A l'heure où une start-up au nom de boisson pétillante se fait mousser en révélant sa méthode de lecture optimisée, permettant d'engloutir 1600 mots à la minute, autrement dit deux fois plus qu'en temps normal (mais cent fois moins que Busnel), on est en droit de se demander l'intérêt qu'il y a à lire plus vite. La réponse semble aller de soi: tout va plus vite, on a de moins en moins de temps, les pandas vont disparaître, etc. Mais peut-être cette méthode n'a-t-elle d'autre but que de surfer sur ce cliché de l'accélération du temps, d'en entériner l'hypothétique réalité – seule va plus vite notre non-compréhension du monde. Parce que franchement, si les gens n'ont plus le temps de lire, qu'est-ce qu'ils foutent sur Facebook toute la journée au point d'y passer vingt minutes en moyenne par jour ? ou devant la tv-shit-box à raison de quasiment quatre heures par jour? Voudrait-on, en fait, qu'ils passent moins de temps à lire? Lire plus en gagnant plus de temps, c'est ça, l'idée? Certes, une fois qu'on a compris comment fonctionne le cerveau quand on lit, on peut doper son rythme d'ingestion langagière. Le cerveau prend des instantanés, l'assemblage des lettres forme pour lui comme un visage. Ah, c'est toi, mot? Je t'avais reconnu.
Au final, la question qui se pose est encore: pourquoi? Pourquoi lire vite? Reconnaître un mot en un temps record, sans serpillage linéaire de l'œil, c'est une chose, mais le laisser résonner, infuser, voyager, s'attarder, c'est une autre paire de cerveau… Ne devrait-on pas plutôt apprendre à lire lentement, à lire par intermittences, à lire en rêvassant, en revenant sur ses pas, en laissant flotter les mots, en tournant autour? Lire en papillon, en chenille. Lire moins vite qu'on écrit? Dévorer un livre ne veut pas dire oublier de le mâcher – même le boa sait ça. On peut lire en vache, en ruminant, en mante religieuse, en vautour – puisque lire ce n'est pas que lire, puisque lire c'est aussi penser ce qu'on lit, répéter ce qu'on lit, revenir sur ce qu'on lit, oublier ce qu'on lit, faire et défaire ce qu'on lit, puisque la lecture n'est pas une course de fond mais une découverte sans cesse imaginée de… la lecture. Et si lire, c'était relire? Lire d'abord ce qu'on lit, puis lire (en lisant) le trajet de notre lecture? Et si lire c'était oublier le temps?
Mille six cent mots à la minute? ma foi, ce doit être possible, je n'en doute pas, mais uniquement quand l'auteur desdits mots n'a pas passé plus de temps à les écrire… Je propose qu'on crée en librairie un nouveau rayon. Ça s'appellerait "Livre à parcourir". L'avantage, c'est que le lecteur y trouvera non seulement les livres ornés d'un bandeau rouge mais aussi les ouvrages à caractère pornographique (et les confessions de journalistes). Parce que lire vite, c'est aussi se rincer l'œil. De peur qu'il ne se dépose dessus quelque chose: l'impossibilité d'oublier.
