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vendredi 9 décembre 2022

Ernaux et les reproches

Réjouissons-nous: la littérature fait encore débat, ainsi que le montre le débat houleux qui a suivi l'attribution du Nobel de littérature à Annie Ernaux. Attaquée ou encensée, elle ne laisse pas indifférent. A moins qu'au lieu de se réjouir, il faille s'affliger, et constater que ledit débat montre à quel point ce n'est finalement pas la littérature qui fait débat, mais ce que certains aimeraient qu'elle soit: un masque censé dissimuler – mal, évidemment – des intentions et des opinions, louables ou blâmables.

Attaquée, Ernaux l'est sur de nombreux fronts. On lui reproche tout d'abord – et surtout – certaines de ses déclarations qui, bien que ne figurant pas dans son œuvre et relevant de prises de position liées à l'actualité, lui sont comptées à charge, et permettent à des critiques de l'opposer à d'autres écrivains – ainsi, selon Marc Weitzmann, Ernaux est pro-voile alors que Rushdie est sous le coup d'une fatwa; elle serait pour la permanence de l'être alors que Rushdie est pro-Protée… On lui reproche également d'être obsessionnellement "antisioniste" et "ingrate" (Finkielkraut, toujours dans la nuance). On lui reproche l'usage du mot "race", qu'on s'amuse imprudemment à décliner en recourant à des termes dangereux comme "racialisation" ou "déterminisme racial choisi" (Weitzmann). On dit d'elle que "c'est une femme qui aime les hommes; dès l'âge de dix-huit ans" (Assouline) – à un âge, donc, où l'on était pas encore majeure, oh-oh… alors que, bon, si Roth avait été couronné… bref, passons. Enfin, on lui reproche son style, qualifié de "blanc", de "vide", etc., sans s'embêter à définir ce qu'on entend par là (l'absence de métaphores? la méfiance face au lyrisme?) – rappelons que Claude Simon, autre Nobel, se voyait reprocher, allons bon, son style "illisible" parce que tout sauf "sobre". Et sans doute lui reproche-t-on l'attribution du prix Nobel de littérature, qu'elle ne s'est pourtant pas décerné elle-même, que je sache, et qui est cause, en grande partie, de tout ce déferlement outrancier. 

Je ne sais pas ce que pense Annie Ernaux de toutes ces attaques. Elle qui au lieu d'accumuler des œuvrettes a bâti sciemment et savamment une œuvre aux multiples facettes. Elle qui n'a pas séparé la pensée de l'écrit, et s'est penchée avec rigueur et sensibilité sur le sens des mots dans la galaxie sociale. Elle qui s'est attaquée aux préjugés, aux injustices, aux mépris faciles et aux hontes déplacées. Elle qui sans tomber dans le réalisme a su faire entrer le réel dans ses livres en un geste complexe et orchestral de partage (je pense aux Années). Elle qui a su s'exposer sans s'exhiber, s'avancer sans s'imposer, critiquer sans pérorer. On se demande bien à quoi on aurait eu droit si Colette ou Simone de Beauvoir avait eu le Nobel…

Mais laissons le dernier mot à Ernaux, à sa "race": "Naïveté de ma mère, elle croyait que le savoir et un bon métier me prémuniraient contre tout, y compris le pouvoir des hommes. (in La femme gelée)


mercredi 27 avril 2016

La phrase (cavalière) du jour

"Il semble que la célébration de Mme Ernaux soit devenue obligatoire en France." (Frédéric Beigbeder)

Mais non, Monsieur Beigbeder (puisque il faut apparemment se fendre d'un titre de civilité) la célébration d'Annie Ernaux n'est pas devenue 'obligatoire' ! La preuve: vous la descendez dans les colonnes du Figaro. Tout comme elle est descendue dans le dernier numéro de Transfuge par Oriane Jeancourt Galignani. Tout comme elle est descendue dans La Tribune de Genève par Marianne Grosjean. Tout comme elle est descendue par Jean-Christophe Buisson du Figaro-Magazine

Ce qui est intéressant (hum, façon de parler), c'est la manière dont se déploie cette contre-célébration. Par exemple, Beigbeder joue la carte de l'ironie:
"Une suggestion à François Hollande: ouvrir le Panthéon aux vivants, spécialement pour Mme Ernaux."
Galignani, elle, imagine un mail d'une amie ouzbèke (?!) qui ne sait que répéter "Mais où est l'intérêt?". Quant à Grosjean, elle se contente de nous dire que le roman d'Ernaux "n’est ni mal écrit ni totalement indigne d’intérêt", mais qu'il "lui manque peut-être une certaine poésie". Elle préfère également désigner d'emblée Ernaux par le mot "une septuagénère" plutôt que par son nom, et estime que son livre "sent la naphtaline". J.-C. Buisson, lui, préfère traiter Ernaux douze fois de suite de "prétentieuse" et nous dire que "ce n'est pas de la littérature".

