Parce que c’était nous : éloge de l’indivisible / Sur "La meilleure" d'Emmanuelle Lambert

 


En se penchant sur l’amitié, et en particulier sur ce qu’est une « meilleure amie », Emmanuelle Lambert se doute d’emblée qu’elle va au-devant de mystères peut-être insolubles. Faut-il définir d’abord l’amitié, puis cette particularité qu’est, que serait la « meilleure » amie, une particularité qui à première vue semble instaurer une hiérarchie – alors qu’en amour les choses paraissent plus simples, que l’unique y est la règle (du moins le temps qu’il dure…). Mais Lambert n’est pas dupe. La naissance d’une amitié, si elle est nébuleuse, relève également de l’évidence, mais surtout elle s’inscrit dans un contexte, et n’est sans doute possible et réalisable que parce qu’un certain nombre de facteurs permettent son éclosion.

En l’occurrence, ainsi qu'on va s'en rendre compte à la lecture de La meilleure, les facteurs sont nombreux : ayant quitté Paris pour la banlieue, Lambert est « la nouvelle ». Maïra, elle, avance, telle une jeune fille proustienne, portée par son prénom inhabituel. Son père, en outre, est écrivain (et aussi maoïste), et a plusieurs points communs avec celui de l’auteure. Maïra est argentine, nimbée donc d’une aura indéfinissable aux yeux de son amie. On pourrait continuer d’égrener les points qui, une fois reliés, donneraient à voir une toile propice à une amitié, à la création de ce que Lambert appelle un « duo ».

Mais le propos du livre préfère alors se déplacer et traduire cette amitié en éducation. Quelque chose, dans l’amitié (son évidence, d’abord, puis son entretien, sa « cultivation »), permet à la fois, quand elle naît jeune, de permettre à l’enfance de perdurer, et à l’adulte d’émerger autrement, grâce aux jeux de miroir qui s’instaure dans le duo. Or les deux amies vont traverser toutes sortes d’épreuves (divorces, relations toxiques, persécution politique, exil…) et c’est dans le partage de ces épreuves que leur amitié s’enrichit.

Tout cela transfigure dans le livre de Lambert, laquelle cherche aussi à penser ces années d’amitié à l’aune de la trace, en l’occurrence la photographie avant que, dématérialisée, elle s’éloigne de l’instant pour dériver dans d’exponentiels nuages. La photo comme souvenir du moment passé, mais aussi souvenir de l'acte photographique, mais aussi archive qu'on exhume ou pas, qu'on oublie, retrouver, perd, comprend, ne sait plus lire, etc. Toute une alchimie fragile.

Il s'agit donc d'exposer les efforts visant à déplier ce qui perdure, d’autant plus que ce qui perdure ici forme nœud, puisque l’amitié est lien. Mais ce livre n’a pas de visée sociologique (même s’il sait subtilement éclairer les parcours), il se veut avant tout une traversée (et peut-être, aussi, une déclaration). Traversée des décennies, des lieux – déclaration d'amitié, par le texte et l'image. Une façon de dire – d’écrire – que c’est en forgeant des alliances qu’on réinvente un rapport au temps. 
 ______________________ 
 Emmanuelle Lambert, La Meilleure, éditions lamaindonne,

Commentaires

Articles les plus consultés