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lundi 4 février 2019

Déformation confessionnelle: les démons d'Hrivnak


Il existait le bildungsroman, le roman de formation, illustré par Dickens, Fielding, mais aussi Flaubert, et Vallès, pour n’en citer que les plus fondateurs et novateurs. Jason Hrivnak aurait-il inventé un autre genre : le roman de déformation ? C’est ce qu’on vous invite à découvrir ce mois-ci avec la parution du Chant de la mutilation, de Jason Hrivnak, aux éditions de l’Ogre, quelques années après le troublant La maison des épreuves, paru chez le même éditeur.

Le chant de la mutilation : un démon s’empare d’un humain et entreprend de lui inculquer la déréliction afin que, délivré des tares humaines – compassion, tendresse, naïveté… – il puisse rejoindre les légions démoniaques et se livrer au mal avec une froide passion. Mais peut-être le narrateur n’est-il qu’un double schizophrénique de la jeune recrue ? Un double qui s’efforcerait de justifier le renoncement à l’humanité par tout un système philosophique digne du marquis de Sade, hors toute moralité. Le personnage principal sombre peu à peu dans une errance nocturne, peuplée de cauchemars, de rencontres avortées et de pensées délétères. Aspire-t-il vraiment à se soustraire à la lumière de l’existence ? Est-il la victime d’une entité maléfique ou est-ce juste sa folie qui l’a convaincu qu’il était manipulé ?

Pour l'écrivain Brian Evenson, auteur par ailleurs de La confrérie des mutilés (Lot 49, trad Françoise Smith),
"Fruit imaginaire des amours occultes de Georges Bataille et David Lynch, Le Chant de la mutilation de Jason Hrivnak est une méditation troublante et surréaliste sur les démons qui nous hantent et sur la nature du mal." 

Extrait:

« Il n’avait pas encore pleuré, ce que je remarquai avec une certaine consternation, car il me semblait avoir réussi à le briser la veille, quelques minutes seulement après son réveil, le maintenant le temps qu’il me plaisait dans un état de désolation sanglotante. Je fermai les yeux et m’imaginai dominant les corps brisés de toutes les recrues que j’avais assassinées au fil des ans : les cadavres s’empilaient presque jusqu’à la taille autour de moi et, enfoui sous eux, un tiède filet de décomposition coulait comme de la soie sur mes pieds. Je tirai de la force de cette image et de l’idée que son corps rejoindrait bientôt cette cohorte, un nouveau débris sans valeur balancé sur le monticule moisi. Quand j’ouvris les yeux, la vision de ce carnage flotta un instant devant moi telle une brume musculeuse et à travers sa substance qui se dissipait, je le regardai grimper les marches menant à la surface du pont. Comme il franchissait la travée dans la pénombre du dépôt, je sentis une brève et délicieuse tension pareille à ce frisson qui précède le massacre, et une fois que l’obscurité l’eut complètement absorbé, je souris et inspirai profondément l’air pollué, car il se trouvait désormais sur mes terres. »

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Jason Hrivnak, Le Chant de de la mutilation, traduit de l'anglais (Canada) par Claro, éditions de l'Ogre


mercredi 20 mai 2015

Brian Evenson à Rennes: un corps en colloque

Jeudi 21 et vendredi 22 mai, le département d'anglais de l'Université Rennes 2 se penchera sur le cas Brian Evenson, un des auteurs phares de la collection Lot 49, publié par le cherche midi éditeur, qui a édité à ce jour sept de ses livres, dont voici les titres:




Père des mensonges, Le Cherche midi, 2010 (Father of Lies, 1998) – trad. Héloïse Esquié

La Confrérie des mutilés, Le Cherche midi, 2008 (The Brotherhood of Mutilation, 2003) – trad. Françoise Smith

Inversion, Le Cherche midi, 2006 (The Open Curtain, 2006) – trad. Julie et Jean-René Etienne

Baby Leg, Le Cherche midi, 2012 (Baby leg, 2009) – trad. Héloïse Esquié

La Langue d'Altmann, Le Cherche midi, 2014 (Altmann's Tongue, 1994) – trad. Claro

Contagion, Le Cherche midi, 2005 (Contagion and Other Stories, 2000) – trad. Claro

(mais aussi, en collection Neo: Alien, no exit, trad. Héloïse Esquié)

