On ne va pas épiloguer sur l'émission radiophonique Le Masque et la Plume, qui a depuis longtemps confondu pseudo-irrévérence et vulgarité assumée, fausses postures et vrais ressentiment, mais force est de constater qu'à chaque fois, à part quelques audaces vite châtrées, il s'agit, globalement, de se "moquer" de la littérature. De ricaner du fond de son ignorance. D'ériger le péremptoire en lampadaire et de s'y soulager à sa faible lumière.
En les écoutant parler l'autre jour de Terminus radieux, le roman de Volodine ayant décroché le Médicis, on a donc pu, une énième fois, assister à ce si français carnaval de la bêtise qui fait se gondoler les panses et enfler les "cerveaux".
Qu'ont-ils dit, ces critiques éclairés dont la verve semble se tendre à elle-même un miroir orné de lampions. Que le roman de Volodine était d'une "lecture ardue" (Garcin) – mais que "ce n'était pas grave" (ceux qui le défendaient). Passons sur la sortie d'Arnaud Viviant, d'une virulence grotesque et complaisante, où l'éructation confina au haut-le-cœur, où le tapage de cuisses parut l'inverse démesuré de l'applaudissement. Même ceux qui cherchaient à défendre Volodine se sentaient impuissants face au mépris goguenard de Garcin et consorts. Que retenir alors de cette levée de boucliers contre Volodine? Dans le fond, rien. Sur Volodine, ils n'avaient rien à dire: juste des sensations, des boutades, des insultes. C'était censé être drôle, je suppose. Mais en fait, ce qui se jouait là une fois de plus, ce n'était rien d'autre que la haine de la littérature dès lors qu'elle s'incarne dans un projet souterrain et perdure à l'écart du cirque promotionnel ; une haine de tout ce qui se fait dans l'ombre et accède soudain à la (relative) lumière. Comme l'a souligné d'emblée Garcin, "avant ce prix personne d'ailleurs quasiment ne l'avait lu". On sent bien ce que signifie ce "quasiment", quel clivage il célèbre. Mais voilà qu'un prix lui est décerné, et là c'est la curée.
Pourtant, le véritable tour de force de ceux qui ce jour-là ont insulté Volodine et son œuvre (et ses lecteurs, tant qu'à faire) fut le suivant: établir clairement et sans complexe la supériorité de la raillerie poisseuse et hoquetante sur une œuvre jugée "ardue". Répondre à la complexité par la simplification. Passer du "ce n'est pas ma tasse de thé" à "ça sent la bile". Au vu de l'incroyable et obscène véhémence mise en branle, on est contraint de s'interroger: comment se fait-il que la littérature la plus discrète qui soit paraisse à ce point dérangeante à ces "esprits chagrins"? Serait-ce justement sa discrétion, son travail de sape, qui l'ait rendue aussi odieuse aux yeux de ces grosses têtes qui n'ont rien à envier Philippe Bouvard et sa clique?
En fait, il aura suffi d'un prix littéraire pour qu'un écrivain, qui par ailleurs s'est toujours "méfié" du milieu littéraire, soit livré en pâture à quelques histrions. Comme si ces fiers masqués et cocasses emplumés n'avaient pas supporté que, soudain, l'inestimable ait un prix. Le lecteur, même s'il fait partie du "quasiment personne", en tirera les conclusions qui s'imposent.