vendredi 12 octobre 2018

Moore et Sterne sont dans un bateau…

Le Prix Laure-Bataillon est attribué conjointement à l’écrivain étranger et à son traducteur en langue française. Il est doté de 10 000 €, remis pour moitié à l’auteur et pour moitié au traducteur.
 
Le prix Bernard Hoepffner honore quant à lui la traduction d'un auteur décédé ou une retraduction. C’est donc pour la traduction de l’indispensable Voyage sentimental de Laurence Sterne, paru chez Tristram, que Guy Jouvet se voit distingué

Le jury du Prix Laure-Bataillon est constitué d’écrivains, de traducteurs et de critiques littéraires : Marianne Alphant, Geneviève Brisac, Pascale Casanova Patrick Deville, Gerard Meudal, Jean-Baptiste Para, Anne-Marie Garat et Alain Nicolas.

Ces prix seront remis en présence des lauréats à Saint-Nazaire pendant les rencontres littéraires internationales Meeting n°16 le samedi 17 novembre, et à Paris jeudi 22 novembre à la librairie L'arbre à lettres.

A propos du plus beau livre du monde

A sa parution, rares sont les lecteurs français qui ont lu et commenté le chef d'œuvre de Marguerite Young, Miss McIntosh, My Darling.

On peut toutefois signaler le cas de Pierre Brodin, qui non seulement a lu alors le livre en anglais mais s'est également entretenu avec l'auteure. Il lui a consacré un bel article, qu'on peut lire ici.




En voici les dernières phrases:



Brodin espérait également que le livre trouve vite un accueil en traduction. Hélas, il n'en a rien été à ce jour. Miss McIntosh, My Darling reste le secret le mieux gardé de la littérature mondiale dans la catégorie des chefs d'œuvre, malgré le soutien indéfectible d'Anaïs Nin à l'époque. Sa taille n'y est pour rien, car ses cousins – Ulysse, Moby Dick, La Recherche, etc. – n'ont en rien pâti de leur volume, mais il est vrai que ces derniers étaient écrits par des hommes. Espérons que cette œuvre surréelle et lunaire finira par s'imposer, non parce qu'elle est imposante, mais parce que son invisibilité est parmi les plus terribles injustices littéraires. Saint Jérôme, priez pour elle…

jeudi 11 octobre 2018

L'œil (critique), ce problème

Alors maintenant la nouvelle tendance, plutôt que de parler des livres, c'est de parler de ceux qui en parlent. Surtout si c'est pour leur jeter des tomates. J'avais déjà eu droit à un égratignage par Neuhoff après ma critique (négative) sur Tillinac dans Le Monde des Livres (ah, la solidarité néo-hussarde…). Voilà que c'est à présent au tour de Patrick Besson de s'occuper de mon cas en gâchant une page entière du précieux magazine Le Point. C'est suite à un papier que j'ai écrit sur le livre de Patrice Pluyette (livre que j'ai aimé) – Besson a-t-il lu Pluyette? On ne sait pas. Sans doute que non. En tout cas, ce n'est pas son sujet. Il préfère s'occuper de ma prose, ce qui est peut-être flatteur, mais bon…

Tout d'abord, Besson trouve que j'ai un nom d'ampoule électrique. Venant de la part de quelqu'un qui a un nom de sauce créole (Dame Besson, le leader de la sauce pimentée !), c'est plutôt amusant. Puis il me cite :
'Notre ignorance du monde est un monde en soi, avec ses reliefs, ses monts et ses vaux, ses fables et ses fontaines.'
Commentaire de Besson:
"Comment peut-on ignorer le monde quand on est dedans, ce qui constitue la condition de tous les êtres humains non décédés ? Il nous faut ensuite imaginer, par exemple, une fontaine à l'intérieur de notre ignorance du monde."


