lundi 24 avril 2017

Après tout – la leçon de Ceija Stojka

Un groupe de Roms à Asperg, en Allemagne, rassemblés par les
autorités du 
Reich pour être déportés, le 22 mai 1940.
Née en Autriche au sein d’une famille rom, Ceija Stojka – écrivaine, peintre et musicienne – est morte en 2013 à l’âge de 80 ans. Mais une autre Ceija était morte en elle il y a bien longtemps : la fillette de onze ans, celle qui dut passer plusieurs mois début 1945 dans le camp de Bergen-Belsen.

Raconter ces quatre mois, c’est ce qu’elle fait dans un livre, née d’une série d’entretiens avec la cinéaste Karin Berger. Intitulé Le rêve que je vis ? Libérée de Bergen-Belsen et n’excédant pas cent pages, ce témoignage permet d’entrevoir l’étendue de l’horreur que vécut la jeune Ceija – une horreur individuelle et collective, qu'elle a encore la force de restituer en partie, près de soixante-dix plus tard.

Il y a les morts, les monceaux de morts, les empilements de cadavres où l’enfant trouve refuge contre le froid et les coups, entre lesquels elle doit se glisser pour survivre, des morts qu’elle arrange, dont elle ferme les yeux, à qui elle parle, auxquels elle prélève de minuscules bouts de laine – sa seule nourriture ou presque, puisqu’elle mange aussi de la terre, le cuir des lacets, du bois, de vieux chiffons. Pour boire, la bouche se colle aux barbelés, d’où finit par tomber une goutte de brume. Parfois, un miracle : un arbrisseau. L’écorce est pain, la sève miel. Et toujours, tout autour, les morts :
« C’était nos protecteurs et ils étaient humains. Des gens qu’on avait connus. Mais ceux qu’on n’avait pas connus, on disait aussi qu’ils étaient des nôtres. Ce sont les nôtres et on n’est pas seuls. On était pas seuls aussi parce qu’il y avait tellement d’âmes qui virevoltaient autour. »
Le camp sera libéré en avril 45. Un soldat britannique demande à l’enfant de lui désigner le SS qui l’a maltraitée, et propose à l’enfant de se venger. Ceija refuse.
« C’est curieux, mais moi j’avais aussi de la peine pour les nazis. C’était des êtres humains après tout. »
Après tout : ces deux mots sont chargés ici d’une dimension presque aussi indicible que le cauchemar dont ils sont échappés. Qu’on ait lu un ou cent textes dits de « littérature concentrationnaire », le témoignage de Ceija Stojka traverse et déchire l’esprit du lecteur, le mettant au défi de ne pas comprendre « comment c’était ». L'invitant à autre chose que le ressentiment.

*

Au souvenir, surtout. On estime que pendant la seconde guerre mondiale, près de la moitié de la population tsigane fut exterminée. L'Allemagne a reconnu sa responsabilité dans leur massacre en 1982. Le Parlement européen, qui ne reconnaît pas le génocide rom, l'a néanmoins commémoré il y a six ans lors d'une session plénière. En France, on les expulse régulièrement et Le Front National ne perd pas une occasion de les montrer du doigt. 

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Ceija Stojka, Le rêve que je vis ? Libérée de Bergen-Belsen, traduit de l’allemand (Autriche) par Sabine Macher, avec la collaboration de Xavier Marchand, éditions Isabelle Sauvage, 17 €

samedi 22 avril 2017

Ponctuer l'absence ;

Disons les choses simplement. La femme du narrateur est morte dans un accident de voiture, laissant son mari seul  avec leurs deux enfants.

Pourtant, déjà, quelque chose n’est plus possible. Ce « Leurs » enfants, par exemple. Ce n’est plus possible. Le narrateur ne peut plus dire ça. Il sait qu’il doit apprendre à dire « ses » enfants. Mes enfants. Pas "nos enfants". Ce qui pourrait n’apparaître, extérieurement, que comme un pénible réajustement grammatical, prend chez le narrateur d’Une fuite en Egypte, le premier roman de Philippe de Jonckheere, une tournure autrement plus complexe.

Existe-t-il un devenir-veuf ? Comment continuer de penser les possibles avortés ? Précision : le couple battait de l’aile, et l’accident est survenu sans que le narrateur sache si sa femme revenait de chez sa mère pour le quitter ou pour tenter de sauver les meubles. Et puis il y a Suzanne, un ancien flirt, susceptible et désireuse de l’aider dans son épreuve. Quelle place lui accorder ? Quel amour lui accorder quand tout est désaccordé? Que dire aux enfants ? aux amis ? Comment vivre dans la proximité de l’absence ? Quel sort vouer aux souvenirs ? C’est compliqué, un devenir-veuf. C’est instable, vit dans l'instable, et se nourrit de l'instable. Que faire des pensées extérieures au veuvage ? Ont-elles droit de cité ? Sont-elles bienvenues, ou déplacées ?

