Renaud Camus, le grand remplacé


L'ouvrage co-écrit par Gaspard Dhellemmes et Olivier Faye, L'homme par qui la peste arriva, n'est pas à proprement parler une biographie de Renaud Camus, ni en vérité un portrait à charge, le sujet-objet de leur livre n'ayant pas besoin qu'on le charge pour crouler de lui-même sous le fardeau de ses détestations. Non, l'intérêt de ce livre, c'est de suivre un parcours intellectuel, mondain, idéologique, littéraire, fascisant, et d'essayer de comprendre à quel moment l'auteur gay et socialiste adoubé par Barthes et tripoté par Aragon est devenu un réac de la pire espèce copinant avec Zemmour et alii. À la toute fin de leur livre, les auteurs demandent carrément à Renaud Camus : "Que s'est-il passé?" Mais cette question est destinée avant tout à Renaud Camus, au cas (improbable) où lui-même s'interrogerait sur son parcours chaotique, sur ce douteux cheminement qui le fait passer des back-rooms des années 70 à la Factory d'Andy Warhol, des éditions P.O.L au réseaux "sociaux" nazis, d'Apostrophes aux meetings de Marine Le Pen. 

On lit le livre de Gaspard Dhellemmes et Olivier Faye dans l'espoir de comprendre à quel moment cet écrivain porté aux nues par certains (Barthes, E. Carrère, puis, aïe, Beigbeder, Finkielkraut, Zemmour…) a fini par s'enliser dans la théorie du "grand remplacement". On cherche le moment pivot, l'instant de bascule – mais très vite on s'aperçoit qu'on a en main toutes les données expliquant (et non pas justifiant, tsss) ses tristes nazillements. Tout est là, depuis le début, toute une matière grasse nourrie de ressentiment, d'aigreur, de mégalomanie, d'orgueil, d'ambition, d'aberration, de course à la reconnaissance, de feinte moralité, de vains opportunismes. L'homme se cherche moins qu'il ne cherche des appuis, très vite conscient que son "talent" ne lui ouvre pas toutes les portes, ni ne délie pas toutes les bourses. Cravaché de l'intérieur par un mépris de classe inouï (lui-même étant déclassé), il n'a d'autre but que d'échapper au monde du travail et de se faire un nom – et quand il comprend que son activisme littéraire n'est guère rentable, quand il devine que son nom (déjà pris, hélas, par Albert) peine à s'imposer, il s'invente paria chic et pour cela se cauchemarde chevalier d'une "francité" fantasmatique, garant solitaire des bonnes manières, greffier inlassable des tares modernes. Et parce qu'il lui est impossible de tolérer dignement ses échecs, il va tout faire pour que son ressentiment ne le prenne pas pour cible, et va donc le diriger ailleurs, d'abord les Juifs, puis les Musulmans, et parfois un peu des deux, on ne sait jamais dans quel sens le vent brun souffle, quand le front se rassemble. Se prenant pour Don Quichotte, mais plus girouette qu'un moulin: c'est là son triste destin. Un tribun raté s'inventant foireux porte-parole pour finir ramasse-merde. Beau parcours.

Le livre a donc cette intelligence: nous aider à cesser de croire qu'à un moment certains hommes "basculent". On sait depuis au moins le cas Céline, que la mentalité réactionnaire précède la parole fasciste. On ne naît pas fasciste, on le devient, certes, mais il faut pour cela y avoir un intérêt durable, et assez d'aigreur en stock. D'emblée, ou presque, Renaud Camus était disposé à devenir le héraut de quelque chose, peu importe laquelle pourvu que cette chose lui apporte de l'argent, de la gloire, des alliés argentés, du pouvoir, des ennemis, un peu de cul et le plus de prise de tête possible. Choquer, délirer, attaquer, se parjurer, insulter, lécher telle ou telle botte, se plaindre, récriminer, tancer : tout était souhaitable et paraissait réalisable puisque qu'il avançait drapé dans de la toge mitée du "grand écrivain". Mais la préciosité de sa langue n'était que le reflet d'une pensée tout sauf baroque: une non-pensée, en fait, un salmigondis de pulsions intéressées, d'idées fausses et d'ambitions crasses, qui finit par aboutir à la fabrication faisandée d'un semblant d'idéologie. Oui, tout était là depuis le début ou presque; une pulsion de mort qu'il valait mieux, par lâcheté, retourner contre l'Autre. Camus contre l'étranger; quelle ironie…

L'histoire d'un homme qui s'est voulu le chantre de ses fantasmes mais n'a su que devenir le chancre de l'extrême-droite, et qui, brandissant bien bas l'étendard du "grand remplacement", a passé sa vie à être le grand remplacé (par ses adulateurs mêmes: Zemmour, Finkielkraut…) – un peu comme Richard Millet, dont le parcours est assez similaire, puisque tous deux n'ont loué les puissances de la langue que pour donner plus d'élan à leurs vomissements – tous deux transmuant leurs échecs en haines et devenant d'incurables grabataires de la pensée. Il n'est même pas sûr qu'à sa mort l'Assemblée nationale lui accorde une minute de silence, malgré son infecte contribution à la haine de l'autre. 


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Gaspard Dhellemmes et Olivier Faye, L'homme par qui la peste arriva, Flammarion

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