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mardi 19 janvier 2016

Funeste amitié: rendez-vous au Havre

Dès jeudi soir, au Havre, c'est Le Goût des autres: un festival littéraire qui s'achèvera dimanche, avec cette année comme conseillère littéraire Maylis de Kerangal. Pour le programme, c'est par ici.

Cette année, un thème dominera la manifestation: l'amitié. L'amitié dans tous ses états, ses débordements, ses figures imposées. Il y aura entre autres quelques amis incultes – Mathias Enard, Joy Sorman, Mathieu Larnaudie –, mais aussi Véronique Ovaldé, Marie Nimier, des lectures de la correspondance Flaubert/Sand, etc. 

Pour ma part, je ferai une intervention sur ce vicieux poison qu'est l'amitié — ça sera le samedi 23 janvier à 15h au Idolize Mirrors. En voici une brève présentation:


"L'amitié n'est pas seulement dénuée de vertu comme la conversation, elle est de plus funeste." Ces propos de Proust, extraits de A l'ombre des jeunes filles en fleurs, sans doute faut-il les prendre au sérieux et en mesurer la dérangeante portée. Plutôt, donc, que de nous engager aveuglément dans un éloge de l'amitié, tentons ici d'en discerner les risques, les écueils. Et si l'ami était un ennemi dont nous n'osons pas nous passer? Et si l'amitié était, comme l'a pressenti Proust, un leurre destiné à nous détourner de "notre propre sève"?
Il sera question du Misanthrope de Molière, des funérailles de Patrocle, du temps perdu en amitié pour Proust, de l'ennemi déclaré selon Jean Genet…

samedi 24 octobre 2015

Déposer les noms sur terre: Maylis de Kerangal au chevet de Lampedusa

Eh oui, le samedi, ce gymnase hystérique qu'est le Clavier Cannibale se change en moulin à posts et inflige à ses lecteurs consentants d'anciens articles de foi, histoire de ne pas se rouiller… L'article suivant date du 3 septembre 2014, et vous y avez droit à nouveau pour une bonne raison: les éditions Verticales viennent de republier A ce stade de la nuit, de Maylis de Kerangal dans la collection"minimales".

Le 3 octobre 2013, Maylis de Kerangal est dans sa cuisine quand la radio fait état d’un naufrage : plus de trois cents migrants noyés et un nom, qui surgit de l’eau et des ondes :: Lampedusa. De même que derrière le Balbec proustien se cache une ville du Liban, ce mot de Lampedusa (« nom de pays : le nom », entend-on presque…), avant d’être un île aux yeux et aux oreilles de l’auteur, était lié à un acteur, Burt Lancaster, qui incarna le prince Salina dans le film Le Guépard de Visconti tiré de l’unique roman de l’écrivain Lampedusa ; mais, par un glissement qu’on comprend très vite, Burt Lancaster se détache du rôle du prince pour se dépouiller, tel un monarque déchu, de ses habits et errer de piscine en piscine dans le Connecticut de Franck Perry, non plus aristocrate en belle livrée se rendant au bal, mais homme quasi nu cherchant à remonter le passé dans le magnifique film The Swimmer.
En moins de cent pages pages, Maylis de Kerangal rend compte d’une géographie intime, composée de souvenirs, de lectures/écritures, de voyages aussi. Tel Burt Lancaster tentant de recréer le fleuve du temps à partir de poches d’eau isolées, de retourner dans la patrie perdue du passé en devenant le fil qui relie entre elles des îles d’eau, l’auteur tente, au gré d’un jeu de l’oie personnel, de passer d’un Lampedusa à l’autre. Il faudrait citer in extenso le passage magnifique où Kerangal tente de répondre à la question suivante : « comment les hommes avaient déposé les noms sur la Terre » :
« […] des goélettes usées abordent les rivages, l’ancre est jetée dans une crique sablonneuse au-delà de laquelle vivre une forêt close, les canots sont mis à l’eau et des types affamés s’y bousculent, hébétés d’émotions contraires, terrorisés quand soulagés d’être de retour vivants sur la terre ferme, silencieux devant la terra incognita qui s’étire devant eux en ce jour de l’an de grâce 1492 quand excités par l’or promis au terme de la course ; ils ont la gale, le scorbut, des pouls jusque dans les sourcils, et leurs vêtements raides de crasse sont bouffés de vermine […]. »
Ce « quand » que mutile l’apposition et qui voit s’éloigner sans cesse l’instant de sa proposition, ce « quand » venu en attaque et portant peut-être en lui l’empreinte de la rythmique simonienne, dit puissamment le hiatus entre dérive et refuge, égarement et recueillement, mutisme et baptême. Etre perdu sur terre, perdu à la terre puisqu’en mer, puis toucher un sol, y laisser choir les genoux et, entre panique et projet, nommer ce sol.

