro Mercuri nous entraîne, au gré de vignettes truquées et de photos doublées, dans les eaux troubles du fantasme (sub-)atomique. Tout commence quand est interrompue brutalement la projection de Docteur Folamour de Kubrick. Il s'est passé quelque chose à Dallas: la cervelle présidentielle a explosé; la bombe de Strangelove est aussitôt désamorcée. Ce dysfonctionnement, Mercuri en fait un des nombreux disjoncteurs de son enquête. Il épaissit les mystères, brouille les pistes, réveille les chimères. On suit les péripéties d'Alvin dans un monde vu comme à travers une vitre gelée: gelée par les secrets, l'information distordue et la fantaisie de l'auteur. 

Le 17 janvier 66 a lieu un accident atomique connu sous le nom de catastrophe de Palomares. Une bombe finit au fond de l'océan, et c'est l'ami Alvin qui la retrouvera après soixante-quinze jours de traque. Alvin permettra également de découvrir d'étranges spécimens de vertébrés et d'invertébrés. Alvin est un virus. Un explorateur. Une boîte à musique. Alvin est la navette que promène l'auteur sur la trame océane de son enquête à retardement. Le texte de Mercuri profite de ces deux pôles – menace atomique, exploration des grands fonds – pour faire balbutier la légende et l'histoire. Il sera ainsi question du tournage du clip des Village People, In The Navy; du dragon de mer feuillu, "merveilleuse et gracieuse créature que celle qui, dans toutes les fibres de son être, simule sans savoir qu'elle simule"; d'un narval lanceur de pieuvre qui inquiète Cervantès; de l'île Argus qui n'existe pas mais est très utile; d'une "femme hâlée de lumière, au ventre nu, virginale et bikini d'étincelante blancheur"; d'un crustacé décapode qui est peut-être la chose en "soie" [sic]…

Tout est vrai, même le songe. Mercuri fait rêver l'histoire secrète les grands fonds, agitant le hochet qu'est Alvin pour mieux subjuguer nos consciences intriguées. Question: "Est-ce un mirage miroitant à la surface de la mer allée avec le soleil?" (p. 63) La réponse, comme s'en apercevra le lecteur, est amplement diffractée dans ce poème stimulant et envoûtant qu'est Le dossier Alvin.
_______________
Alessandro Mercuri, Le dossier Alvin, coll. Re:Pacific, Editions art&fiction, 22€50

vendredi 14 novembre 2014

Il était une fois dans l'Ogre

Pendant longtemps, disons au cours de la période pré-pompidolienne et post-Clovis, l'ogre était une sorte de brute épaisse avec un sanglier en guise de barbe, doté en outre d'un appétit qu'il ne faisait pas bon croiser à la sortie de la communale. Il buvait du mauvais whiskey, s'essuyait les babines avec des moutons et arpentait la campagne comme si c'était un paillasson. On le craignait, on l'évitait – et quand on le croisait, on se signait en pleurant avant de finir dans l'un de ses quatre estomacs. Seuls les amateurs de contes le prenaient vite fait bien fait en photos. Mais ça c'était autrefois. Désormais l'ogre n'est plus ce rustre affamé. Désormais, l'ogre est un… éditeur.

Je m'explique (j'aime bien m'expliquer, c'est plus facile que d'expliquer les autres). Il était une fois deux êtres humains répondant aux noms respectifs de Benoît Laureau et Aurélien Blanchard — non contents d'être amis, jeunes, beaux et intelligents, ce sont des passionnés. Benoît est un fou de cuisine et Aurélien serait prêt à tuer pour jouer au baby-foot. Comme si ça ne suffisait pas, ils ont décidé de créer les éditions de l'Ogre, ce qui n'est pas seulement une bonne idée mais également une excellente idée. Et pour commencer en beauté, ils ont décidé de publier un des plus beaux textes au monde, je veux parler du méconnu mais sublime Aventures dans l'irréalité immédiate, de Max Blecher. Ce texte avait été publié dans les années 70 par Nadeau, et nos Ogres nous en proposent aujourd'hui une nouvelle traduction (d'Elena Guritanu), agrémenté d'un autre texte de Blecher, Cœurs cicatrisés.

