vendredi 6 mars 2015

De Charybde en Charybde

Hier, j'ai donc endossé la bure de libraire d'un soir chez Charybde. Un grand merci à tous ceux et toutes celles qui sont venu.e.s m'écouter. Pour les absent.e.s, voici la liste des livres dont j'ai parlé – certains avaient déjà fait l'objet d'une chronique sur ce blog:

Marguerite Duras, Ecrire, éd. Folio
Charlotte Delbo, Aucun de nous ne reviendra, éd. Minuit
Colette Mazabrard, Monologues de la boue, éd. Verdier
Maylis de Kerangal, A ce stade de la nuit, éd. Guérin
Olivia Rosenthal, Ils ne sont pour rien dans mes larmes, éd. Verticales
Jana Cerna, Pas dans le cul aujourd'hui, trad. Barbara Faure, éd. la contre-allée
Kate Braverman, Lithium pour Médée, trad. Françoise Marel, éd. Quidam

Sept femmes: sept livres forts. Barbe-Bleue peut aller se pendre dans son donjon. Tous ces ouvrages, vous les trouverez chez Charybde, bien sûr, même si pas mal d'exemplaires sont partis hier, ce qui est une bonne nouvelle.

Un grand merci, donc, à Hugues Robert qui a pris le temps de relire certains de mes livres et de les présenter à la fin de la séance – en particulier CosmoZ et Livre XIX, avec son enthousiasme et sa rigueur analytique irremplaçables. Hugues nous a expliqué entre autre qu'il n'était pas évident de faire rentrer le sexe dans une baguette de pain, et je crois que nous avons été nombreux à approuver. Il a été également question de mon dernier livre, Dans la queue le venin (éd. l'Arbre Vengeur), désormais plus connu sous le nom de "petit livre jaune". Merci à Anaïs et Marianne, toujours d'attaque. Merci à Nicolas Richard, Julie Bonnie, Pierre Demarty, Laure des Accords, Emmanuelle Mougne, Alain Nicolas, Yann Suty, Oliver Rohe, Isabelle Delatouche, Alban Lefranc, Jérôme Dayre, Benoît Virot, Benoît Laureau, et les autres – je ne peux tous vous citez, vous étiez nombreux – pour leur soutien et leur fidélité. Et j'ajouterai: Ne vous étonnez pas que Satan se démène pour vous occuper et vous distraire afin que vous perdiez de vue votre rendez-vous avec Dieu.

Je vous signale pour terminer que ce soir la librairie Charybde recevra Abdourahman Waberi, auteur de La divine chanson, Aux Etats-Unis d'Afrique, Pays sans ombre… Ses livres sont disponibles chez Zulma, en Babel etc.

Je vous laisse sur cet extrait du sublimissime Lithium pour Médée que vous allez me faire le plaisir d'acheter fissa parce que s'il existe bien un livre culte au monde, c'est celui-ci:

"Ses cellules étaient ancienne, m'expliquait-il. L'amibe originelle s'agitait en lui. Un poisson luttait pour faire naître ses poumons. Un amphibien était rejeté sur un rivage primitif et s'accroupissait au soleil, aveuglé, cherchant sa respiration. Le climat changeait. Les mammifères se précipitaient dans un monde nouveau. Une bête sauvage misait le tout pour le tout et descendait des arbres, délaissant la forêt amoindrie. La bête n'était ni rapide ni bien armée. Elle se nourrissait de charognes. Elle mangeait ce que les autres animaux laissaient derrière eux. Elle était, depuis le début, une créature innommable. Avec le temps, se rendant compte de tout son potentiel, elle était devenue homme."

mercredi 4 mars 2015

Une journée pour les femmes, l'éternité pour les hommes

Puisque la "journée de la femme" approche, cette journée qui précisons-le s'intitule en fait "journée internationale de la femme" selon l'ONU et d'autres organisations (UNESCO, etc.), ou "journée internationale pour les droits de la femme", selon le Ministère des droits de la Femme, puisque donc cette journée est bientôt là – ce sera le 8 mars –, rappelons-nous que ce fut Lénine qui la décréta – les femmes russes envahirent en 1917 la rue pour réclamer du pain et le retour de leurs maris, deux ingrédients rares à l'époque, mais l'un nettement plus nutritif que l'autre –, même si elle fut précédée douze ans plus tôt d'un mouvement américain.