Rappelons que le dernier livre d'Ernaux, Mémoire de fille, raconte un viol. Mais c'était peut-être évident à la lecture de ce post.






jeudi 24 mars 2016

Tuiles et chuchotements: l'image-Ernaux

Il y a, dans Regarde les lumières mon amour, ouvrage d’Annie Ernaux consacré à l’observation d’un hypermarché, un passage qui, aux yeux et à la mémoire d’un lecteur de son œuvre, retient particulièrement l’attention. Passant devant l’étal du poissonnier, Ernaux a cette notation :
« A droite de l’étal, cette impressionnante couche de morues salées qui se chevauchent, comme une sorte de toit incliné en vieilles tuiles grisâtres. »
Il est rare en effet de trouver, sous la plume d’Ernaux, des comparaisons, tant son souci d’aller à la rencontre du réel cherche à faire l’économie du « détour ». On parle souvent à propos de son style d’écriture plate, mais sans doute faudrait-il nuancer et parler plutôt d’écriture perpendiculaire. L’écriture comme une ligne droite allant à la rencontre d’une autre ligne, celle du réel, afin qu’à leur jonction se crée comme un angle droit, d’où peut alors partir, en une diagonale inédite, la lecture.  L’écriture, non-parallèle, ne suit pas le réel comme une ombre ou un écho, mais au contraire se dirige vers lui, s’y heurte, ou du moins tente un contact durable, précis. Ernaux a souvent dit qu’elle cherchait à écrire « en-dessous » de la littérature, c’est-à-dire non pas « en dehors » mais comme un cran au-dessous d’une langue qui s'obstinerait à subir l’attraction du beau. De là, donc, chez Ernaux, l’absence obstinée d’images, de métaphores – mais non de sensations.

Or voici qu’au détour d’un paragraphe, elle s’autorise une image, et compare donc un étal de morues à un toit de tuiles. On peut supposer que les images viennent souvent à Ernaux mais qu’elle leur refuse le droit de siéger – et parader – dans ses textes. L’association visuelle, sonore, etc., doit se produire certainement, mais il y est fait barrage, dans la mesure où la tentation esthétique est précisément perçue comme une tentation, une sorte de déclassement ascendant, qui aurait l’inconvénient de diluer la puissance de la chose observée. Pourtant, dans cette phrase, une comparaison s’insinue, avec l’insistance presque involontaire d’un souvenir. Comme si la vision suggérée était plus forte que l’interdit poétique énoncé. Une sorte de refoulé, si l’on veut.

On pourrait y voir le symptôme d’une absence, le rappel d’un point aveugle. De quoi traite justement le livre d’Ernaux? D’un hypermarché. Or à aucun moment dans le livre Ernaux ne fait allusion à ce fait biographique qu'elle a pourtant plusieurs fois développé, à savoir que ses parents tenaient une épicerie, et que l’essor des moyennes puis des grandes surfaces a contribué au déclin de leur commerce, instaurant entre eux et leur clientèle un rapport complexe, fait de méfiance, de déception et de ressentiment.

En choisissant l’hypermarché comme sujet d’observation, Ernaux opére donc un choix violent. Elle va traiter d'un réel qui a sonné le glas d’une certaine entreprise familiale. Le temple de l'hypermarché va de pair avec l'obsolescence de la chapelle familiale. Et c’est sans doute cela, cette réalité passée, ce lieu de vie ici tu, qui fait surface dans la vision de cet étal de morues. A l’instar d’un « petit pan de mur jaune », les « vieilles tuiles grisâtres » marquent, dans le monde de briques, d’acier et de verre que décrit Ernaux, le retour d’un spectre, celui du domestique, de la chose périclitée. J'en profiterai pour citer ici une autre phrase d'Ernaux, extraite d'un tout autre texte :
« C’était au-dessus de la maison du boulanger que je voyais venir le temps. Non qu’elle fût plus basse que toutes celles qui enserraient la petite place mais elle se dressait du côté de l’Ouest et son toit de tuiles rondes, blondies par le soleil, se trouvait à contre-courant du ciel. »
C’est en quelque sorte à « contre-courant » que ces fameuses tuiles ont voyagé, afin de revenir poser leur dos  las et ancien au cœur de la modernité aseptisée. Et il faudra parvenir à la toute dernière phrase de Regarde les lumières mon amour pour qu’in extremis, au détour d’une réflexion sur une éventuelle nostalgie future, l'auteure laisse passer un mot ô combien chargé de sens pour elle, celui d’épicerie :
« Alors les enfants d’aujourd’hui devenus adultes se souviendront peut-être avec mélancolie des courses du samedi à l’Hyper U, comme les plus de cinquante ans gardent en mémoire les épiceries odorantes d’hier où ils allaient ‘au lait’ avec un broc en métal. »
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Annie Ernaux, Regarde les lumières mon amour, Seuil, coll. Raconter la vie, 2014, 5,90€