Je vous reparlerai très bientôt du texte de Blecher, que j'ai préfacé – mais sachez que "de tous les textes rares, sombres et solaires, têtus et célibataires comme les machines grippées qui les engendrèrent, Aventures dans l’irréalité immédiate demeurera à jamais comme l’un des textes les plus inouïs qu’ait produit un jeune homme promu non à l’envol glorieux mais à la pétrification hurlante". Non mais.

En attendant, retenez l'inquiétante familiarité de cette notion: irréalité immédiate. Voici en effet comment les compères Laureau & Blanchard définissent leur "aventure" :
"Nous souhaitons défendre des livres qui mettent à mal notre sens de la réalité. Notre ligne éditoriale veut donc rassembler sous une même bannière une certaine littérature du glissement de la perception, de l’effritement ou de la saturation du réel, que nous appelons, en référence à Max Blecher, la littérature de l’"irréalité". Nous pensons à des auteurs comme Kafka, bien sûr, mais également Musil, Gombrowicz et Blecher pour les étrangers, ou Hardellet et Pons pour les Français, et dans un registre plus contemporain, à tous ceux qui entreprennent un rapport singulier à la réalité et à la langue, tels que Rodrigo Fresan, Antoine Volodine, Éric Chevillard, Juan Francisco Ferré ou encore Jacques Abeille."
Le livre de Blecher, auteur roumain mort à 29 ans et l'égal d'un Bruno Schulz, sortira chez l'Ogre le 6 janvier. Ceux qui n'en feront pas l'acquisition ont intérêt à savoir courir vite, c'est moi qui vous le dit. En même temps que ces magnifiques Aventures dans l'irréalité immédiate, l'Ogre publie le premier roman de Fabien Clouette, Quelques rides, dont on vous parlera bien sûr aussi.

Voilà, vous êtes prévenus. L'ogre est revenu parmi les hommes – mais cette fois-ci c'est vous qui allez le dévorer, livre après livre.

jeudi 13 novembre 2014

Baiser en direction de la stratosphère

"Pas dans le cul aujourd'hui": entre ces guillemets crépite un vers de Jana Černá, née en 1928 à Prague et morte en 1981 dans un accident de voiture. C'est par ce vers que débute le poème suivant, écrit le 21 décembre 1948 et adressé au poète et philosophe Egon Bondy:
« Pas dans le cul aujourd’hui / j’ai mal / Et puis j’aimerais d’abord discuter un peu avec toi / car j’ai de l’estime pour ton intellect. / On peut supposer / que ce soit suffisant / pour baiser en direction de la stratosphère. »
Et c'est ce vers qu'ont pris comme titre les éditons de la contre-allée pour une lettre de Jana Černá, adressée à Bondy, mais datée, elle, de 1968.

Fille de l'architecte avant-gardiste J. Krejcar et de Milena Jesenská - oui, la Milena de Kafka… –, Jana Černá évolue après guerre dans les milieux surréaliste, underground, où elle fait la connaissance, entre autres, d'un ami de Bohumil Hrabal: Egon Bondy. Unis par l'anti-conformisme contre le stalinisme, ils vécurent une passion qu'on devine mouvementée. Jana dilapida l'héritage familiale en très peu de temps, se maria plusieurs fois, eut cinq enfants, vécut dans la révolte… 

Pas dans le cul aujourd'hui, que publie en cette rentrée les éditions de la contre-allée, est donc une lettre, une longue lettre à l'aimé tapée furieusement à la machine, sans projet précis apparemment, sinon celui de parler, de parler librement dans une Tchécoslovaquie où la littérature passe avant tout par le samizdat et où l'emprisonnement est la seule réponse du pouvoir à la contestation. 