Oh. Une petite leçon de sémantique s'impose. Parler de l'ignorance du monde ne veut pas dire qu'on "ignore le monde", mais que notre ignorance à l'égard du monde est grande, et constitue donc un monde en soi. Ensuite, Besson n'arrive pas à imaginer une fontaine dedans. Problème d'yeux? Mais enfin, quand je dis "ses fables et ses fontaines", il est clair que je fais un clin d'œil aux fables de La Fontaine. Je ne dis pas que c'est forcément drôle ou subtil, mais je pensais que ça se voyait. J'aurais dû mettre des italiques ou une note entre crochets.

Ce n'est pas tout. Je parle dans mon papier de "parcourir l'infini concentrique", et là encore Besson n'est pas content. Il est persuadé que le lecteur du Monde des Livres est bête et ne va pas se faire d'image nette à partir de ma tournure. Problème d'yeux? C'est pourtant assez simple, il suffit de tourner en rond sans s'arrêter, un truc que Besson devrait assez facilement comprendre, de par son expérience.

Quoi d'autre? Ah oui, je parle des écrivains qui plantent "le décor comme un chou". Besson rouspète: il sent qu'il y a un jeu de mot, mais il ne le voit pas. Problème d'yeux? Ah mais ça y est, je comprends! Dans mon article sur Pluyette, je parle à un moment de "se faire greffer de nouveaux yeux", et bon, c'est une image, hein, mais Besson préfère me rappeler que "la greffe des yeux, comme celle du cerveau et du pénis, n'a pas encore été réalisée". Voilà. Le mystère s'éclaircit. Besson a un problème de cornée! La greffe d'yeux étant irréalisable, c'est un sujet qu'il n'aime pas voir aborder. Oui, ça doit être ça. Quant à la greffe du cerveau, que Besson ne s'inquiète pas, il n'est pas concerné – en tout cas, pas comme donneur.

PS: Je signale aux lecteurs et aux lectrices du Point que le jeune homme tenant une poule dans ses bras, dont la photo illustre l'article de Besson, n'est pas moi. Décidément… Problème d'yeux?


samedi 6 octobre 2018

Sternberg X27

Si vous n'avez pas encore vu le merveilleux film de Josef von Sternberg, le livre de Gaël Lépingle, Agent X27, devrait vous donner envie d'y plonger le regard (et si vous l'avez déjà vu, eh bien, raison de plus pour le revisiter). D'emblée, Lépingle revient sur l'accueil pas toujours unanime concernant Sternberg: ses embardées souvent empreintes de fantaisie ne répondaient pas forcément à la soif réaliste après le krach de Wall Street – Agent X27 sort en 1930. Il convient donc de resituer ce film, à la charnière de deux tendances: entre
"les films qui s'acharnent  à montrer l'épuisante présence au monde des corps (leur lutte, leur poids, leur chair) et ceux qui en font miroiter le reflet."
Le thème de l'espion tombe à pic, donc, pour explorer un monde de plus en plus réduit à sa représentation. L'espionnage, c'est la feinte assumée, la duperie élevée au rang d'art, une technique qui finit par l'emporter sur l'enjeu, qu'il soit patriotique ou financier. Espionner, c'est s'approcher de l'ennemi, s'en faire un ami, et procéder à l'estimation de ce que l'on est prêt à trahir.

