Rien de plus stimulant que de lire plusieurs livres en même temps – mais bon, pas au point de s'illusionner et de croire qu'on les lit "vraiment" en même temps. Toujours, entre les livres, passe la fine feuille du temps, du non-lire, comme une page nécessairement blanche. Le maillage est serré, parfois, mais les doigts – et le cerveau – ont le temps de se dégourdir. Il se crée, pourtant, une indéniable simultanéité des lectures, et celle-ci, on le sait, on l'éprouve, est propice aux hasards objectifs, favorise les connexions, appelle les étincelles. Le "même temps" où soudain évoluent les livres devient un vaste et complexe tourniquet, des lignes se prolongent, s'échappent, des mots et des images s'échangent leur ADN. On est pas loin de la fusion, au risque parfois de la confusion, mais ça produit toujours quelque chose, une étrange plus-value du sens, comme si se tiraient par les cheveux des idées déjà coupées en quatre.
Lisant en ce moment mon quintal de Butor, il était évident que certaines lectures adventices y trouveraient à re-dire. Ainsi, en commençant, à mi-Boomerang, le livre d'Anne Savelli, Décor Lafayette (éd. Inculte, 2013), des parentés légères mais têtues se dégageaient d'elles-mêmes, et les nuances dans le projet et l'ambition n'empêchaient pas tout un champ de résonances, une façon de traiter les textes et balises du réel, de s'enfoncer dans les strates du référencement, du catalogage, de l'errance, du regard nomade. Bon, l'Australie anatomisée de Butor n'a pas grand-chose à voir en apparence avec les grands magasins déconstruits par Savelli, mais on notait quelques apartés révélateurs entre ces deux livres.
Tout ça bien sûr n'était que prémices, voire prémisses (le distinguo souvent se fond). Une fois Boomerang achevé, je passe donc au Génie du lieu, 2 (Gallimard, 1971 – intitulé OÙ, mais avec l'accent sur le "u" barré, subtilité qui échappe à mon clavier du XXIème siècle…). Là, je tombe, ou plutôt échoue (mais victorieusement), page 104, sur ce passage:
(Porte de la Villette, suivre le canal Saint-Denis, puis celui de l'Ourcq jusqu'au bassin, avec ses ponts, grues et péniches. Place Stalingrad, ancienne barrière Saint-Martin du mur des Fermiers Généraux, la ligne 2 du métropolitain, NATION-DAUPHINE, aérienne à cet endroit, s'incurve sur ses austères colonnes doriques de métal pour respecter la ruine du noble pavillon de Ledoux, au milieu d'un paysage de cheminées et de grands immeubles tristes —
Alors, forcément, ça déclenche, comme au billard électrique, un retour de bille, zzboïnng, je reprends le Savelli, le re-compulse, mais le passage recherché a compris, bien sûr, il a entendu l'appel et se présente presque de lui-même, hop, page 37 au rapport :
Rotonde, édifice circulaire: elle surveille la route. A Stalingrad, c'est son inutilité qui attache, barrière de pierre, de vent, par l'octroi disparu(e). Paravent pour la ligne, ronde, lourde, elle épaule les passants, têtes et corps du métro qui s'en font un repère, regardent par-dessus la place et ses fontaines, le canal, le ciel. D'où l'usage qu'on en fait, celui d'un point de départ: elle lance, propulse, accompagne celle qui marche.
A quarante-deux ans d'écart, mais à peine quelques minutes dans le temps tranquillement hystérique de la lecture, deux passages se parlent, se chevauchent, se liguent. Bien qu'étrangers, ils conversent. Sans se voir, ils se reflètent. La lecture devient alors semblable à l'énergumène électron embarqué dans le furieux cyclotron du métro, qui tangue et observe, relie et compare, tandis qu'un obstacle – l'Histoire sous la forme d'une rotonde, tel un champignon de flipper – oblige la modernité – la rame électrifiée, la lecture zélée – à décrire un détour, façon de redéfinir les règles du corps en mouvement, de ce qu'il voit, comprend. Approche, évitement, échange.
Ainsi, souvent, toujours ou presque, la lecture feuilletée produit d'autres lectures, pour ne pas dire d'autres textes – on pourrait imaginer aisément un hybride de ces deux-là…–, et force le sens à dérailler, à s'inventer d'autres lignes de fuite. Lecteur-Nadja, perdu dans la brocante des mots, avec pour seule récompense cette mystérieuse "châtaigne" – ce petit choc électrique – quand d'un étal l'autre deux éléments entrent en contact à la faveur de sa curiosité.
Il serait dommage, non?, de laisser se perdre cette énergie, aussi fugace et discrète soit-elle. Mais saurait-on même la laisser se perdre? Le voudrait-elle seulement?
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Illustration: Marc Giai-Miniet