Dans la première moitié de la lettre, Jana Černá invite Bondy à opérer la fusion philosophie-poésie, à laisser s'exprimer la "puissance orgasmique" de la pensée, à cesser d'être complexé parce que la philosophie qu'il déploie ne serait pas assez sérieuse, rébarbative:
"S'il existe un espoir concret que tu produises un fruit mûr (et tel est bien le cas) alors c'est seulement à condition que ce fruit te comprenne tout entier, avec tes chaussettes, ton horreur des bibliothèques, ta barbe, ta bière, ta fantaisie, ton intellect, ta queue, tout ce qui se rapporte à toi." (p.41)
Peu à peu, les conseils laissent la place à une formidable déclaration d'amour. "L'ingénuité": par ce mot dont elle réinvente le sens, Jana décrit ce qu'elle éprouve pour Egon, ayant compris que sa relation au philosophe est "trop complète pour qu'on puisse y découper des morceaux comme dans un goulasch tendineux" (p.57). La lettre s'enfle alors d'une puissance érotique que plus rien n'endiguera, enragée par l'absence et par l'absence magnifiée, la langue devient un acte en soi, la charge d'un plaisir donné, reçu et partagé, la description sous le mode anaphorique (pourquoi ne puis-je pas…) d'un désir sexuel sous toutes ses manifestations, libéré des tabous et des convenances, performatif jusque dans ses audaces les plus crues. 

Haletante, transpirante, la phrase cherche à relancer sans cesse le plaisir que l'excitation ne saurait tarir dans la variation, faisant du plaisir une perpétuelle phrase à venir, dans un jeu à la fois "ingénu" et foutrement crucial, où le trivial active les sangs, où la surenchère affole la chair, puisqu'il importe à chaque instant de "livrer tout [son] corps à la dévastation de l'autre":
"S'il te plaît, c'est quoi, cette bêtise, pourquoi n'es-tu pas là? Qu'est-ce que c'est que cette connerie? Que je ne puisse pas t'embrasser maintenant, que je ne puisse pas m'étendre près de toi, te caresser, t'exciter et m'exciter par toi, que je ne puisse pas te sucer jusqu'à l'orgasme et te sentir entre mes jambes et rire ensuite avec toi parce que ta barbe empeste au point de donner une érection au contrôleur du tram qui poinçonnera ton billet?"
Si j'étais vous, je descendrais vite du tram pour entrer dans la première librairie venue afin d'acquérir cette lettre et d'en faire la lecture à voix haute à qui de droit.
________________
Jana Černá, Pas dans le cul aujourd'hui, traduit du tchèque par Barbora Faure, (éditions) la contre allée (-), 8,5€
A signaler également, toujours traduit par Barbora Faure, la réédition de Vie de Milena, chez le même éditeur, dans la collection la Sentinelle.
___________
[Photos: © Miroslav Tichy]

mercredi 12 novembre 2014

Gide, la daurade et les prix

Encore une bonne, une excellente, une faramineuse nouvelle:
"Le 18 octobre 2014 se sont réunis à 13 heures, au restaurant  La Méditerranée,  Place de l’Odéon à Paris, les membres du jury pour la création du  Prix de littérature André Gide."
Rappelons que ce restaurant propose en entrée des supions croustillants du littoral, sauce espagnole, chorizo et herbes fraîches (19€) et en plat une daurade royale laquée de miel, polenta crémeuse aux vieux parmesan (27 €). Je résume: fraîches les herbes mais vieux le parmesan. Mais concentrons-nous sur ce qui est vraiment frais dans ce prix pas encore vieux. En effet, le prix André-Gide récompensera un ouvrage pour des qualités qui jusqu'ici, suppose-t-on, n'entraient jamais en ligne de compte dans l'attribution d'un prix littéraire:
"Le Prix de littérature André Gide, créé et soutenu par la Fondation Catherine Gide, a pour vocation de récompenser une œuvre de langue française dont les caractéristiques seront : la nouveauté, l’originalité formelle, et un rapport exigeant à la langue."
Donc, avis aux écrivains qui n'écrivent pas des choses nouvelles, se fichent de l'originalité des formes et entretiennent un rapport peu regardant avec la langue: passez votre chemin. Pour les autres, n'hésitez pas à proposer votre livre, ça peut vous rapporter dix mille euros. Je rappelle que ces trois conditions sont nécessaires. Si vous faites preuve d'originalité formelle mais que la langue, ça vous gave, c'est raté. Si vous êtes hyper exigeant avec a langue mais que formellement vous êtes du genre ne-nous-foulons-pas-trop, même chose.

A quand un prix récompensant un ouvrage pour sa capacité à n'en mériter aucun, quels que soient les critères exigés ? Hein? Oh, on me souffle que ça existe déjà, et qu'il y en aurait même plus d'un…