Mais bien sûr, Sternberg ne se contente pas de chorégraphier l'espionnage – il fouette d'autres chats scénique, tord d'autres décors. Lépingle signale en particulier son rapport au muet, auquel il persiste à emprunter certains procédés, et pointe avec beaucoup de pertinence l'usage des fondus:
"(…) loin du simple effet de transition – que le parlant utilisera comme tel encore longtemps –, [ils] emportent vers une épiphanie plastique qui convoque le souvenir du muet, par le recours au seul langage visuel pour signifier la pensée d'un personnage (…)."
Lépingle insiste également, toujours à propos des fondus, sur l'utilisation de la musique de source dans Agent X27, et parle à cette occasion de "plans fantômes":
"Et quand un fondu enchaîné retrouve sa fonction de transition, alors sa durée extravagante vient signifier autre chose, une résistance à la disparition en même temps que sa fatalité."
Dans le film, où les miroirs abondent, tout fonctionne en duo, Marlène au piano, en liberté comme en prison; Marlène partagée entre sa proie et l'ombre d'une autre proie; Marlène marchant une première fois avec Barry Norton, puis une seconde, mais cette fois c'est pour aller vers la mort. Cette dernière scène, Gaël Lépingle la démonte avec jubilation, opposant le ridicule du sérieux (l'officier refusant de lancer l'ordre de tirer) et l'élégance de la résignation (Marlène profite du contretemps pour se remettre du rouge à lèvres).
Comment définir Agent X27. Pour Lépingle:
"Pas de sentimentalisme: Agent X27 est un film brutal. C'est une trajectoire morale, rectiligne, qui conduit une femme sans nom (ou qui refuse de le donner) du trottoir au peloton d'exécution."
Une brutalité qui s'explique en partie par le jeu sado-maso qui innerve une bonne partie du film. Et que met peut-être en relief cette "parfaite indifférence" que Desnos, comme le rappelle Lépingle, attribuait aux puissances cinématographiques… Agent X27, grâce à l'empathie érudite de l'auteur, apparaît alors comme un film tout entier happé par la possibilité de la mort, mais sollicité sans arrête par la danse des masques.
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Gaël Lépingle est réalisateur (Julien, Une jolie vallée, Seuls les pirates). Il a écrit pour la revue Vertigo et a coordonné avec Marcos Uzal, Guy Gilles, un cinéaste au fil du temps. Son livre sur Agent X27 est publié aux éditions Yellow Now.

jeudi 27 septembre 2018

Perturbation

Il y a quelque chose que je ne comprends pas bien. Hier soir, Eric Zemmour dédicaçait son dernier ouvrage, Destin français – titre qui reprend celui d'un livre du fasciste Jacques Doriot, mais c'est sans doute un hasard objectif… – dans une librairie du Quartier Latin, récemment ouverte. Les forces de police étaient présentes lors de cette séance. Pour quelle raison? Selon la Préfecture de police, il s'agissait d'éviter "une éventuelle perturbation des militants de la mouvance contestataire radicale de la séance de rencontre dans un établissement proche des milieux d'extrême-droite".

On se demande pourquoi les forces de police, qui sont au service d'un gouvernement démocratique ayant accédé au pouvoir en battant l'extrême-droite lors des élections présidentielles, plutôt que de protéger une librairie dirigée par un proche de Patrick Buisson (ancien conseiller de Sarkozy et auteur d'un fringant Album Le Pen) qui vend, entre autres joyeusetés, des livres écrits par des antisémites  et/ou des négationnistes (Henry Coston a droit à un rayon entier; idem pour Saint-Loup, ex-membre des Waffen-SS…), et plutôt que d'assurer la sécurité d'un auteur ayant sans cesse écrit et tenu des propos racistes, n'a pas appliqué la loi Pleven ou la loi Gayssot, ou simplement estimé que l'idéologie ici mise en scène était contraire aux principes de la République. Et que c'était cette rencontre qui pouvait être considérée comme "une éventuelle perturbation".

On se demande aussi pourquoi cette même police s'est imaginé qu'une librairie "proche des milieux d'extrême-droite" et invitant un auteur tenant en permanence des propos passibles de poursuites judiciaires, pouvait provoquer l'ire de "militants de la mouvance contestataire radicale", et seulement la leur. N'a-t-elle pu imaginer que, désireux de protester contre cette combinaison d'infâmes, divers citoyens, pas forcément contestataire, pas forcément radicaux, auraient eu à cœur de venir "perturber" une rencontre qui, manifestement, en célébrant les noces d'un nazillon ultra-médiatisé et d'une officine crypto-fasciste (excusez ce langage suranné, qui ne recouvre bien sûr aucune réalité…), était en soi "perturbante"?