Les migrants naufragés, eux, sont morts à deux mille mètres des côtes de l’île de Lampedusa. Et tandis que le prince Salina fend, en fauve las, le bal carnassier que donnent les Ponteleone ; tandis qu’un Gaspard Hauser américain passe d’un miroir liquide à l’autre, le texte de Maylis de Kerangal cherche, au fil des souvenirs, à tenir « en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes » (Proust). C’est l’histoire d’un recouvrement, d’une éclipse : le nom de l’île venant enfin, après vingt ans d’étrangeté, obscurcir celui du vieil écrivain italien.

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Maylis de Kerangal, à ce stade de la nuit, éd. Verticales

vendredi 18 septembre 2015

Le grand braquage du langage: Maylis de Kerangal in situ

Je ne sais pas si vous êtes actuellement à Guéret, mais en tout cas Maylis de Kerangal, elle, y est, et pas qu'un peu, puisqu'elle a consacré et consacre pas mal d'énergies pour faire de ces 10èmes Rencontres de Chaminadour consacrées à Claude Simon un moment d'exception, et ce avec l'aide de l'Association des amis de Claude Simon et de quelques écrivains. Et tandis qu'elle s'apprête à lire des passages de l'œuvre de Simon, à discuter de certains aspects de son œuvre, etc., il n'est peut-être pas inutile de se pencher sur son parcours, ses travaux, ses lignes de résistance.

Or, pour ce faire, eh bien, coup de chance, le dernier numéro de la revue Décapage va nous donner un sacré coup de main, puisqu'il consacre précisément son dossier à l'auteur de Naissance d'un pont. L'intérêt de ce dossier, comme vous le savez, c'est qu'il est organisé et rédigé par l'écrivain him/her-self. Et quand Maylis de Kerangal parle d'elle et de son travail d'écriture, c'est tout sauf une plongée narcissique. Elle préfère dresser un diorama mobile de ses curiosités, de ses tâtonnements, de ses passions, sous forme d'une "panoplie". Une panoplie, nous dit-elle, a non seulement "le pouvoir de désigner celui qui la porte via son rêve" mais également "le pouvoir de le masquer".

La panoplie kerangalienne se déploie donc en plusieurs parties, d'abord les "lieux" (Le Havre, le Colorado), puis les livres-alliés (Villon, Ponge, Vasta, Deleuze, Sebald… — sans oublier Fantômette!). Il y a bien sûr la présence de l'éditeur, en l'occurrence Verticales (d'abord Wallet, puis Pagès et Guyon, quinze ans de compagnonnage, d'amitié, de "forte intensité"). Question: Où écrit-on? Plutôt que de décrire les objets fétiches de son bureau, de Kerangal nous ouvre les portes de ce qu'elle appelle un "chantier permanent", le "cœur d'un écosystème", et qu'elle qualifie avec bonheur de "chambre forte et chambre d'écho". Vient alors la bibliothèque, et là encore on n'est pas dans l'inventaire tape-à-l'œil, mais dans l'analyse d'un organisme:
"Lieu de sédimentation et lieu de mouvement, la bibliothèque bouge, elle se décompose et se recompose en permanence. Ça entre, ça sort – même si plus rarement –, ça trafique."
Et de nous expliquer ensuite qu'à chaque livre écrit correspond une "collection": d'autres livres, qui forment satellites, qu'il faut extraire, choisir, enrôler, car ils vont contribuer "à former une bande". Dans quel but? Pour Maylis de Kerangal, le coup à faire, c'est "le grand braquage du langage"! D'autres "chapitres" viennent enrichir notre approche de l'auteure: ses carnets, ses manuscrits. Elle se livre ensuite à cet exercice extrêmement difficile qui consiste à écrire sur ses propres livres, et c'est sans doute là qu'elle se montre le plus exemplaire, et parvient, avec une simplicité qui relève à la fois de la quintessence et de l'humilité, à dégager en quelques traits pertinents les véritables enjeux de chaque livre, signalant même leurs possibles défauts, rappelant leurs ambitions ou errements.

