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jeudi 16 janvier 2014

Lever l'encre et y laisser la plume


Naguère, c'était Philip Roth qui avouait son désir d'arrêter d'écrire. Puis ce fut le tour de Peter Handke de nous parler de "retraite". Aujourd'hui, c'est Günter Grass qui déclare forfait. Demain, ce sera qui? Paul Auster? Amélie Nothomb? Florian Zel… Ne rêvons pas.
Ce qui étonne à chaque fois, ce n'est pas qu'un écrivain décide d'arrêter d'écrire – c'est après tout faisable et salutaire après chaque livre pendant au moins dix bonnes minutes – mais ce besoin de rendre publique une telle décision. Pourquoi en parler? Pour s'obliger à tenir cette édifiante promesse? Pour rendre plus précieux le dernier opus qui sera publié? Les deux? Visiblement, la chose semble liée à l'âge et a des relents de caprice, même si l'opération "demain promis j'arrête" semble accomplie sous le sceau de la sagesse. Comme si l'écrivain traitait son travail sous l'angle de l'addiction et finissait, épuisement ou conscience aidant, par reposer sa boutanche d'encre sur son bureau en nous promettant de ne plus y toucher – alors qu'on ne lui faisait pourtant aucun reproche. Bref, l'impression de voir un alcoolique anonyme – par ailleurs ni alcoolique ni anonyme – se lever lors d'une réunion et dire: "Bonjour, je m'appelle Philip Roth (ou Günter Grass, ou…) et ça fait trois semaines et douze heures que je n'ai pas touché à mon clavier."
Pourtant, s'il est un rapport intime entre tous, c'est bien celui de l'écrivain avec l'écriture (plus qu'avec son livre). Alors pourquoi faire étalage d'une telle décision qui, pour ce qu'on en sait, peut très bien n'être que provisoire? Quel écrivain n'a pas eu envie d'arrêter d'écrire à un moment ou un autre de sa carrière? Certains, plutôt que de convoquer la presse, se suicident – c'est autrement plus radical. D'autres surmontent le blocage et s'y remettent un jour – on n'en saura rien ou alors quand le lâcher d'éponge se sera calmé.
Ou faut-il y voir autre chose? Et supposer qu'il y a dans la pulsion d'écrire une force qui échappe à la volonté de l'écrivain, tandis qu'il reste hélas seul responsable de sa qualité d'écriture: du coup, il sentirait un jour l'écart croître entre ses deux forces, lui-même n'étant plus que la résultante patraque de ces deux lignes divergentes? De là ces proclamations un peu solennelles, un peu ridicules, où l'on voit l'écrivain parler de son métier comme d'une entreprise qu'il doit fermer?
Mais le malentendu est peut-être encore plus grand. Peut-être ces écrivains qui "arrêtent d'écrire" pensent-ils avoir tissé un lien si intime avec leur lecteur qu'il est de leur devoir de les avertir que cette belle histoire d'amitié est finie? Ou alors c'est encore plus simple que ça: n'ayant jamais su quand ils avaient commencé d'écrire, ils espèrent, en datant la cessation de leurs activités, cadrer in extremis un processus qui leur échappe chaque jour davantage…
Heureusement, jusqu'ici, aucun philosophe ne nous a fait le coup de : "J'arrête de penser"…