Bref, il y a quelque chose que je ne comprends pas. Mais c'est sans doute parce que je n'ai pas encore pris mon café.

mercredi 26 septembre 2018

La langue mâchée d'Emma Glass

Il se peut que dans la déferlante livresque de la rentrée vous n'ayez pas vu passer le magnifique Pêche d'Emma Glass, premier roman atypique qui narre les angoisses d'une jeune femme après un viol en donnant à son personnage une langue corporelle et saisissante. C'est publié pas Flammarion, et je dois dire que quand l'éditeur m'a passé le texte anglais, j'ai été tout de suite partant pour le traduire. J'ai promis de faire un essai pour m'assurer que le texte pouvait renaître en français, mais une fois lancé dans l'essai je n'ai pas pu m'arrêter et j'ai finalement rendu… la traduction complète. Voici le début, faites-le tourner en bouche comme un vin violent, c'est une véritable expérience de lecture, rare et forte:


"Poisse épaisse poisseuse empoissant la laine lourde engluée dans les plaies, mes pas pressés ravaudant ma peau fendue, ma mitaine humide raclant le mur. Briques rouges rêches déchirant la laine. Déchirant la peau. Peau rêche rouge. Tête rêche rouge. Je grimace en ôtant le gant plucheux, la laine lacérée érafle mes doigts meurtris. Il fait nuit. Le sang est noir. Sec. Grince grinçant grincement. Le relent de gras grillé m’obstrue les narines. Je porte mes doigts à mon visage, essuie le gras. Il colle à ma langue, glisse dans ma glotte, coule sur mes dents, mes joues, goutte au fond de ma gorge. Je vomis. Le vomi est rose au clair de lune. Charnu. Gras. Je m’appuie contre le mur, ferme les yeux. Ravale ma bile. Goût de chair. De viande. Je vomis encore. Mes yeux dansent. Éclairs roses. Retour au noir. Le corps racle la brique. Je vois noir. Noir poix. Gras. Mes paupières sont grasses. Enflées. Noires et gonflées par les gifles."



Le roman n'est pas écrit intégralement dans cette tonalité, il y a des ressacs, de la légèreté, l'angoisse de Pêche va et vient, mais quand elle revient, Emma Glass sait trouver les syllabes qui saignent… C'est un roman assez bref – 128 pages – qui ne lâche pas le corps blessé de son héroïne, laquelle vit chez ses parents (qui ne pensent qu'à baiser), a un petit ami (empreint d'une quiétude végétale), et se sait traquée par son agresseur (elle devra l'affronter une nouvelle fois… mais la donne aura changé). Pour ceux et celles que ça intéresserait, voici le début en anglais…


mardi 25 septembre 2018

Le livre de la disparition


[A l'occasion de la sortie en poche, dans la collection Barnum (éd. Inculte) du magnifique livre de Iain Sinclair et Rachel Lichtenstein, Le Secret de la chambre de Rodinsky, je reproduis ici l'article que je lui consacrais le 11 juillet 2017 sur mon blog…]

C'est l'histoire d'une chambre. D'une pièce manquante qui est encore là. D'un vide donnant sur un espace peut-être infini. C'est l'histoire d'une quête qui tourne à l'obsession puis au salut. Il était une fois une mansarde, sise au 19, Princelet Street, à Londres, au-dessus d'une ancienne synagogue laissée à l'abandon. Nous sommes en 1979 quand on en rouvre sa porte. La chambre est inhabitée depuis une quinzaine d'années. Le précédent locataire a disparu un beau jour, au début des années 60, et tout est resté en place. Il s'appelait David Rodinsky et il vivait là en reclus, lisant, étudiant, survivant. C'était un juif d'origine ukrainienne né en 1925. Un reclus. Et malgré lui, un artiste de la disparition…

Le secret de la chambre de Rodinsky est un essai à quatre mains par Iain Sinclair et Rachel Lichtenstein. Cette dernière, ayant décidé d'écrire sa thèse sur l'immigration des Juifs d'Europe orientale dans l'East End de Londres, se rend dans la capitale et plus particulièrement à la synagogue de Princelet Street, devenu le Heritage Center. C'est là qu'elle découvre la "chambre de Rodinsky" et se trouve happée irrémédiablement dans son vortex. Elle décide alors de tout faire pour savoir qui était son mystérieux locataire disparu. Son enquête est passionnante. Non, son enquête est une passion, un chemin de croix. Les indices sont rares, les témoignages fuyants et contradictoires, les documents difficiles à exhumer. Mais Rachel s'entête, ça devient une obsession, elle passe des heures dans cette chambre, va de témoin en témoin, refait le chemin de nombreux immigrants juifs, trouve autant d'ombres que de proies, revisite son propre passé. Sa rencontre avec l'écrivain Iain Sinclair renforce son désir d'écrire sur Rodinsky, et tous deux composent alors un chant à deux voix, fascinant, haletant, poignant.

