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mercredi 14 décembre 2016

D'une machine célibataire l'autre…

Dans sa préface à son recueil de traductions – Imitations – le poète Robert Lowell explique qu'il a travaillé avec la pensée suivante à l'esprit: traduire comme si les poètes qu'il traduisait écrivaient en américain aujourd'hui. Bien sûr, Lowell ne cherchait pas à dire qu'il imaginait Rimbaud débarquer dans les années 60 ou Villon arpentant la Cinquième Avenue. Non, son idée était de laisser une nouvelle "chance" au poème en lui permettant de s'écrire de nouveau dans une autre langue. Certes, Lowell prend des libertés, il retranche, ajoute, déforme, contourne, et ne s'en cache d'ailleurs pas. Mais retenons cette idée d'un poème qui se récrit.

Quand on traduit, on entend beaucoup de choses, des rafales de sens, des séismes sonores, des grincements de grands écarts syntaxiques, etc, mais on entend également autre chose: on entend la poussée de sa propre langue sous la surface de la langue autre, comme si l'étranger, se sentant désiré, consentait à une forme de fermentation, et laissait ses glucides linguistiques se transformer. Les langues n'ont pas d'âme, mais elles partagent souvent une longue histoire de domination et de bâtardise qui leur permet d'échanger des signaux, elles ont évolué à force de collusion, de rapt, d'accouplements; elles se savent poreuses. La traduction permet non seulement de libérer les forces métamorphiques du texte de départ, mais de le considérer également comme, précisément, un départ. La traduction apprend à s'élancer, à partir, quitter. Plutôt que d'être un simple "adieu", la traduction transforme la séparation (un texte nouveau quitte l'ancien) en transmission, au sens technique, un transfert de l'énergie métrique d'un texte vers un organe utilisateur. D'une machine célibataire l'autre…

lundi 26 mai 2014

Les bateaux ivres: Rimbaud traduit

Il faudrait étudier les différentes traductions d'un même poème non dans un esprit purement comparatif mais dans une optique quasi ovidienne: on y verrait alors le texte se transformer sans cesse, se débattre avec ses avatars, essayer d'autres reflets sans jamais en épuiser aucun. Plutôt que d'évaluer les solutions proposées, on les laisserait dialoguer, s'enrichir, s'affronter, se continuer et s'interpénétrer. Chacune, en effet, raconte plusieurs choses: quelles raisons ont conduit le traducteur à traduire, pourquoi a-t-il traduit ce texte-ci, quelle place cette traduction occupe dans le parcours de son œuvre et de son travail, etc.
Prenez Le Bateau ivre, écrit par Rimbaud à l'âge de dix-sept ans, dont il existe de nombreuses traductions en langue anglaise. Beckett s'y attela à vingt-six ans, et il la fit pour une petite revue parisienne (afin de se payer son voyage à Londres). Le poète Robert Lowell, quant à lui, rétrécit (?) la nef rimbaldienne à quinze quatrains, qu'il fondit en pentamètres iambiques – mais il est vrai que son volume de traductions s'intitule "Imitations". Plus récemment, Alan Jenkins en a donné une version non moins audacieuse. 
D'entrée, les "fleuves impassibles" ont commencé à muer. Chez Lowell, ils arrivent au deuxième vers, pris dans un "nous" qui fait fi du "je" rimbaldien, et deviennent "the virgin Amazon", alors que chez Beckett ils demeurent des "impassive rivers" (et se singularisent chez Jenkins en "placid river"). Le vers  "Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sures" – à la fois formule magique, pure musique, à l'équilibre parfait frôlant la vérité cachée… – parvient à renaître chez Beckett ("More firmly bland than to children's appels' firm pulp") mais se contracte chez Lowell ("sweeter than sour apples to a boy"), tandis que Jenkins le laisse résonner ("more sweet than windfalls are to kids"). Le fameux "peuple de colombes", que peut-il devenir? Chez Lowell et Jenkins, il est "flock", alors que Beckett ose un "cloud"… Flock of doves, cloud of doves… Pourquoi aucun des trois n'a-t-il tenté "people of doves", ou même "nation of doves"? L'équilibre de chaque vers trouve sa tension dans l'ensemble, et la musique n'est jamais résolue, car il ne s'agit pas ici de trouvaille, mais de recommencement.
Quand Jenkins n'hésite pas à traduire "Mais, vrai, j'ai trop pleuré!" par "True, fuck it: I've wept buckets", est-il si loin d'Arthur? Quant aux étonnantes "vacheries hystériques" auxquelles le poète compare la houle, n'est-il pas admirable qu'elles deviennent, sous la plume de Beckett, "the maddened herds of the surf" ? Lowell, dans son effort de contraction, se contente d'un "ocean bellowing on the land" mais leur adjoint, audacieux, un "cattle stampeding with their tails on fire…

La traduction se révèle ici relecture, non du texte originel, mais de ses possibles. Il ne s'agit pas d'égaler, mais de rester écrivain à travers l'acte même de traduire, d'entendre la langue encore au travail dans le décalage de son recommencement. De produire d'autres "bateaux ivres", comme si Rimbaud avait établi un canon, un genre, et qu'il était tentant, possible et dangereux de s'aventurer dans ce genre inédit. Non pas seulement traduire Le Bateau ivre, mais écrire un poème dans la forme bateau-ivre, comme on dirait la forme sonnet ou la forme rondeau. 
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Sources:
Robert Lowell, Imitations, Noonday Press, 1990
Alan Jenkins, Drunken Boats, The Cahiers Series, Sylph Editions
Samuel Beckett, Collected Poems in english and french, Grove Press