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Ce colloque internationale, qui durera deux jours, sous l'égide de Sylvie Bauer, Nawelle Lechevalier-Bekadar et Florian Tréguer, devrait permettre de mieux approfondir – en présence de l'auteur, précisons-le – l'univers particulièrement troublant d'un écrivain américain, héritier de Kafka et Beckett, qui manie l'humour noir et célèbre les noces de la différence et de la répétition au fil de ses livres. Pour ce faire, outre de nombreux universitaires et traducteurs (parmi lesquels l'excellente Anne-Laure Tissut et Marc "O Captain ! My Captain"  Chénetier), Antoine Volodine et moi-même seront présents et parés en veux-tu en voilà pour la mutilation. Je reprends ici le texte de présentation proposé par Rennes2:

"Eventrés, éclatés, démembrés, les corps de Brian Evenson sont ramenés à leur matérialité la plus élémentaire. Au fil de ses nouvelles et romans l'auteur met en scène des corps mutilés à l'extrême qui dans leurs contorsions douloureuses rappellent d'autres corps, ceux de Francis Bacon, des corps obscènes et abjects réduits à l'état de chair informe.  Ces corps qui portent les stigmates des ravages du mormonisme viennent critiquer de façon acerbe les dérives du fanatisme religieux. Plongés au cœur d'élucubrations mystiques, les personnages qui traversent la fiction d'Evenson viennent littéraliser les écritures saintes, dont le corps se fait le support privilégié. Cette empreinte dans le corps du discours religieux constitue l'un des tenants esthético-moraux saillants de la production complexe et protéiforme de Brian Evenson. Ces corps ainsi anéantis, vidés de toute transcendance se font les oracles muets de l'asignifiance du monde. Ils mettent en cause un rapport particulier entre le monde et sa représentation par le langage qui semble se faire sur le mode de la déchirure. On pourrait parler de langage de la cruauté pour qualifier cet usage unique et inquiétant des mots qui viennent blesser les corps et empoisonner l'intélligibilité du réel. Si la notion de corps constitue un point nodal de l'oeuvre d'Evenson, elle ne forme qu'un point d'entrée non exclusif dans cette production étrange et violente."

Pour le détail des réjouissances, c'est ici.







jeudi 12 décembre 2013

Le choix d'Altmann, la langue d'Evenson

A paraître en janvier dans la collection Lot 49 (cherche midi éditeur), le premier recueil de Brian Evenson, publié aux Etats-Unis il y a vingt ans. Dès 1994, comme on le verra, Brian Evenson travaille ses thèmes de prédilection : le double, les liens parent-enfant, le fanatisme, etc. Que ce soit en quelques lignes – comme avec la percutante Tragique histoire abrégée du Barbier d’Auschwitz – ou dans le format d’une novella – L’affaire Stanza –, il sait varier les styles et les approches, tour à tour faulknérien, borgésien, kafkaïen… A chaque fois, grâce à une langue impeccable et à un humour corrosif, c’est l’âme humaine qui est présentée, sondée, abandonnée à son mystère ou à sa vacuité. Absurdes dans leurs actes, ou du moins obéissant à des logiques aberrantes, les personnages mis en scène par cet auteur nous frappent par la force de leurs convictions, et nous rappellent que ce qui constitue peut-être l’humanité relève autant des lois que de l’aveuglement. Livre littéralement rempli de bruit et de fureur, mais également de silence et d’effroi, La Langue d'Altmann apparaît alors comme un théâtre des solitudes où l’arbitraire frappe et sourit sous les auspices d'un dieu trépané. Extrait:
"Après avoir tué Altmann, je suis resté près du cadavre d’Altmann à regarder la vapeur de la boue s’élever autour de lui, obscurcissant ce qui avait naguère été Altmann. Horst me parlait à voix basse : 'Tu dois manger sa langue. Si tu manges sa langue, tu deviendras un sage', disait Horst à voix basse. 'Si tu manges sa langue, tu pourras parler le langage des oiseaux !' D’un coup de poing, j’envoyai Horst au sol et braquai le fusil sur lui, puis, comme par erreur, appuyai sur la détente. L’instant d’avant j’écoutais Horst parler, les yeux brillants – 'le langage des oiseaux' – et l’instant d’après je l’avais tué. J’examinai le cadavre à côté du cadavre d’Altmann. J’avais eu raison de tuer Altmann, pensai-je. Entre tuer ou ne pas tuer Altmann, j’avais choisi la première solution et ce choix, en fait, était le bon. Nous passons notre vie à faire des choix en permanence."