Une journée particulière, donc – et force est de constater qu'à l'instar de la situation décrite par le film aux mille palpitations de Scola, certains préféreraient que la femme, ce jour-là comme tous les autres, reste chez elle, même si certains, souvent les mêmes, n'aimeraient guère que ça soit l'occasion d'y rencontrer l'homosexuel Gabriele. Je ne sais pas trop ce qu'il en était pour Lénine, mais force est de constater, d'avouer et peut-être d'assumer/de convenir que l'homme est incapable de penser la femme, l'ayant depuis toujours (ou presque) non seulement réduite à la fonction d'objet mais ayant fait d'elle l'objet d'une fonction, une fonction servant un but aussi fragile que sanglant : se penser homme, viriliser la pensée, et dans le même temps, faire de la divergence sexuelle un strabisme honteusement ontologique.

Ne pourrait-on pas – ne devrait-on pas –  imaginer, en lieu et place de cette "journée de la femme", une journée plus dissidente, plus irrécupérable, qui porterait le nom – impensable par l'homme – de "journée du refus d'être une femme" ? Et ici je citerai Monique Wittig, qui dans le le chapitre 2 de La Pensée straight, intitulée "On ne naît pas femme", écrivait ceci:
"Pourtant, refuser d'être une femme ne veut pas dire que ce soit pour devenir un homme."
Dans ce texte, Wittig a pressenti et travaillé à la violence et l'importance du changement à venir:
"Il nous faut opérer une transformation politique des concepts-clés, c'est-à-dire les concepts qui sont stratégiques pour nous. Car il y a un autre ordre de matérialité qui est celui du langage et qui est travaillé par des concepts stratégiques. Il y a un autre champ politique où tout ce qui touche au langage, à la science et à la pensée renvoie à la personne en tant que la subjectivité."
Et quand Wittig termina sa communication par cette phrase désormais célèbre – "les lesbiennes ne sont pas des femmes" –, les luttes féministes connurent un tournant. Ce tournant fut-il entendu?  Considérer l'hétérosexualité "comme un régime politique" ( (je cite ici Louise Turcotte, membre du collectif fondateur d'Amazones d'Hier, Lesbienne d'Aujourd'hui) était – est – le coup le plus violent qu'il se pût – qu'il fallait – enfin – porter. Et ce coup, peu d'hommes ne voulait le voir venir. Les hommes aiment bien la boxe, mais nettement moins les lesbiennes, qu'ils n'imaginent qu'en débardeur et les cheveux courts. Quand on sait ni être père ni comparse, à quoi bon inventer la liberté pour tous?

Non, célébrer une "journée de la femme" dans une société où le terme d'hétérosexualité est un "fétiche" (Wittig), reste problématique. La seule chose que l'homme, s'il avait d'autre idéal que la lâcheté, devrait instaurer, c'est une "Journée du viol". Car si les lesbiennes ne sont pas des femmes,  convenons, en miroir de l'esprit-Wittig, que les hommes, eux, sont des violeurs. Mais je ne suis pas sûr qu'une "Journée du viol" serait bien vue dans un pays où c'est tous les jours la Saint-Dodo-La-Saumure.

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On se reportera, d'urgence, au texte de Monique Wittig, La pensée straight, réédité par les éditions Amsterdam, 10 €
Et on lira ou relira, d'urgence aussi, le texte de John Stoltenberg, Refuser d'être un homme, dont j'ai déjà parlé ici.