Afin d’accueillir et contenir la foule des pensées d’après-sa-mort, le narrateur (qui porte le nom de l’auteur) n'a d’autre choix que d’inventer une scansion. Ce sera le point-virgule. Oui, hormis le point final, tout ce qui est dit dans ce texte est rythmé par cette unique ponctuation — ;. Et toute la force du livre repose sur les nombreuses modulations que lui fait subir De Jonckheere. Car ici, le point-virgule est pluriel, il ne dit pas toujours la même chose, il est différence et répétition, c'est une variable, mais c'est aussi tantôt une coupure, tantôt une suture. Certes, sa fonction première dans Une fuite en Egypte semble évidente à première vue : éviter le point et, dans le même temps, refuser la virgule. Empêcher la finitude, affirmer la fragmentation. Continuer en trébuchant. Dès lors, le point-virgule devient une balise flottante, capable de trancher, de retarder, de déséquilibrer, etc. Une notation musicale inédite, contrainte d’assumer à elle seule le rôle de toutes les notes, toutes les nuances :
« […] je n’ai pas fermé l’œil cette nuit-là non plus ; oui ; je redoutais qu’on vienne me trancher la jugulaire dans mon sommeil ; une peur ancienne ; je crois que j’ai toujours tremblé de peur que l’on profite de la nuit pour m’égorger ; mais cette nuit ; je devais avouer qu’à cette frayeur que l’on vienne me suriner dans mon sommeil s’étaient ajoutées toutes sortes de visions angoissées ; je voyais des carambolages ; des voitures enflammées ; des véhicules s’agglutiner les uns aux autres ; je la voyais ; elle ; prisonnière d’une voiture accidentée ; ferraille recroquevillée sur elle-même comme un immense piège à loutres géantes ; […] »
On le voit, le ressent, l’entend : loin d’être artificiel, ce point-virgule permet des variations et en garantit même l’intensité. Il délimite, arrête, mais aussi laisse filer, ouvre. Il est comme une valve qui, au gré du sang qui pulse, règle les impératifs de l’irrigation, cadence les flux. Comme dans La Disparition de Perec, ce qui pourrait sembler un artifice est en fait un nœud de la plus haute importance. C’est comme si la mort avait tout ravagé de la langue, ne laissant, dans sa malice, qu’un seul signe de ponctuation, histoire de dire : et maintenant, comment se débrouiller avec « ça », juste « ça » ?

Survivre à l’autre, est-ce seulement réapprendre à se mouvoir dans le langage ? De Jonckheere explore les conditions de cette survie avec une ténacité et une sincérité qui balaient tous les tabous, font feu de toutes les réticences. Il ne néglige ni l’humour ni l’arrière-pensée, dissèque la peine, décompose le désarroi, cherchant, au-delà de l’irréparable, dans la scansion même de cet irréparable, non pas le salut, non pas l’abnégation, mais autre chose, qui est de l’ordre de la construction.

Il y a eu arrêt, séparation, coupure – et de cet arrêt, de cette séparation, de cette coupure naît pourtant la possibilité du continu, autant que sa nécessité. L’union du point et de la virgule – étrange fusion de la mort et du repos – célèbre à sa façon une forme de renaissance, un état nouveau. Oui, parfois, il faut inventer la forme même de la fuite. Le phrasé.

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Philippe de Jonckheere, Une fuite en Egypte, éd. Inculte, 17,90€


jeudi 13 avril 2017

De l'intermittence du cannibale

Ce blog traîne un peu la patte, il est vrai, mais j'ose croire que c'est pour la bonne cause. Relecture des épreuves du Jérusalem d'Alan Moore (on vous invite d'ailleurs à faire quelques tours de manège sur le site consacré au roman, où je poste régulièrement depuis quelque temps sur la traduction de ce monstre); traduction d'un incroyable roman de Michael Cisco, intitulé Animal Money, pour les éditions Diable Vauvert (un truc bien fou qui me permet de renouer avec le Diable comme au temps béni de l'Habitus de James Flint — et Cisco souffle, avec Blake Butler, un vent faramineux sur la littérature américaine ); et surtout la phase deux de l'écriture d'un roman au long cours, commencé si j'en crois mes carnets, le 18 décembre 2014.

Oui, après deux ans et demie de prises de notes, de recherches, de tâtonnements structurels, d'esquisses volantes, de gamberge incessante, le livre a atteint sa masse critique, et je peux enfin m'y consacrer en sachant où je vais. L'entrée en écriture proprement dite est toujours un moment crucial, le terrain a été balisé, les grandes routes tracées, les petits sentiers dessinés, mais surtout on a attendu que le livre révèle son fonctionnement secret, c'est-à-dire la façon dont il souhaitait être écrit.