C'est comme deux cercles à la fois indépendants et enchâssés. Les chapitres de Sinclair sont de nature excentriques, ils partent du noyau-Rodinsky et vont s'élargissant, dans l'espace et le temps, recomposant la vie du quartier, traversant les strates culturelles et les dépôts de mémoire qui se sont accumulés autour et dessus. Avec sa phrase incroyablement dense et riche, qui brasse et vivifie, relie et dévoile, Sinclair s'interroge sur la figure du disparu mais surtout sur les métamorphoses des lieux, cette façon qu'ils ont d'être à la fois dévorés de l'intérieur et rongés de l'extérieur, telles des cellules faisant l'expérience de la dissolution pour tenter de survivre. Les chapitres de Rachel Lichtenstein sont concentriques, ils tentent de cerner au plus près l'individu Rodinsky, s'efforcent de ne rien laisser passer, conservant la moindre information, la traitant, toujours sur le point de voler en éclats sous la pression des éléments contradictoires: Rodinsky apparaît tantôt comme un érudit, tantôt comme un pauvre "meshugener", tantôt mort, tantôt hantant les limbes. Un fou ou un alchimiste. A la fois rabbin, golem, fantôme, ancêtre, point aveugle, histrion, pauvre diable… Mais Rachel est l'obstination même et elle finira par relier la naissance et la mort, le mystère et la révélation, son existence et celle de Rodinsky.

Livre de la disparition – d'un homme, d'un quartier, d'une tradition, mais aussi d'un peuple, d'une époque – Le secret de la chambre de Rodinsky, où l'érudition magique de Sinclair rejoint la quête vitale de Lichtenstein, plonge le lecteur dans un temps et un espace en perpétuelle contraction/expansion. L'impossibilité de savoir qui était vraiment Rodinsky devient peu à peu la clé d'une expérience outrepassant les limites de l'enquête sociologique ou biographique, une expérience de lecture du monde, des signes de sa déshérence, des vides laissés par l'invisible mouvement des vies inaperçues. Un livre-talisman, pour aller au-delà.

(J'ai repéré Le secret de la chambre de Rodinsky sur l'excellent site d'Emmanuel Requette, qui dirige la librairie Ptyx, à Bruxelles. Je me suis alors rendu compte que ce livre avait été traduit de l'anglais par Bernard Hœpffner, qui venait lui-même de disparaître, alors même que je travaillais, de mon côté, sur La disparition de Georges Perec. — Les grands livres sont peut-être des sortes de "kaddish", qui enrichissent "notre volonté de nous améliorer en cette vie, et de laisser derrière nous toute pensée de mort et de déchéance." Et maintenant: Alav ha-shalom.)

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Le secret de la chambre de Rodinsky, de Rachel Lichtenstein et Iain Sinclair, 2001, traduit de l'anglais par Bernard Hœpffner et Marie-Claude Peugeot, éditions du Rocher, collection Anatolia, dirigée par Samuel Brussell,

lundi 17 septembre 2018

Mathieu Riboulet sur les grands chemins de Jean Genet

Du 20 au 23 septembre vont se tenir les Rencontres de Chaminadour, à Guéret (Creuse), sous la houlette de Hugues Bachelot. L'écrivain Mathieu Riboulet, qui nous a quittés en février dernier, avait exprimé le souhait qu'elles soient consacrées à Jean Genet. Il avait commencé à travailler sur le programme, les invités, les thèmes abordés, et c'est donc sans lui, hélas, que ces rencontres auront lieu, avec bien entendu une place spéciale accordée à l'œuvre de Mathieu. Voici le programme des journées du 20 au 23 septembre – il y aura également, le 19 septembre, la projection du film Querelle de Fassbinder au cinéma le Sénéchal à 18h30.