Rencontres de la traduction: par ici la monnaie

Je me faisais un plaisir de participer aux Rencontres de la traduction qui auront lieu le samedi 21 mars de 10h30 à 19h dans la salle Nota Bene, dans l'enceinte du Salon du Livre, porte de Versailles. Je pensais, très naïvement, après leur annulation en 2014, que cette histoire d'entrée payante avait été réglée. J'avais donc donné mon accord pour en être quand Olivier Mannoni, ancien président de l'ATLF (l'association des traducteurs littéraires de France) m'a signalé que ces rencontres étaient toujours payantes. Et pas qu'un peu. Les personnes désireuses d'y assister devront en effet débourser la somme aberrante de… 90 euros! J'ignore par ailleurs si les intervenants sont payés (on ne m'a rien dit en ce sens). Je m'abstiendrai donc d'y aller.

On peut très bien comprendre que des rencontres soient payantes, mais 90 euros, comment dire?  Pourquoi pas 99 euros? Les locaux mis à la disposition par Reed Expositions seraient-ils lambrissés d'acajou et sertis d'or pur? Plus sérieusement, comment se fait-il qu'une manifestation, organisée en partie par le Syndicat national de l'édition, puisse être évaluée à un tel prix? Que pourrions-nous dire, nous autres traducteurs, sur notre métier qui mérite qu'on débourse cette somme obscène? Car ce n'est pas bien sûr pas notre parole qui est ici évaluée à cet injuste prix, mais l'espace occupé par la chaise de la personne qui va nous écouter. Surtout, après la défection massive de l'an dernier, n'était-il pas possible aux organisateurs de ces rencontres d'imaginer une autre formule? Bertrand Morrisset, commissaire général de l'événement, s'est expliqué sur la question, déclarant entre autres:
"Ces manifestations sont payantes, non pour faire de l'argent, mais pour ne pas en perdre."
Ouf. Bon, imaginons qu'il y ait cent personnes de présentes à ces rencontres. Je multiplie 90 par 100 et j'obtiens quoi? 9000 euros. C'était si difficile que ça à trouver comme somme? Ça aurait vraiment mis en danger Reed Expositions, dont le chiffre d'affaire annuel est de plus sept millions d'euros, de faire un petit effort, de se fendre d'une petite ristourne ? N'y avait-il vraiment aucune autre solution? Surtout: a-t-on seulement cherché une autre solution? N'a-t-on tiré aucune leçon du boycott des traducteurs l'an dernier? Peut-on me citer une seule rencontre littéraire où il faille s'acquitter d'une telle somme? Parce que franchement, si je veux en savoir plus sur la traduction, je crois que pour quatre-vingt-dix euros, je peux faire un meilleur investissement, par exemple acheter les deux volumes déjà parus de l'Histoire des traductions en langue française, que publient les éditions Verdier. Et comme si ça ne suffisait pas, le Congrès Biblidoc qui devait se tenir également au Salon, a été annulé. La raison? Là encore, c'était un peu cher pour les participants: 290 euros pour deux jours de conférences ou 390 euros pour les quatre jours…

Franchement, à ce stade, je trouve que Reed Exposition aurait tort de se gêner. Si j'étais eux, je fixerai l'entrée du Salon du Livre à 450 euros. Histoire d'être sûr de ne pas perdre d'argent.

Une langue artistiquement plongée dans les parois d'une seringue

Inspirée librement d'une histoire vraie et basée sur des faits réels, la vie fait presque illusion. Nous aussi, d'ailleurs, alors même que, tels ces trains qui – paraît-il – en cachent d'autres, nous peinons à nous dissimuler nous-mêmes derrière notre ombre frangible. Quelle somme de quelle soustraction sommes-nous? Où gésir une fois chus? Muss es sein? Est-ce ainsi que les femmes vivent?

