Partons de l’hypothèse – improbable
mais séduisante – que chaque livre recèle une part d’extraordinaire – au sens
littéral, c’est-à-dire quelque chose – un détail, un accroc, un fil dans la
porcelaine – qui le distingue des autres, une anomalie qui ne soit pas
directement imputable à sa substance textuelle mais erre à sa surface, dans ses
marges. Ce peut être un coquelicot fané et aplati, retrouvé entre ses pages, ou
une coquille rendant risible tel propos, une erreur de pagination, une tache singeant
une forme révélatrice, bref, n’importe quel accroc susceptible d’arracher le
livre à son ordinaire d’encre et de papier, un infime défaut, une
particularité, une bizarrerie dont l’auteur ne soit pas le responsable direct.
Prenons donc au hasard un livre
dans notre – interlope – bibliothèque de campagne. Il s’agit d’un essai,
intitulé Traces, signé Ernst Bloch,
paru dans la collection Tel de Gallimard. Notre quête sera brève durée, car le
quatrième de couverture nous offre généreusement l’anomalie évoquée plus haut, et
ce dans le cadre para-textuel. En effet, dans le texte de présentation figurant
au dos de l’ouvrage (texte hélas anonyme), on tombe sur la phrase suivante,
éminemment dissuasive :
« Ce bric-à-brac philosophique (imperméable à quiconque n’est pas fasciné par Munich ou Berlin des années 20), constamment déroutant […]. »
Voilà au moins un livre qui
n’aura que des lecteurs deux fois avertis et largement acquis à sa cause, car
le « club des fascinés du Munich des années 20 » ne doit pas briller
par son nombre. En outre, combien parmi ses membres seront perméables à ce que l’éditeur nous présente, avec une franchise déconcertante,
comme étant un « bric-à-brac philosophique ? A-t-on raison de
mettre ainsi en garde le lecteur ? De pratiquer une sélection culturelle
aussi rigoureuse ? Faut-il garder l’enceinte des livres, faire passer un
test aux éventuels acheteurs ? L’honnêteté, ainsi poussée à son paroxysme,
ne risque-t-elle pas d’étrécir cruellement le cercle potentiel des
curieux ? Imaginez qu’au dos de La
critique de la raison pure figure l’avertissement suivant : « Les
personnes peu enclines à se vautrer dans l’impératif catégorique feraient mieux
de passer leur chemin. » Ou qu’en préambule au Pinocchio de Collodi, on lise ceci : « Déconseillé aux
nez fastes. » Arf.
Ne devrait-on pas, bien au
contraire et systématiquement, entrer dans les livres par effraction ? S’y avancer, caché, afin d’en mieux éprouver
la turbulente étrangeté ? Les aborder en pirate, avides de prises, et non
rester, tout benêt, à se décrotter l’esprit sur le paillasson de leurs
préambules en attendant qu’une main invisible nous fasse signe ? Quelque
part, nous sommes tous des fascinés du Munich des années 20, c’est juste que
nous n’en avons pas encore conscience. Mais notre nez ne demande qu’à pousser,
nos catégories aspirent devenir kantiennes.
Un livre imperméable ? Allons
donc ! Plût au ciel que le lecteur, en sus de pluie, soit acide.