Parmi les participants à ces rencontres: Oliver Rohe, Mathias Enard, Mathieu Larnaudie, Claro, Arno Bertina, Yves Pagès, Patrick Boucheron, Camille de Toledo, Josef Winckler, Bernard Banoun, Marie-Hélène Lafon, et bien d'autres.



JEUDI 20 SEPTEMBRE

THÉÂTRE DE LA FABRIQUE |

· 14 heures 30 - Conférence
"Genet au pays de Jouhandeau ou l’évangile du désir selon Mathieu", par Martin Hervé.
· 15 heures 30 - Conférence
"Les saintes huiles de Jean Genet", par Patrick Autréaux.
· 16 heures 30 - Débat
"Le théâtre de Jean Genet : entre opéra bouffe et tragédie", avec Arno Bertina et Emmanuelle Lambert.
· 18 heures - Projection
Jean Genet, un captif amoureux, parcours d’un poète combattant, de Michèle Collery (2016).
· 19 heures 30 - Conférence
"Genet et le cinéma, un malentendu à l’œuvre", par Yves Pagès,
suivie de la projection de Un chant d’amour, de Jean Genet (tournage 1950, sortie 1974).


VENDREDI 21 SEPTEMBRE

THÉÂTRE DE LA FABRIQUE |

· 9 heures - Première lecture de Jean Genet
, Mathieu Riboulet
Extrait de l’émission « Au singulier » du 10/12/15 sur France Culture.
· 10 heures - Conférence
"Miracle de la prose", par Claro.
· 11 heures - Table ronde
"Célébrer la langue", avec Mathias Enard, Claro, Mathieu Larnaudie, Pierre Michon.
Modération : Francesca Isidori.
· 14 heures - Table ronde
"La question du désir chez Mathieu Riboulet", avec Claro et Camille de Toledo.
Modération : Élodie Karaki.
· 15 heures 30 - Conférence
"Sartre, Saint Genet et Genet sans Sartre : quand la théorie fait écran", par Patrick Boucheron.
· 16 heures 30 - Table ronde
"Points de vue et questionnements de deux lectrices de l’œuvre de Genet", avec Leïla Shahid, Emmanuelle Lambert.
Modération : Francesca Isidori.

BIBLIOTHÈQUE DU GRAND GUÉRET |

· 18 heures - Inauguration, Exposition "le théâtre de Jean Genet".

THÉÂTRE DE LA FABRIQUE |

· 20 heures 30 - Rencontre
Genet en Carinthie, avec Josef Winkler et Bernard Banoun.


SAMEDI 22 SEPTEMBRE

THÉÂTRE DE LA FABRIQUE |

· 9 heures 30 - Conférence
"Corps écrits. Et le désir comme un pays. Lectures tissées", par Marie-Hélène Lafon.
· 10 heures 15- Table ronde
"Corps, sexualité, travestissement", avec Camille de Toledo, Mathieu Larnaudie, David Dumortier.
Modération : Élodie Karaki.
· 11 heures - Débat
"La question de l’engagement chez l’un et chez l’autre (Riboulet-Genet)", avec Arno Bertina et Oliver Rohe.
· 14 heures 15 - Table ronde
"L’engagement : Quatre heures à Chatila", avec Leïla Shahid, Mathias Enard, Oliver Rohe.
· 15 heures 45 - Projection
12 minutes sur la tombe de Jean Genet, à Larache près de Tanger. Un court-métrage d’Abdellah Taïa,
suivi d'un débat entre Abdellah Taïa et Mathias Enard.
· 17 heures - Table ronde
"Genet et le monde arabe", avec Leïla Shahid, Mohammed Berrada, Oliver Rohe, Abdellah Taïa.
Modération : Alain Nicolas.
· 19 heures - Lectures du soir
Nicolas Pignon lit Le Condamné à mort de Jean Genet, et Entre les deux il n'y a rien de Mathieu Riboulet.

