Tout le monde connaît la chanson Les moulins de mon cœur, qu’on associe
immédiatement à Michel Legrand et au film L’affaire Thomas Crowne. La version française, qui est la première,
est certes de Legrand, mais seulement pour la musique, car les
paroles en sont d’Eddie Marnay, de son vrai nom Edmond Bacri. Les paroles de la
version anglaise, elles, sont signées Alain et Marilyn Bergman, et constituent
d’avantage, cela va de soi, une adaptation qu’une traduction. Une adaptation
qu’on serait enclin à préférer, car le sentimental s'y double d'une aura quasi philosophique. Le cœur cède la place à l’esprit, et l’image de
la roue devient plus que prégnante. La pierre jetée dans l’eau, qui déclenche des cercles
concentriques, est remplacé par celle, purement abstraite, du cercle
dans la spirale, de la roue dans la roue — allusion aux roues
que voit Ezechiel dans sa vision :
«and their appearance and their work was as it were a Wheel in the middle of the Wheel » (King James Version) / « leur aspect et leur structure étaient tels que chaque roue paraissait être au milieu d’une autre roue » (Bible Segond)
Dès lors, c’est cette image de la
révolution, du cycle éternel qui va prévaloir et conditionner l’enchaînement
des métaphores. Exit le « vol du goéland », « les forêts de
Norvège », « les mots d’une rengaine pris dans les harpes du
vent ». Dans la version des époux Bergman, un tunnel débouche sur un tunnel, une
porte « tourne » sans cesse ("revolving door"), et il est question de cercles
qu’on trouve dans les moulins de l’esprit, d’une bobine ("reel") indéfiniment tournée.
On l’a dit, cette chanson est
celle d’un film, L’affaire Thomas Crowne,
dont le scénario est signé Alan Trustman. Mais elle pourrait tout aussi bien être la chanson secrète d’Au-dessous du volcan, tant on y retrouve les éléments clés mis en
place par Lowry. On le sait, l’image de la roue est omniprésente dans le Volcan, elle correspond même, selon
Lowry, à la structure interne du livre. Mais les « wheels » sont aussi
aussi les vertiges, les tremblements de l’alcoolique, que le Consul appréhende,
ces « shakes » qu’il compare à des « snakes ».
Le carrousel de la chanson (« like a carrousel that’s turning ») figure lui aussi au chapitre XI, dans un des passages les plus vertigineux du roman de Lowry (et l’un des plus cruciaux) :
Le carrousel de la chanson (« like a carrousel that’s turning ») figure lui aussi au chapitre XI, dans un des passages les plus vertigineux du roman de Lowry (et l’un des plus cruciaux) :
« it was the Consul, or it was a mechanical horse on the merry-go-round, the carrousel, but the carrousel had stopped and she was in a ravine down which a million horses were thundering towards her »
Le « carnival » du
« carnival balloon » – la fête foraine – trouve un écho dans la fête où s’aventure le Consul, avec sa
grande roue (encore une roue !) similaire à une machine infernale, en une puissante
allégorie figurant au chapitre VII.
Le lointain « drumming » résonne également au chapitre I quand est citée la lettre du Consul retrouvé par Laruelle : « the drumming, the moaning that will be found later white plumage huddled on telegraph wires… » Et que dire de ces (don quichottesques) moulins, qu’évoque Lowry entre autres au chapitre VIII ? Que dire des « fragments of a song » alors que tout le roman est parsemé de bribes à fredonner ? Cette chanson des amants désunis semble autant (sinon plus) faite pour Geoffrey et Yvonne que pour le couple McQueen/Dunaway…
Le lointain « drumming » résonne également au chapitre I quand est citée la lettre du Consul retrouvé par Laruelle : « the drumming, the moaning that will be found later white plumage huddled on telegraph wires… » Et que dire de ces (don quichottesques) moulins, qu’évoque Lowry entre autres au chapitre VIII ? Que dire des « fragments of a song » alors que tout le roman est parsemé de bribes à fredonner ? Cette chanson des amants désunis semble autant (sinon plus) faite pour Geoffrey et Yvonne que pour le couple McQueen/Dunaway…
On pourrait continuer ce jeu de
pistes mais il risquerait de nous piéger à jamais dans sa spirale. Les moulins,
comme les volcans, sont d’étranges attracteurs et leur force centrifuge n’est
plus à démontrer.
_____
Illustration: Dali, Explosing head of Don Quixote