Toutes ces questions, ou presque, seront sans doute abordées demain soir à la libraire Charybde (129 rue de Charenton, 75012), où j'officierai en tant que libraire volant, ou libraire d'un soir, ou libraire itinérant quoique statique, bref, c'est demain soir jeudi 5 mars, et ça sera (je passe au futur même si tout ça est imminent, n'est-ce pas) à 19h30, il fera beau, un grand soleil d'avant-printemps éclairera la rue car la nature est belle même si le cœur nous fend, bref, je me lèverai tôt j’irai peut être faire un tour dans les marchés je sais ce que je vais faire je vais aller et venir plutôt gaie mais pas trop en chantant un peu de temps en temps mi fa pieta Masetto et puis je commencerai à m’habiller pour sortir presto non son piu forte je mettrai ce que j’ai de mieux comme chemise et pantalon, puis commencera la soirée, et j'aurai un peu plus d'une heure pour vous faire partager mon engouement, voire pour vous engouer – oh comme ce verbe manque à nos natures fiévreuses… – avec sept livres dont hélas je ne puis vous donner les titres puisque l'exercice entier repose sur un effet de surprise modéré – il est juste question de parler de livres – même si tout est possible – je pourrais très bien avoir entreposé mon dévolu sur la série des Oui-Oui et/ou un livre de cuisine signée Ginette Mathiot.

Allez, quelques indices pour vous inciter à vous engouer: Nous parlerons des maisons où écrire sans mourir vraiment, des voyages impossibles et indicibles, des ruptures qui donnent du vent aux semelles, des princes nus qui coulent dans les piscines, des films qui sculptent les existences qu'on n'a pas osées, d'une langue artistiquement plongée dans le cul et des parois de la seringue qu'on tapote.

(Un grand merci à Hugues Robert qui, en plus de lire mes livres, en parle superbement.)


mardi 3 mars 2015

Une virgule après l'amour: Julie Bonnie en grâce

Les livres discrets ont parfois des secrets. On leur imagine la modestie d'un cœur de lapin qui bat sous la fourrure alors qu'ils dialoguent avec des volcans, calmement. Prenez Mon amour, deuxième roman de Julie Bonnie, prenez-le et glissez-y un œil: en apparence, un échange épistolaire, une femme qui vient d'accoucher ("Fée") écrit à son amour ("Mon amour,"), pianiste de jazz parti en tournée à l'instant p de la la paternité: éloignement, reproche, incompréhension, confidence – l'œil croit voir une correspondance mais déjà l'oreille entend autre chose: ces deux-là s'écrivent, certes, mais en un sens sans doute différent: c'est eux-mêmes qu'ils écrivent. Très vite, le lecteur s'aperçoit que les missives ne partent pas forcément, que ce qui est dit n'est pas nécessairement destiné à l'autre. Mais lui, le lecteur, a toutes les cartes en mains, toutes les pages sous les yeux: et ce qu'il lit, c'est moins le récit d'un éloignement que la redistribution de forces vitales. D'un côté, elle, anéantie par le départ de l'autre, désemparée par son corps changé, l'enfant arrivé, la solitude soudaine, l'isolement; de l'autre, lui, porté par son art, emballé par sa tournée, absorbé par sa musique… La donne, pourtant, va changer:
"La trotteuse tremblote, sautille, et continue de tourner en rond. Je suis immobile. Au moindre mouvement, quelque chose va commencer et j'ai l'intuition qu'il vaudrait mieux que tout s'arrête."
Elle va changer, car Julie Bonnie a un talent particulier pour, sous l'apparente simplicité des phrases, faire vivre le sensible, et parvient, par délicats écarts, à transmettre d'impressionnantes émotions, qu'on croyait minuscules à force d'être invisibles ou tues mais qui, mises en musique – car Julie Bonnie écrit en rythme –, contaminent, étreignent. Dans Mon amour, quelque chose est dit qu'on lit rarement: le rapport au corps, à la sexualité après l'accouchement. Comme s'il avait fallu l'éloignement de cet homme pour qu'existe, à part entière, ce corps qui ne se partage plus, sinon avec l'enfant nouvellement né:
"Cette petite est devenue mon jardin, mon air, mon atmosphère. Ce qu'elle fait transforme ce que je suis. Étrange. Mes seins gonflent si elle pleure. Je ne peux dormir que si elle dort. Manger, c'est elle ou moi. Plutôt elle. Si elle a chaud, j'ai chaud. Si elle a mal, j'ai mal. Si elle pleure, je pleure. Je crois que je vais l'avaler, la remettre dans mon ventre pour que tout redevienne simple, que tu sois près de moi. Depuis qu'elle est sortie de là en arrachant tout sur son passage, c'est elle le chef."
Face à ce tremblement de terre, personne: le père est loin, crocheté à son piano, trimballant avec lui ses névroses & ambitions, et tandis qu'on le voit se dissoudre dans une veulerie masculine toute pétrie d'alcool, de liaisons, d'œdipe inassouvi, la femme, elle, traverse le pays des métamorphoses, se fait taupe pour mieux revenir au soleil. Si les lettres envoyées ne le sont pas, ou bien autrement, c'est qu'une autre histoire est déjà possible. Un autre choix. D'autres correspondances; d'autres correspondants. Et tandis que la musique noie l'homme, la peinture entre en la femme. Il se voulait "boule de feu", mais c'est elle qui connaîtra, un temps, le destin du phénix. Ce que semble résumer à un moment un autre personnage de ce livre tout en lieder :
"De l'ombre et de la lumière, à peine. Je glisserai des feuilles d'or minuscules, à deviner. De la matière étoilée, liquide, salée. Plus de haut, plus de bas, suspendus le temps et la tête. Pas de mots, pas de suite. Couleurs, abandon, suspension. Bleu foncé noir nuit pétrole léger étoiles d'or."
Oui, la virgule est parfois une aventure, et fait toute la différence.

