Décidément, les Annabacs sont des colis piégés au pied d’un
sapin qui se moque de Noël. Prenez Giraudoux. Jean Giraudoux. Cet homme a vécu,
en conséquence de quoi il a droit à une biographie, succincte forcément, mais néanmoins
éminemment biographique. L’élève de Première S, qu’on sait passionné de
littérature et amateur d’anecdotes édifiantes, pourra ainsi, en une page et
demie, se faire une idée de son parcours pour le moins atypique. Qui fut
Giraudoux ? Quels bouleversements traversa-t-il ? Dans quelles
circonstances fit-il ce qu’il fit ? Par exemple : quelle fut son
attitude pendant la guerre ? C’est important, l’attitude pendant la
guerre. Pendant la guerre, les écrivains ont des « attitudes ». C’est
une forme d’engagement doux. Ah, eh bien pour Giraudoux, on ne saura pas trop
ce qu’il pensait de ce qui se passait autour de lui sinon qu’il « habitait
déjà » Vichy quand le gouvernement de Pétain vint s’y établir. En
revanche, l’élève parcourant sa bio jusqu’à la fin, apprendra ce fait assez
stupéfiant : Giraudoux « prend froid pendant l’enterrement de sa mère ».
S’il lit plus avant, il verra que Giraudoux meurt un an plus tard. S’il est
perspicace (l’élève, hein, pas Giraudoux), je pense qu’il additionnera deux
plus deux et pigera ce qu’il faut piger.
Je me demande bien comment nous savons que Giraudoux prit
froid pendant l’enterrement de sa mère. Y avait-il, ce jour-là, un médecin dans
la petite foule qui se massait entre les tombes, un médecin attentif, qui, plutôt
que d’écouter les blablas du prêtre, vit que Giraudoux n’était pas assez couvert,
l’entendit renifler soudain de façon inquiétante (le chagrin, certes, mais aussi
le mucus accumulé dans les sinus, peut-être ?), le vit même si ça se
trouver réprimer un éternuement qui sentait, déjà, le sapin ? Giraudoux
était pourtant arrivé en pleine santé. Mais en sortant du cimetière, patatrac !
Il avait pris froid, comme d’autres prennent congé ou leurs jambes à leur cou.
Le médecin alerte alors la Postérité, laquelle téléphone aux rédacteurs d’Annabac,
qui se disent : Bon, n’embêtons pas nos chères têtes blondes avec l’attitude
de Giraudoux pendant la guerre. Pas la peine non plus de citer ses propos sur les Arabes :
« […] ces races primitives ou imperméables dont les civilisations, par leur médiocrité ou leur caractère exclusif, ne peuvent donner que des amalgames lamentables. » (in Pleins pouvoirs)
En revanche, insistons sur cette histoire de rhume mortel.
Ils en tireront peut-être une leçon profitable. Ce qu’ils feront, n’en doutons
pas. Oui, les enfants, retenez bien la morale de cette histoire : Si vous
avez habitez Vichy dans les années 40 et qu’un jour vous enterrez votre mère, n’oubliez
pas de vous couvrir. Les vents de l’Histoire sont traîtres et Annabac leur
prophète.
