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lundi 6 mars 2017

D'une hypnose l'autre: le spectacle selon Bouvet

Avec sa Petite histoire du spectacle industriel, l'écrivain Patrick Bouvet suit à la trace – obscure et lumineuse – les chemins conjoints du spéculaire et du spectaculaire, en procédant par diapo-textes, surimpressions d'impressions, brefs instantanés descriptifs et sensoriels, avec pour fil rouge le spectateur, changeant-inchangé, sans cesse plongé dans une sidération amniotique qui fait de lui un somnambule à jamais errant dans la caverne de Platon. 

Tout commence (vous êtes prêts?), pour Bouvet, avec (attention, c'est parti!) les musées de cire, l'exhibition sensationnelle et figée d'acteurs historiques, un musée des horreurs menant à un autre, les têtes en cire faisant écho aux têtes tranchées, la guillotine agissant comme un obturateur à la fois cruel et pré-industriel. Puis voilà que les personnages de cire s'animent, voilà que viennent les automates, des androïdes de pacotille auxquels font bientôt concurrence les ectoplasmes tels que les saisit la photographie spirite, et ça continue, d'autres magiciens prennent le relais, d'autres agitateurs de lanternes infernales, oui, voici les bateleurs des rayons X, et les pionniers du cinématographe, qui semblent rejouer la scène primitive des hystériques de Charcot dreamachine autrement plus redoutable que celle Brion Gyson, pour n'en ressortir que pantelant, titubant, béat, définitivement domptés, et prêt désormais à errer en famille entre les cœurs monstrueux et les gigantesques ballons convulsés de Jeff Koons…
en décomposant non plus les corps mais le mouvement des corps (Marey, Muybridge…) et sans qu'on ait eu le temps de comprendre voilà qu'un hurlement traverse le ciel, les nouveaux amphithéâtres aux convulsés sont les tranchées de 14, avec leurs parterres et balcons de futurs mutilés, c'est le sanglant et boueux théâtre des opérations moderne, puis bien sûr ça continue, les corps exultent à leur insu, se tendent sous les coups de baguette magiques des poursuites lumineuses, voilà Olympie transfiguré par Riefenstahl sous le regard des dieux du stade de 1936, puis tout s'annihile dans un bûcher sans précédent, les spectateurs abasourdis et décimés, projetés sur les cendres des camps nazis ou dans les ombres du flash atomique, que va-t-il advenir, quelle scène prendra la relève, on le saura assez vite, car voici les parcs d'attractions, qui germent et s'étendent, voici les centres commerciaux qui pullulent et dévorent, la consommation succède à l'extermination, et l'on passe sans même s'en rendre compte de Disney World à Cap Canaveral, Saturn V achève la trajectoire des V2, mais les masses sont là, toujours au rendez-vous, de plus en plus hébétées, et la musique vient électrifier tout ça, vient faire danser au son du LSD les nouveaux prétendants au rêve somnambulique, mais déjà on quitte
Woodstock, déjà on quitte Altamont, on renonce à l'air libre pour entrer dans le vaste garage des happenings, des clubs sataniques et saturés de projections, et l'ont peut alors se perdre à jamais ou presque dans un palais des cristaux, comme un retour chez les rois, au milieu des cœurs boursouflés et suspendus de Jeff Koons qui battent hors toute unisson…

Oui, c'est à cette saisissante fantasmagorie que nous convie Patrick Bouvet, qui brasse ainsi plus d'un siècle de société du spectacle et de mécanisation du corps, et ce en 175 pages impeccables de sobriété, d'équilibre et scansion, qui disent chacune à leur manière l'impensé du visible:
"le visiteur découvre l'histoire infernale
du vivant
le récit est sans limites
il retrouve son corps animal
dans la chaîne du récit
il retrouve les corps imbriqués
inextricables
des jumeaux siamois
Adam-squelette et Ève-serpent
freaks chassés du paradis
qui ont trouvé refuge
dans l'industrie de la monstration"
Contrepoint indispensable aux essais de Paul Virilio ou aux récits de Bruce Bégout (je pense en particulier au ParK, éd. Allia), le texte de Bouvet ausculte le paysage optique avec la rigueur staccato d'un praxinoscope et la précision clairvoyante d'un saboteur.
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Patrick Bouvet, Petite histoire du spectacle industriel, éditions de l'Olivier, 15 €

jeudi 10 avril 2014

Comment faire couler le son: Bouvet au larsen

Carte son, de Patrick Bouvet, est un livre en apparence calme et méthodique: des flashs épars sur une rock star adulée, dont les extravagances nous sont rapportées via twitter ou youtube, une chaîne de télé, etc. De plus en plus recluse, de plus en plus opaque à mesure que Bouvet laisse se resserrer sur elle sa focale; de plus en plus vide, vaine, aussi, tant les signaux qu'elle envoie ou que ses admirateurs lui envoient se télescopent et s'annulent: une vie infra gothique, dans un "cosmic ranch" sous "LSDisney", qui n'est pas sans rappeler le certain Schloß d'un Bambi Jackson.
Mais sous les nappes que dépose Bouvet à même l'image de la star, ou plutôt à même l'image de l'image de la star, gronde quelque chose, de l'ordre du larsen, du parasite, comme si la carte son de ce livre laissait passer des distorsions. Sous le vernis tout d'artifice grouille les vers du chaos, mais l'air de rien, comme engendrés par la claire charogne de la vedette vivante.
Fille perdue devenue panthère cathodique, animal pop consumée par sa propre gadgetterie mentale, celle qui surnage au-dessus des défuntes icônes rock ou autres – Jim Morrison, Judy Garland… –, s'imagine des envoûtements, se croit l'ultime persécutée de rites invisibles, alors que le seul vaudou dont elle souffre n'est que l'échographie saturée de sa propre disparition dans l'univers aphone des réseaux – ainsi de son concert programmé où chacun sera partout tel dieu ubiquiste dans sa propre périphérie:
"un spectateur connecté
en permanence
à qui on fait
croire
qu'il pourrait être
déconnecté
à tout moment
un spectateur
amplifié
parasité
pénétré
toujours au bord
de la rupture"
La "panthère noire" que décrit et démonte Bouvet est un fauve privé de Rilke, dont les barreaux, devenus trop immatériels, ne retiennent plus les pulsions factices. Synthétique jusque dans ses peurs, elle incarne l'ultime stade orphéique: quand l'être-lyre se retourne sur lui-même et se découvre miroir. Il est question à un moment de "parade monstrueuse": mais cette fois-ci, le freak est seul, "not one of us", danseur-zombi dans un monde effrayé par la profondeur.

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Patrick Bouvet, Carte son, éd. de l'Olivier, 13€