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Julie Bonnie, Mon amour, éd. Grasset, 17,50€

lundi 2 mars 2015

Homosexualité et zoophilie: la fièvre de Monsieur Noguès

Récemment, Louis Noguès, conseiller municipal FN du Mans, apparemment effrayé par "l'emprise du lobby LGBT" dans sa région, s'est permis de comparer homosexualité et zoophilie. Ce n'est pas la première fois qu'un rapprochement est fait entre des rapports sexuels avec une personne du même sexe et des rapports sexuels avec un animal. Cette comparaison est "intéressante", car elle en dit long sur celui qui y recourt. Ce qui est "intéressant", c'est qu'on sent bien que celui qui parle de zoophilie imagine (en gros) un homme en train d'enculer une chèvre (pour prendre un exemple susceptible d'être visualisé, car imaginer un cunnilinctus avec un phasme requiert une imagination un peu plus élaborée). La suspicion de bestialité qui plane, dans l'esprit du censeur, sur le rapport homosexuel, et qui semble ne concerner à ses yeux d'ailleurs que la population mâle (comme si gamahucher une loutre était, répétons-le, plus difficilement envisageable), semble reposer finalement sur un jugement de type chrétien : qui ne baise pas pour se reproduire agit en animal, ce qui est somme toute un paradoxe puisque précisément les animaux sont poussés en bonne partie par l'instinct de reproduction quand ils s'accouplent (même les phasmes). Mais cette comparaison, bien sûr, est avant tout induite par une association encore plus primaire: homosexualité = sodomie = bestialité. Association à laquelle vient s'ajouter, cela va de soi, la notion d'abus, donc, de viol, de violence. Bête = brute. L'animalité contre la conjugalité.

Mais ce sont moins ici les fluides que le langage qui nous intéresse. En effet, le mot de "zoophilie" opère à la façon d'un cache maladroitement apposé. Ce mot "savant" recouvre, il me semble, celui qu'on aimerait laisser résonner en sourdine, à savoir le mot de "pédophilie". Mais la pédophilie est un crime, alors que l'homosexualité n'en est plus un au regard de la loi (c'est récent, d'ailleurs). On a donc affaire, aux yeux de l'homophobe à une population d'autant plus dangereuse qu'elle est adulte et consentante (et désormais dans son bon droit). D'où le recours à l'image de la zoophilie, la question du consentement n'étant pas de rigueur (linguistiquement du moins) en ce qui concerne les animaux.