Il est question aussi, en fin de dossier, du collectif Inculte, qui lui permet, entre autres de "construire des affections". Retenons cette dernière expression, car elle peut servir également à mieux saisir ce que, de livre en livre, s'occupe à dessiner Maylis de Kerangal. Une dispersion innervée par une cohérence têtue, qui va toujours de l'avant, braquant toujours le langage avec des armes différentes. Un intérêt porté (comme on dit d'un pont qu'il porte) aux structures et à leurs accidents, aux avatars nichés dans les mots (à lire ou relire: l'excellent A ce stade de la nuit, qui reparaît bientôt chez Verticales), aux agrégats d'affects que sont les êtres et à ce qui les fait (musicalement, physiquement, mentalement, spatialement) trembler, bouger.

Tout ce qui bouge (même l'immobile) : tel pourrait être le titre générique de l'œuvre de Maylis de Kerangal. Je ne vous retiens pas plus longtemps, puisque vous avez rendez-vous avec votre libraire pour acheter Décapage.

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Décapage, numéro 53 (été/automne 2015), dossier "Maylis de Kerangal par elle-même", 15 €

mercredi 16 septembre 2015

Maylis de Kerangal sur les grands chemins de Claude Simon

Du 17 au 20 septembre vont se tenir les 10èmes rencontres de Chaminadour, à Guéret, dans la Creuse. Cette année, c'est Maylis de Kerangal qui mène le bal, pour évoquer en nombreuse compagnie l'œuvre de Claude Simon. Le programme est riche, et on vous renvoie au site des rencontres pour en avoir le détail. Mais écoutons d'abord Maylis de Kerangal:
"La lecture de Claude Simon traverse mes derniers écrits, elle y ouvre des pistes sur lesquelles j'avance, sur lesquelles je chemine. Qu'elle creuse à la manière d'une empreinte, ou qu'elle y fasse entendre sa rumeur éloignée, métamorphosée. Ecrivant, on ne sait pas qu'une influence s'exerce, ou bien on ne sait pas le savoir, mais elle est là, et dans un après-coup, elle émane. La phrase de Claude Simon – et il s'agit ici très précisément de son risque –, la synesthésie qu'elle me demande, la réplique sensorielle qu'elle déclenche, le paysage mental qu'elle instaure, se manifeste dans mon travail, elle infuse, comme archive du livre qui s'écrit, comme épaulement, et comme étonnement."
C'est vous dire à quel point je suis enchanté à l'idée de participer à ces rencontres, et d'y croiser, entre autres invités, Arno Bertina, Sylvie Germain, Mathias Enard, Oliver Rohe, Marianne Alphant, Pierre Michon… Il y aura aussi des traducteurs de Simon, et ensemble nous parlerons de ce qui passe d'une langue à l'autre chez Simon. Je me fendrai également d'une conférence sur Simon traducteur de lui-même… Mais on ne fera pas que parler, à Guéret. Il y aura des projections (des entretiens de CS avec Jacques Decker, Un Chien andalou, L'âge d'or…), une exposition, des lectures (Maylis de Kerangal lira des extraits des Géorgiques en compagnie de Pierre Michon et Jean-Marc Bourg), et aussi un bœuf gras et enguirlandé qui défilera le dimanche.