Non pas appliquer une méthode d'écriture à un livre, mais brasser des matériaux, des idées, des franges de proses, laisser le tout infuser longuement dans la cave du cerveau jusqu'à ce qu'apparaisse une "façon" de traiter l'organique accumulé. Importance de laisser un projet en cours vous surprendre: ainsi, on sera contraint de faire vibrer davantage les choses, d'éviter la complaisance d'écriture, de travailler la phrase autrement.
(De quoi va parler ce livre? La question n'est pas là. Je pourrais le résumer en un "pitch" qui n'avancerait personne: la rencontre en Haute-Marne d'un ectoplasmologue et d'une crytpo-abductée. Piratant Sartre, je pourrais également dire que la mort est un moulin. Il n'y aurait plus qu'un pas à faire pour convoquer Don Quichotte.)

Mais je n'oublie pas la vocation de ce blog et m'efforce de poursuivre l'aléatoire labyrinthe des lectures. Les livres s'empilent au chevet, telles des bûches avides d'étincelles.

Je pars quelques jours au vert avec de chouettes fagots (Une fuite en Egypte de Philippe De Jonckeere, éd. Inculte, dont la ponctuation relève il me semble l'incroyable pari d'être constituante d'une esthétique de la perte; Chansons du seuil, de Peter Gizzi, éd. Corti, traduit par l'indispensable Stéphane Bouquet ; Je rêve que je vis? Libérée de Bergen-Belsen, de Ceija Stojka, aux éditions Isabelle Sauvage, traduit par Sabine Macher ; Thanathea, d'Ivan Divis, que publie La Baconnière, adapté par André Ourednik). 

… Et voilà que je reçois, des éditions Othello, excroissance des éditions Attila, le magnifique Spoon River, d'Edgar Lee Masters, que je rêvais de retraduire mais dont s'est chargé haut la plume le collectif General Instin. Ainsi que Honky Zombie Tonk, de Henning Wagenbreth, traduit par Jörg Stickan (Attila), une petite furie violente en couleurs; et tant qu'à faire, le mythique GEnove, villes épuisées, de Benoît Vincent, là encore chez Othello. 

PS: Et quant à l'illustration numéro un de ce post, eh bien, si vous n'avez pas vu le film, n'hésitez pas. Ma Loute forever. Pour le côté cannibale, vous comprendrez assez vite…







mercredi 12 avril 2017

La phrase (énigmatique) du jour

"Je n’aimais pas lire mais lors d’une coupure de courant chez mon grand-père, j’ai découvert Les Hauts de Hurlevent !" (Guillaume Musso)

Compréhension précoce et instinctive du braille? Nyctalopie aiguë? Le monde scientifique s'interroge…

mercredi 29 mars 2017

Bienvenue au Funky Collège

Bienvenue dans le Funky collège de Patrice Luchet, un lieu où la parole, décomposée en ritournelles et en gestes, permet aux corps et aux affects de caramboler. Ils sont pléthore, les collégiens de ce livre, chacun porté par son prénom comme par un étendard qui n’attend que le vent du rythme pour claquer sur la page. 

Alors oui, il s’agit peut-être d’un recueil de poèmes ayant pour protagonistes des collégiens, mais on pourrait tout aussi bien dire : théâtre. Théâtre des opérations, théâtre des rituels, théâtre des dérapages.

Il faut avoir entendu Patrice Luchet lire ces saynètes pour comprendre qu’ici le souffle fait sens, et qu’on a à faire à un travail d’animal-machine :
« tiens tiens
c’est le trou noir
tiens tiens
on est happés
tiens tiens
happés dans un trou noir
tiens tiens
c’est de la matière noire
tiens tiens
de la matière noire qui nous entoure
tiens tiens
on est dans un monde inconnu
tiens tiens
on explore ce monde auquel on comprend rien
tiens tiens
on prend des notes sur ce monde »
Chaque poème a sa cadence propre, qui force le lecteur à voir et se représenter par le prisme de la répétition et de la différence. Et il s’en passe, des choses, au Funky Collège. On reçoit une raclée en cadeau d’anniversaire ; un cancer fait sourire mais pour les bonnes raisons ; on fast et on furious dans des caddies ; le temps se décompose entre deux sonneries de fin de cours ; la voix de maman devient l’angélus secret du calendrier scolaire… En classe, dans le couloir, dans la cour, hors l’école : tant de choses à laisser advenir, dans la vitesse ou l’immobile, le silence ou le raffut. Et tantôt le vers allonge la foulée, déplie le sens, l’anime en ricochet, tantôt il le retient, le poigne, le cogne :
« caché
pas vite bu
pas vite vu
cachées si vues
cachées
caisse rapide
espèces et cartes
passer
sortir
poche pochon sac
dedans pas vu
pas croisé
alcool
nous
les filles
vues pas vu »
En poète-performeur attaché au quotidien et à son horlogerie chantante, Patrice Luchet assoit le lecteur au centre de son funky collège puis appuie sur l’alarme et laisse s’ébrouer le chœur énergumène des collégiens. On est souffleté, on halète, on articule aussi, on réapprend à articuler, on chanterait presque. Mais le prof de maths nous a prévenus :
"tout corps projeté contre un autre
va à l’impact
une déformation se produit
ou quelque chose de ce genre"

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Patrice Luchet, Funky collège, les éditions Moires, coll. Clotho, 17€

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