jeudi 9 septembre 2021

Airoldi, au passage d'Apollon


Qui sait ce que cache une mort, une mort dite volontaire, par précipitation, chute, abandon ? Qui sait ce que la gravité, au sens propre, retire ou ajoute à un corps qui renonce au monde ? Quel sens donner au vide dans lequel se jette celui qui en connaît les noirs échos ? « […] nous n’écrivons jamais ce que nous voulons écrire, […] nous n’écrivons qu’un vague mystère qui nous échoie » : c’est par ces mots que Serge Airoldi nous invite à soulever un linceul, celui du chanteur Mike Brant, suicidé le 25 avril 1975 du haut du numéro 6 de la rue Erlinger. Qu’on ne s’y trompe pas : Si maintenant j’oublie mon île, sous-titré « Vies et mort de Mike Brant » n’est pas un de ces livres de plus qui prend en otage un topic pop pour le décliner à la va-comme-je-te-chante. Le lecteur s’en rendra compte assez vite. L’hommage, ici, n’est pas d’ordre musical, ou alors, s’il y a musique, c’est celle, brisée étouffée, des réfugiés, des déportés, qui innerve tout le livre, lui donne ses accents, lui prête ses cassures, lui insuffle ses refrains. Sous la plume d’Airoldi, Mike Brant n’est jamais un prétexte – disons qu’il est même tout l’inverse, un après-texte, et c’est le récit – humain, politique, tragique – qui le précède dont l’auteur s’empare, comme pour mieux faire barrage à un secret « désemparement. »


Où sommes-nous ? Quelle date, quelle souffrance, quelle errance ? La rue Erlinger est encore loin. Pour lors, nous sommes au début du vingtième siècle, quelque part en Pologne, dans la voïvodie de Lublin, où naît Fishel, le père de Moshé Michael Brand, dit Mike Brant. Plus tard, nous serons à Pocking, en Bavière, où le père rencontre la mère, rescapée d’Auschwitz, Pocking où mourra à 101 ans, calmement, Leni Riefenstahl, la fascinée d’Hitler. Plus tard encore, nous serons à Famagouste, à l’est de Chypre, où les parents de Mike/Moshé ont été, comme tant d’autres après la guerre, « repoussés ». « La vie est une méchante frontière », mais aussi : « Fatigues, prisons, coups, mort, corps abîmés, noyades, effroi, murs, barbelés, hommes et femmes marchandises, à terre, amers : tout cela, toujours en surabondance. » Airoldi ne raconte pas Mike Brant, plutôt il remonte le vertige de sa chute pour mieux nous faire éprouver les innombrables « maudissements » qui échurent à ceux qui l’ont aidé à naître.


Dans cette quête, non des origines mais des déracinements, des arrachages, l’auteur n’avance pas seul. Il convoque des voix, épaule sa traversée des pogroms aux ombres de Novarina, Blanchot, Rilke, Babel, Musil. Il nous enjoint à entendre frémir, une fois de plus, l’inquiétant « lait noir de l’aube » de Paul Celan. Il pose des questions impossibles, vitales, mortelles : « Et toi, Moshé, toi qui es né si vieux – tu avais déjà dix mille ans à Famagouste – as-tu vu aussi, dans le ventre de Bronia, ce qu’on avait dévoyé à Auschwitz ? » Et à chaque questionnement, en guise de réponse, Airoldi, pour qui l’érudition est un nerf sensible et tragique, non un simple effet bronzant, nous emmène dans les recoins oubliés de l’histoire, de la langue, il sonde le yiddish, rôde dans l’atelier du peintre Zoran Mušič, s’approche de la tête tranchée de Niccolò Dandolo, regarde Thétis plonger son fils Achille dans le Styx – ces digressions-là ne sont pas de simples respirations, ce sont des lignes de fuite, des efforts pour s’éloigner du centre avide dans lequel tout s’engouffre, broyé pulvérisé. « Mais le problème : c’est qu’il y a nous aussi, cette étrange catégorie animale, formant cette humanité, réunie en sinistre jamboree, incapable même de donner une étymologie à ce qui la rassemble, passant son temps à se repasser le galet rouge braise, jusqu’au moment où la paume des mains brûlées ne souffre plus. »

Airoldi sait, bien sûr, revenir en terre contemporaine. Oui, il parle aussi de Brant-chanteur, de Brant-Olympia, de Sylvie Vartan, de l’imprésario Wajntrob. Surtout, il s’attarde rue Erlinger, là où tout s’est achevé pour celui qui chanta Erev Tov le 31 décembre 1970 au Yad Eliyahu Sports Hall de Tel Aviv. Lentement, pas à pas, l’auteur déplie la rue, soulève les dominos de ses numéros, débusque les chroniques derrière les façades. C’est un travail patient, sous-tendu par ce que Genet appelait « une audace au repos amoureuse des périls ». Un travail de poète inquiet, qui cherche à « apprivoiser avec force caracole, serpentine et demi-volte » l’orage où nous naissons, chantons, mourrons.


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Serge Airoldi, Si maintenant j’oublie mon île, L’Antilope, 17 €

[Note: article paru dans Le Monde des Livres du 2/09/2021]


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