Pourtant, la zoophilie – dont la dimension est essentiellement fantasmatique, ne rêvons pas – renvoie à un rapport tout sauf homosexuel. Considérons si vous le voulez bien ses critères: un rapport sexuel brutal, rapide, initié par le mâle, perpétré sur un être qui n'a pas (droit à) la parole, un être bien souvent corvéable, jugé disponible à tout moment, afin de soulager une pulsion sexuelle masculine; une conception du "partenaire" comme un être inférieur, doté d'orifices mais privé de raison avec lequel néanmoins, propriété oblige (contractuelle ou non) on entretient des rapports continus et parfois même affublé des oripeaux de l'affection. Ce genre de conception de l'Autre ne vous rappelle rien, messieurs

Voilà sans doute pourquoi la comparaison homosexualité-zoophilie parle à ceux qui associent la virilité à l'hétérosexualité. Plus bêtes que nature, ils s'imaginent que l'on cherche à les imiter, voire à les parodier. Car en gros, leur argument se résume à ceci : "Nous avons le droit de traiter nos femmes comme des chiennes. Si vous dérogez à ce modèle, alors nous dirons que vous faites le contraire: que vous traitez vos chiennes comme des femmes."

Accessoirement, et pour en finir avec cette délicate question, je propose qu'on enferme Louis Noguès pendant dix jours avec un bonobo. Après ça, il ne marchera plus droit, certes, mais ça élargira, entre autres choses, ses horizons.

Bertina: Visa Fable

Difficile d'arrêter le Temps. On est en 2014 et l'écrivain Arno Bertina se rend à Bangoulap, dans l'ouest du Cameroun, où il est présenté (à moins que ça ne soit le contraire), à Sa Majesté Yonkeu Jean. Le protocole est bon enfant, même si le roi se fait un peu attendre – mais comme l'a dit à l'auteur l'écrivain Eugène Ebodé:
"Vous les Européens vous avez la montre; nous, en Afrique, nous avons le temps."
Bref, Bertina est en visite. Il se rend à la chefferie, y admire quelques œuvres locales – frise, totem, peau, panneau en bois sculpté. Mais le Temps, on l'a dit, ne s'arrête pas. Et nous voilà vingt pages plus loin, en avril 2016. Divers monarques camerounais – des chefs du pays bamiléké – réclament la gratuité du musée du Quai Branly pour leur peuple, puisqu'y sont exposés des œuvres originaires bamilékés. A partir de là, le Temps, qui tourne moins rond qu'une montre, s'emballe. C'est l'escalade, cette histoire de gratuité fait boule de neige, la question de la restitution des œuvres est remise sur le tapis, le tapis agité comme un drapeau, le drapeau claque, la Kultur tremble, etc.
Fidèle à son sens du sérieux vicié, Bertina, en faussaire rusé, déroule en cinquante pages une fable détaillée, décapée, intitulé Des lions comme des danseuses, où la question de l'identité européenne se voit soustraite au jugement des Européens qui n'ont pas assez médité ce proverbe made in Cameroun:
"Ce qui se monnaye n'a que la valeur de l'argent."
Ce court texte est publié dans la nouvelle collection « Fiction(s) d’Europe », collection née d’une rencontre entre les éditions La Contre Allée et la Maison Européenne des Sciences de l’Homme et de la Société (MESHS):
"Désireuses de réfléchir ensemble au devenir de l’Europe, la Contre Allée et la MESHS proposent des récits de fiction et de prospective sur les fondations et refondations européennes. Les trois écrivains sollicités pour l’édition 2015 sont Christos CHRYSSOPOULOS, Gonçalo TAVARES et Arno BERTINA."
Je résume: Un Grec, un Portugais et un Français rentrent dans une contre-allée… Coup de bol, ce n'est pas une blague. Signalons également, toujours d'Arno Bertina, sa pertinente postface au texte de Denis Jampen,  Héros, que viennent de publier les éditions MF, postface dans laquelle Bertina nous rappelle in extremis que "Thanatos enculera toujours Eros". Soit. Je suppose qu'ainsi chacun y trouve son compte.
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Arno Bertina, Des lions comme des danseuses, éd. La Contre Allée, coll. Fictions d'Europe, 6 €
Denis Jampen, Héros, précédé d'un "Avertissement en guise de préface" et suivi d'une postface par Arno Bertina, éd. MF, coll. Inventions, 12 €

vendredi 27 février 2015

Grande l'école, fine la plume (et petit le prix)