Bref, si vous êtes dans le coin, savez conduire, aimez le train, mais surtout si pour vous l'œuvre de Claude Simon est un monde inextinguible et musical, venez à Guéret, car ces rencontres promettent d'être passionnantes.

mercredi 3 septembre 2014

Le stade du guépard


Le 3 octobre 2013, Maylis de Kerangal est dans sa cuisine quand la radio fait état d’un naufrage : plus de trois cents migrants noyés et un nom, qui surgit de l’eau et des ondes :: Lampedusa. De même que derrière le Balbec proustien se cache une ville du Liban, ce mot de Lampedusa (« nom de pays : le nom », entend-on presque…), avant d’être un île aux yeux et aux oreilles de l’auteur, était lié à un acteur, Burt Lancaster, qui incarna le prince Salina dans le film Le Guépard de Visconti tiré de l’unique roman de l’écrivain Lampedusa ; mais, par un glissement qu’on comprend très vite, Burt Lancaster se détache du rôle du prince pour se dépouiller, tel un monarque déchu, de ses habits et errer de piscine en piscine dans le Connecticut de Franck Perry, non plus aristocrate en belle livrée se rendant au bal, mais homme quasi nu cherchant à remonter le passé dans le magnifique film The Swimmer.

En soixante-dix pages, Maylis de Kerangal rend compte d’une géographie intime, composée de souvenirs, de lectures/écritures, de voyages aussi. Tel Burt Lancaster tentant de recréer le fleuve du temps à partir de poches d’eau isolées, de retourner dans la patrie perdue du passé en devenant le fil qui relie entre elles des îles d’eau, l’auteur tente, au gré d’un jeu de l’oie personnel, de passer d’un Lampedusa à l’autre. Il faudrait citer in extenso le passage magnifique où Kerangal tente de répondre à la question suivante : « comment les hommes avaient déposé les noms sur la Terre » :
« […] des goélettes usées abordent les rivages, l’ancre est jetée dans une crique sablonneuse au-delà de laquelle vivre une forêt close, les canots sont mis à l’eau et des types affamés s’y bousculent, hébétés d’émotions contraires, terrorisés quand soulagés d’être de retour vivants sur la terre ferme, silencieux devant la terra incognita qui s’étire devant eux en ce jour de l’an de grâce 1492 quand excités par l’or promis au terme de la course ; ils ont la gale, le scorbut, des pouls jusque dans les sourcils, et leurs vêtements raides de crasse sont bouffés de vermine […]. » (pages 35-38)
Ce « quand » que mutile l’apposition et qui voit s’éloigner sans cesse l’instant de sa proposition, ce « quand » venu en attaque et portant peut-être en lui l’empreinte de la rythmique simonienne, dit puissamment le hiatus entre dérive et refuge, égarement et recueillement, mutisme et baptême. Etre perdu sur terre, perdu à la terre puisqu’en mer, puis toucher un sol, y laisser choir les genoux et, entre panique et projet, nommer ce sol. 

Les migrants naufragés, eux, sont morts à deux mille mètres des côtes de l’île de Lampedusa. Et tandis que le prince Salina fend, en fauve las, le bal carnassier que donnent les Ponteleone ; tandis qu’un Gaspard Hauser américain passe d’un miroir liquide à l’autre, le texte de Maylis de Kerangal cherche, au fil des souvenirs, à tenir « en cercle autour de lui le fil des heures, l’ordre des années et des mondes » (Proust). C’est l’histoire d’un recouvrement, d’une éclipse : le nom de l’île venant enfin, après vingt ans d’étrangeté, obscurcir celui du vieil écrivain italien.

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Maylis de Kerangal, à ce stade de la nuit, éd. Guérin/Fondation facim, collection paysages écrits, 10 €