Il n'y a pas plus de faits divers aujourd'hui qu'à l'époque de Bouvard ou à celle de Pécuchet. La seule différence, mais d'importance, c'est que le fait divers est devenu une des matières premières de la presse (sous prétexte "sociologique"), un genre littéraire journalistique à part entière (Fénéon lui tordit pourtant le cou en son temps) et qu'il est médiatisé à outrance (plénonasme?). Son rapport avec les écrivains ne date donc pas d'hier, et avant que Duras s'intéresse à l'affaire Gregory, rappelons que Tourguéniev écrivait sur Troppmann et Tacite sur les frasques de Galba. Aussi, quand un article se penche sur la prétendue recrudescence du fait divers en littérature, c'est souvent pour se poser de mauvaises questions, lesquelles ont l'avantage de mettre à jour le véritable enjeu qui frétille derrière ces coulées d'encre.
Dans un article paru le 15 janvier dernier dans Le Figaro, Mohammed Aissaoui essaie de comprendre de quoi il retourne, et pour cela convoque quelques spécialistes en la matière. Et de rapporter, entre autres, ces propos de Jérôme Béglé:
«Clairement, DSK a tué les écrivains ils ne peuvent pas faire mieux que lui sur de nombreux registres: psychologie, tragédie, rebondissements…»
Passons sur ce meurtre symbolique qui ne peut que prêter à rire (DSK m'a… tuer?). En revanche, retenons ce "faire mieux que lui". Et, accessoirement, observons l'équation "écrivain = psychologie, tragédie, rebondissements". On commence à comprendre de quoi il s'agit… Quelqu'un d'autre veut ajouter quelque chose? Ah, Philippe Besson! On vous écoute:
"Ce qui m'intéresse dans le fait divers, c'est l'idée que la réalité est, tout à coup, plus forte que la fiction."
Là, on retiendra : "plus forte que". C'est clair, non? D'ailleurs, cette idée du "faire mieux" et du "plus fort que", Aissaoui la résume ainsi :
"Prenez l'affaire d'Outreau, elle est tellement insensée, tellement incroyable qu'aucun écrivain n'aurait jamais pu l'imaginer."
Bref, ce n'est pas tant le fait divers qui exciterait l'écrivain, mais la nature incroyable de celui-ci. Sa dimension… inimaginable. Inimaginable? Ah bon? Hum. C'est comme si la réalité lançait un défi à l'écrivain. Comme si, même doté d'une forte imagination, l'écrivain était incapable de rivaliser avec le réel. Comme si on mesurait un écrivain tout d'abord à sa capacité à imaginer, ensuite à sa capacité à imaginer un truc aussi dingue qu'un adultère de province, une pipe dans un hôtel ou un enfant retrouvé noyé…
Bon, vous avez pigé, je suppose, où ils veulent en venir. En fait, peu importe que le fait soit divers ou d'été, ce qui importe dans ce débat faussé, c'est, ni plus ni moins : l'esprit de compétition. Parce que, hein, ça ne suffit pas d'imaginer et d'entretenir une perpétuelle concurrence des écrivains entre eux (ce à quoi œuvrent les prix littéraires, et bien souvent la presse): il faut en plus concevoir l'écrivain en concurrence avec le réel. Sauf que, non, les amis, le fait divers n'est pas le réel, c'est le réel choisi et traité par la presse. Ce n'est pas DSK qui est incroyable, mais la place qu'on lui accorde, et la place qu'on accorde aux articles parlant de la place qu'on lui accorde (etc.).
Donc, finalement, le message, très moyennement subliminal, c'est: Dis donc, l'écrivain, tu sais faire aussi fort que les médias? Parce que tu as compris, on l'espère, qu'un écrivain devait non seulement savoir écraser les chiens mais également égaler, voire surpasser, l'ambition de la presse canine. Alors, vas-y, essaie de magnifier un fait divers, toi qui es si malin. Au pire, même si ton livre n'est pas très bon, il nous intéressera, ne serait-ce qu'au niveau sociologique, et qui sait? il finira peut-être par devenir lui-même un fait divers, à l'occasion par exemple… d'un procès, ou d'un dossier de presse thématique, voire d'un rebondissement dans l'affaire traitée. Bref: nous écrasons les chiens, et toi tu les empailles. On verra bien qui aboie le mieux, le plus fort…