mardi 1 mars 2016

Les années Ernaux et le voile Paris-Match

La vie est faite de morceaux qui ne se recollent pas – paraît-il. Je suis à Casablanca, pour une lecture d'extraits de Crash-test mise en scène par la chorégraphe Marta Izquierdo Muñoz, dans le cadre du festival Carambolage. Dans mes bagages, pour seule lecture – outre Proust – j'ai apporté Les Années d'Annie Ernaux, que j'ai acheté il y a peu dans un Emmaüs (sur les conseils d'Oliver Rohe). Je lis donc le livre d'Ernaux, et le lisant, je découvre deux choses périphériques. D'abord, sur ce livre, au stylo, le précédent lecteur a écrit ceci:
"C. L m'a offert ce livre. Le style curieux m'a emballé car il jette en vrac tous les détails de ma vie. Sans lui, les enfants ne connaîtraient pas l'évolution des vies de 1940 à 2008."
Voici un lecteur qui a tout compris, et ressenti, et su synthétiser le projet d'Ernaux: "jeter tout en vrac", même si, bien sûr, ce "vrac", chez Ernaux, ressort d'une alchimie particulière. C'est un vrac organique et intense, qui suit le temps comme une trace de sang.

Deuxième découverte, toujours dans le livre: glissé entre deux pages, un article de presse découpé dans Paris-Match, signé Gilles Martin-Chauffier, et consacré au livre d'Ernaux. (Oui, c'était l'époque où les lecteurs aimaient glisser des papiers dans les papiers.) L'article en question est négatif. Très négatif. Et très méchant. Il est également mensonger (et con). Il donne l'impression que le livre d'Ernaux est une pure recension clichetonnesque des années d'après-guerre à nos jours. Une sorte de "je me souviens" sans âme, carburant à la citation et au chromo. Or le livre d'Ernaux, qui entremêle un panorama fracturé d'années culturelles, historiques, politiques, sociales avec le rosaire brisé d'une intimité à conquérir est tout sauf un catalogue de moments doux-moments durs. Le travail de composition relève ici d'une mosaïque à la fois magique et instinctive, savante et dévorante, et il s'y tresse des écarts et des semblances, Ernaux commentant, relatant, collant, comparant, distançant, révélant, réinventant l'émotion au prisme permanent du deuil.

Mais Gilles Martin-Chauffier ne voit rien de tout ça. Pour lui, le combat est perdu d'avance. Car Ernaux n'est qu'une "bonne ancienne de 68" et une "groupie de Bourdieu". Oh, vieille droite, comme tes yeux te cachent tes ornières ! Quelle fade et facile façon de rayer le travail en griffant l'auteur.  68 et Bourdieu: ça fait je suppose beaucoup de lecture pour GMC. L'article n'est plus alors qu'une pyrotechnie pathétique, visant à défoncer Ernaux. Mais dans son emportement, Gilles Martin-Chauffier nous offre cette perle:
"De même qu'on n'apprend pas à une vieille musulmane à mettre son voile, on n'enseigne pas à une aussi vieille pro comment faire tourner les pages."
Que veut-il nous dire, exactement? D'où lui vient cette expression forgée? Que cache-t-elle? Il ne pouvait donc pas dire "On n'apprend pas au vieux singe à faire des grimaces"? Non, apparemment. Il remplace donc "singe" par "musulmane" et "grimace" par "voile". L'air de rien. Comme si la langue était anodine et la violence de la rhubarbe. Pourtant, dans le livre d'Ernaux, guère de voile et de musulmane, le sujet est ailleurs, dans le fil du rasoir des ans, et la disparition des images. 

D'où vient alors cette sémillante image? Gilles Martin-Chauffier, qui ne doit aimer ni 68 ni Bourdieu, a eu soudain comme un petit prurit d'imagination assorti d'eczéma proverbial. Et son imagination, au lieu de se porter sur le corpus travaillé au corps (mnésique) par Ernaux, s'est bloquée là, dans cette expression réinventée. Mais cette comparaison de la vieille musulmane et de la vieille pro est édifiante. Elle nous enseigne une chose: celui qui ne pèse pas ses mots est aussitôt pesé par eux. Je ne dirai pas que racisme et misogynie font bon ménage, tant la chose va de soi. Juste que la connerie a tendance, malgré elle, à lever un peu trop facilement le voile. Sur elle-même. Son vide critique.