Les lecteurs de ce blog connaissent ma passion pour les prix littéraires, des prix qui semblent tous s'être fixé le triple objectif suivant: se discréditer, ridiculiser la littérature, humilier les auteurs. Aujourd'hui, nous nous pencherons sur le cas du Prix des Grandes Ecoles. Nos futures élites sont parties du postulat suivant:
"Il importe de se préparer à la réalité du monde de l’entreprise, mais la littérature n’est pas un pensum: loin d’être déconnectée du réel, elle l’éclaire."
Qu'à cela ne tienne, vissons joyeusement la lampe torche de la littérature dans le cul de l'entreprise, on y verra plus clair. Et puis c'est toujours utile de rappeler que la littérature n'est pas un pensum, dès fois que certains s'imagineraient que si. Bon, passons au jury. Qui sont-ils? Réponse des intéressés:
"Ils sont jeunes, ils sont beaux, ils sont 15 et viennent tous de grandes écoles."
Jeunes et beaux? Et riches? blancs? On ne nous le précise pas. Bon, ils aiment les livres: la preuve, ils sont tous photographiés devant des rayonnages. A la fois, c'est comme s'ils tournaient le dos aux livres, mais bon, ne soyons pas de mauvaise foi. Ah j'oubliais, ils sont aussi imaginatifs. La preuve, ils ont créé, tenez-vous bien… le Concours du plus beau paragraphe! Accrochez-vous:
"Il s’agit d’une initiative du Prix Littéraire des Grandes Ecoles afin de donner une chance à tous les étudiants de France de dévoiler à la face du monde leur talent littéraire ! Le principe est simple : nous vous donnons le premier paragraphe d’un roman, généralement un classique, et vous devez rédiger le second ! Audace, inspiration, finesse de la plume, mais aussi respect du support seront des critères qui nous serviront à choisir parmi vos œuvres !"
Un concours du plus beau deuxième paragraphe???!!! Oui, bref, on s'en fiche un peu, du moment qu'on y trouve la "finesse de la plume". Cette "finesse de la plume" m'interloque un peu. Elle suscite en moi des images étranges, dégage un petit parfum Bilitis… mais je préfère ne pas élaborer. Revenons au concours lui-même. Le lauréat sera récompensé, et pas qu'un peu! Rendez-vous compte:
"Participez sur notre site et tentez de gagner un stylo Montblanc (modèle Meisterstück) remis lors de notre soirée de clôture par notre parrain, David Foenkinos !"
Un stylo à 395 euros + serrer la paluche de (ou taper la bise à) David F., voilà qui doit donner confiance en l'avenir. En plus, associer Foenkinos à un prix littéraire, c'est plutôt audacieux. Parce que, hein, côté finesse de la plume, David, il s'impose un peu, à croire qu'à chaque livre il s'efforce de faire rentrer une oie dans un taille-crayon… 

Bon, n'hésitez pas à aller sur le site du prix littéraire des grandes écoles, vous y apprendrez par exemple que la littérature est "un degré de fusion avec un style – un auteur – et une histoire – pour orienter la fusion". Duh? Orienter la fusion? Sors de ce corps, Bellanger!  Et si jamais vous doutez encore du sens de la littérature, voici la déclaration d'une étudiante embarquée dans ce beau et jeune projet – ça devrait rassurer tout le monde:
"Afin de satisfaire ma curiosité personnelle et de comprendre les mouvements de notre monde moderne, je porte un intérêt tout particulier aux tendances qui l’animent. Ces tendances ne se limitent pas, selon moi, seulement au monde de la mode. C’est donc pourquoi, je m’intéresse aux univers créatifs dont la littérature tient une part considérable."
Flaubert vous avait pourtant prévenus, guys: les honneurs déshonorent.