lundi 20 août 2018

« Une fine feuille de papier tendue à cent mètres au-dessus du sol »


D’emblée, et brutalement, disons-le : l’écriture de la douleur est un risque majeur. Majeur, parce que l’une, l’écriture, n’a de cesse d’être happée par l’autre, la douleur, et qu’il s’agit là d’un combat en apparence inégal, la puissance concrète et palpable de la douleur menaçant à tout moment de faire le travail à la place de l’écriture, le rayonnement du faisceau d’affects pouvant à tout moment se substituer aux effets nécessairement contournés que vise la phrase. En prenant la décision, sans doute inévitable, sans doute nécessaire, de relater la mort de sa femme et son expérience du deuil, le poète Jean-Michel Espitallier ne s’est fort heureusement pas contenté de témoigner des ravages du vide, il a cherché, à chaque paragraphe, dans le pli de chaque phrase, à traiter sa douleur comme une entité le mettant au défi d’écrire l’effet de mort. « Ta mort m’a attaqué comme un chien enragé », écrit-il p.144 de La première année.

Contre la rage, donc, il écrit un livre des métamorphoses : mais ici, ce qui est sujet à métamorphose, c’est moins un être promu à de fabuleux avatars qu’une absence aux mues successives. Il s’agit donc d’inventorier, mais à vif, tous les signes qui disent et répètent la disparition. Les choses communes qui ne le seront plus. Les gestes non recommencés. Les objets désormais intouchés. Parfois, la phrase est brève, de l’ordre de la notation, façon de retenir au creux du poing le souvenir soit trop fugace soit trop acéré – « Cette grande chose qui vient ». Parfois elle ausculte l’empreinte du souvenir dans la forme absente. Chaque jour, chaque heure qui passe éloigne celui qui reste de celle qui est partie. Chaque heure, en menaçant d’alléger la douleur, menace d’effacer les contours de celle dont la mort est douleur. Espitallier ne tait rien de l’étrange complaisance qui oblige à prendre ses repères dans le manque, la peine. Il dit le trivial et le mystérieux, la larme qui brouille autant que l’œil qui continue de fixer.

La mort de l’aimée est vécue. Vécue comme un cataclysme et une expérience. Que faire d’une mort imposée ? Comment la penser ? Y survivre ? Se mesure-t-elle à des sensations indistinctes, des détails précis, quels sont ses modes d’assaut, comment réagir face à ses ruses imparables ? Si la mort de l’être aimé laisse démuni, alors comment habiter ce dénuement ?
« Ma cohérence est instantanément fragmentée, explosée. Mon intégrité fracturée. Je suis désossé. Nu. L’unité de ma personne ressemble aux pièces d’un puzzle dérangé. Sans temps ni lieu. Et pourtant nous vivons un hyper-temps, dans un hyper-lieu ».
A la fois cruellement dévasté et profondément conscient, Espitallier, tel un prisonnier traçant des traits sur le mur de son cachot, s’efforce de rendre chaque trait unique, important, à la fois trace témoin et échelon à partir duquel se hisser. Affrontant un quotidien qui semble déparé de sa chair, il travaille son deuil comme une matière rétive, refusant de laisser cette matière céder aux lois de l’informe. « Comment te continuer (te faire vivre) dans le rituel ? » La première année est un récit bien sûr bouleversant, mais s’il bouleverse, ce n’est pas seulement parce qu’il cartographie le deuil et ses environs, mais parce qu’il fait de cette cartographie une expérience d’écriture d'une formidable acuité : à la sidération induite par la perte correspond – non : répond – un désir : « Me reconstruire avec du déconstruit (Osiris). » Cette leçon de survie, Espitallier nous la livre avec une simplicité, une lucidité et une générosité qui ne peut qu’ébranler. Mais cet ébranlement, qu’il nous donne en partage, permet d’appréhender l’irréparable et d’entendre battre, entre les lignes de l’élégie, le sang de la résistance.


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Jean-Michel Espitallier, La première année, éd. Inculte, 17,90€