Il est chez Proust des passages désormais si célèbres qu’on
finit par les lire dans leur isolement, ratant de fait les rouages à l’œuvre
dans leur cale. Et nous sommes tellement habitués à ce que Proust opère des
parallèles, même "divergents", à ce qu’il déplie et déploie aussitôt le germe
d’une sensation en un champ de comparaisons digressives, qu’on rate parfois, du
fait d’une muette juxtaposition, l’humour subtil de certaines descriptions.
Ainsi du moment d’anthologie qu’est le
« ravissement » causé chez le narrateur par la vue des asperges. On a
même pu se moquer de la vision féerique ici étalée, qui fait des asperges
des créatures métamorphosées – alors que le texte en question est éminemment
comique avec son final qui voit le changement du « pot de chambre » en
« vase de parfum ». Mais quelle est la fonction de ce texte
fantasque ?
Ce passage intervient juste après une rencontre décrite
avec Legrandin, le snob qui s’ignore snob. Ce dernier a pris à partie le
narrateur pour l’enivrer d’un vers de Paul Desjardins : « Les bois
sont noirs, le ciel est encor bleu », vers qu’il ressasse et hisse à des
hauteurs symboliques. « Que
le ciel reste toujours bleu pour vous », dit Legrandin au narrateur. Et on
en reste là.
Rappelons néanmoins que Legrandin est juste avant
stigmatisé pour avoir "snobé" le père du narrateur.
Proust va donc utiliser ce « non-rapport », cette ignorance feinte
entre deux parties, pour juxtaposer l’épisode du vers déclamé à la description
des asperges. Entre les deux aucun lien de temporalité ou de causalité. Le
narrateur s’absente quand le père raconte la scène avec Legrandin (la scène de
l’indifférence) pour aller voir le menu – et en profite pour nous rapporter
cette scène –, puis nous expose la suivante, celle du vers de Desjardins, avant
d’en revenir au menu qu’il est descendu consulter et aux asperges qu’il voit
sur la table de la cuisine.
Relisons à présent ce passage :
« Il me semblait que ces nuances célestes trahissaient les délicieuses créatures qui s’étaient amusées à se métamorphoser en légumes et qui, à travers le déguisement de leur chair comestible et ferme, laissaient apercevoir en ces couleurs naissantes d’aurore, en ces ébauches d’arc-en-ciel, en cette extinction de soirs bleus, cette essence précieuse que je reconnaissais encore quand, toute la nuit qui suivait un dîner où j’en avais mangé, elles jouaient, dans leurs farces poétiques et grossières comme une féerie de Shakespeare, à changer mon port de chambre en un vase de parfum. »
Au centre de la
phrase, pouvant presque passés inaperçus, ces mots, donc : « extinction de
soirs bleus », ceux-là mêmes dont Legrandin conseillait la pérennité un
peu plus haut. Mais les voilà éteints dans la chair d’un légume, voilà le
poétique réduit au trivial, tandis que le texte, lui, célèbre comiquement
l’inverse, faisant du pot de chambre un vase de parfum. Est-ce à dire que
Proust se moque de Desjardins, qui par ailleurs le publia ? Non, plutôt
qu’il rend à Legrandin la monnaie de sa pièce. Les deux passages se toisent sans
se saluer, mais leur point commun – leur valeur – le bleu du soir – s’y trouve
transmué par la vertu (le vice ?) d’un simple légume.
L’asperge serait-elle moins inoffensive qu’il y
paraît ? On n’en doutera plus quand on apprendra, un peu plus loin, que
Françoise en abuse afin d’incommoder Eulalie qui y est allergique. In cauda venenum…