jeudi 26 février 2015

Soral, ce grand sociologue selon la Fnac

Les palmarès, ça plaît. Difficile d'y échapper. Allez sur n'importe quel site, surtout s'il y a un truc à vendre derrière, vous aurez droit à un top-ten. Bon, comment ces top-ten sont-ils conçus, et quels algorithmes président à leur conception, ça, mystère, car la boule de gomme refuse de causer.
Prenez la Fnac par exemple. Le site de la Fnac. Ils ont une page intitulée "le Top 10 des sociologues". On se demande qui ça peut intéresser de passer par cette page, hormis des sociologues soucieux de savoir quelle conception la Fnac se fait de la sociologie. Bref, il y a cette page, assez déroutante. Car, une fois Emmanuel Todd aperçu en tête de peloton, devinez qui figure en médaille d'argent juste derrière? Alain Soral. Oui, vous avez bien lu: Alain Soral, ce lepéniste antisémite dieudonniste antiféministe etc. Sociologue numéro deux. Ouch. Bourdieu, lui, arrive en huitième position, juste avant Weber.
Un petit résumé, style "accroche", nous renseigne sur l'homme Soral:
"Auteur d’essais polémiques à succès de Sociologie du dragueur, Vers la féminisation ?, Jusqu’où va-t-on descendre ? et Socrate à Saint-Tropez, Alain Soral dérange, agace, mais il est l’un des rares penseurs de sa génération à se poser et à poser les bonnes questions : celles qui font mal, parfois, et surtout celle que l’on n’aime pas s’entendre poser."
C'est vrai que le fascisme, c'est agaçant, mais passons. Bon, en fait, si on clique un peu, on découvre que ce laïus est écrit par l'éditeur d'un de ses livres – Comprendre l'empire (et non comme je l'ai cru à une première lecture: Qu'on prenne le pire…), et il serait peut-être temps de se demander pourquoi ce lepéniste est publié par les éditions Blanche, spécialiste de littérature érotique. Un histoire de fouet, sans doute. Quoi qu'il en soit, saluons la clairvoyance de la Fnac qui fait de Soral un sociologue majeur. Je n'ai pas osé aller voir s'ils avaient mis Houellebecq dans les dix meilleurs humoristes, Zemmour dans les dix meilleures débroussailleuses et Dieudonné dans les dix meilleurs tapis sols. Je devrais peut-être. Ou pas.

Initiales Poésie

Disons-le d'emblée: la chute spectaculaire de Madonna aux Brit Awards semble franchement anecdotique comparée à la parution du dossier poésie contemporaine – "Sans raisons et sans rimes" – que vient de nous concocter Initiales, groupement hyperactif d'une quarantaine de libraires.
Ce dossier d'exception – le 27ème, excusez du peu – est téléchargeable en pdf ici. Il a été conçu par Alain Girard-Daudon, libraire à Vent d’Ouest à Nantes, avec l’aide de François-Marie Bironneau, de la librairie Le bateau Livre à Lille, d’Emmanuelle George de la librairie Gwalarn à Lannion, de Paul Aymé, de la librairie L’Atelier à Paris et de Aude "Magic" Samarut pour l’association Initiales.
Vous y trouverez des coups de projo sur des poètes, des éditeurs, mais aussi des analyses, des extraits, etc. Il doit même y avoir un raton laveur en cherchant bien.
Une occasion non seulement de repasser par les cases Philippe Jaccottet – Yves Bonnefoy – Jacques Dupin, mais aussi de s'immerger dans d'autres univers, comme ceux de Caroline Sagot Duvauroux, Valérie Rouzeau, Stéphane Bouquet…
Il y a aussi un entretien avec Paul Otchakovsky-Laurens, qui parle de son aventure éditoriale avec Tarkos et Noël, des questions adressées au frétillant Frédéric Forte sur l'Oulipo, un portrait croisé Ian Monk / Lucien Suel, un entretien avec Yves Di Manno, responsable de la collection « Poésie / Flammarion », etc. La poésie en ligne est également présente avec Florence Trocmé et le site Poezibao.

Bref, qu'il s'agisse des revues (Ligne 13), des éditeurs (Cheyne, Théâtre Typographique…), des auteurs, ce dossier permet une traversée subjective et rythmique de l'état poétique. Je résume: vous allez chez un libraire Initiales, vous demandez le dossier, vous faites votre marché. Et j'en profite pour rassurer tout le monde:  mal Madonna ne pas trop s'est fait.