lundi 10 octobre 2016

Le coefficient de foisonnement

Comme vous le savez tous, la nature a produit divers mythes facétieux, comme l’Injuste Milieu, le Nombre qui Dort, la carré de l’apothéose et la Règle de Troie. Mais il existe aussi une chose encore plus mystérieuse qu’on appelle le « coefficient de foisonnement ». Ce terme désigne, en traduction, le phénomène d’amplification lié au passage d’une langue à une autre. Autrement dit, tout texte plongé dans une traduction occupe un volume supérieur à celui qui était le sien avant de boire la tasse. Il grossit, empâte, s’étend, enfle, gonfle, grandit, mais au pays des traducteurs on dit qu’il « foisonne ». Et ce foisonnement, eh bien il peut se mesurer, on peut en définir le coefficient. C’est assez simple, au demeurant : il suffit de comparer le nombre de signes du texte de départ avec celui à l’arrivée, après traduction. A quoi ça sert, me direz-vous ? Eh bien tout d’abord à se faire une idée du nombre de feuillets de la traduction à l’arrivée, et donc à pouvoir l’estimer financièrement, puisque le traducteur est payé au feuillet. On lui paie le feuillet qu’il produit, pas celui qu’il traduit. Mais ce foisonnement permet également de se rendre compte si le traducteur n’a pas tendance à en rajouter un peu, à déplier le sens outre mesure, à broder, si vous voulez.

Le fait est que quand on passe, par exemple, de l’anglais au français, il y a foisonnement. C’est scientifique, apparemment. Quel est le coefficient de ce foisonnement ? Oh, tout le monde a sa petite idée là-dessus. La plupart s’accordent sur le chiffre de 15%, mais certains osent jusqu’à 20 %, voire au-delà. Quant à ceux qui tendent plutôt vers 12%, 10%, c’est bien souvent parce qu’ils lâchent quelques calories en cours et traduisent un peu à la serpette. Mais pourquoi, me direz-vous, l’anglais accouche-t-il d’un français plus charnu ? Il y a à cela plusieurs raisons. Tout d’abord, l’anglais s’est fait une petite spécialité du monosyllabe : il n’est pas rare de tomber en anglais sur une phrase constituée presque exclusivement de monosyllabes sans qu’elle soit pour autant motivée par une contrainte oulipienne. C’est le côté « partition » de l’anglais : des sons isolés, telles des notes, qu’il est délicat de rendre de façon aussi syncopée en français, langue un peu plus déliée et diserte, croit-on.  L’anglais bénéficie aussi de petits mots fort pratiques lui permettant, d’un coup de langue, de préciser la mouvement, la direction, la force, etc… – up, down, out, in, off… Tout ça est connu et archiconnu. L'anglais aime à se dégourdir les ïambes.

Mais ce qui explique surtout le phénomène du foisonnement, c’est ni plus ni moins le processus de traduction. Dès qu’on traduit, on perd souvent de vue la « mesure », sans doute parce qu'on est trop occupé à dérider le sens et diffracter les nuances sonores, paniqué à l’idée de perdre quelque chose en chemin, d’oublier un détail, de négliger une intensité, de minimiser une suggestion. On reste prisonnier un temps d’un mécanisme de reproduction et on bourre parfois la syntaxe à ras bord, de peur de semer quelques miettes sémantiques. Mais traduire, ce n’est pas restituer, c’est relancer. C’est réinventer le code source en fonction des vibrations émises. La réinvention fait style, et ce qu’elle escamote ne disparaît pas, son absence au contraire demeure en filigrane dans les interstices du texte recommencé.


Aussi n’est-il peut-être pas absurde d’avancer que plus le coefficient de foisonnement tend vers zéro, plus "vive" sera la traduction, qui va ainsi à contre-courant de ses penchants expansionnistes, résiste à la tentation exégétique au prix d’une tension maîtrisée qui l’aide à conserver la cadence initiale. Moralité: quand la foison dort, c'est fort.

3 commentaires:

  1. En espagnol l'expression équivalente est moins belle, plus terre à terre: "el coeficiente" (ou "el factor") "de expansión" (ou "de dilatación"). Et entre le français et l'espagnol mon expérience est que ce coefficient doit être d'environ 25-30 %, le français étant une langue bien plus "compacte" et précise que l'espagnol - langue excellente pour la poésie mais beaucoup mois pour la prose en général et la philosophie en particulier (malgré la singularité presque métaphysique des verbes "ser" et "estar" qui rend dingues les étudiants de l'espagnol).

    D'ailleurs, tous les grands prosateurs espagnols et sud-américains lisaient (au moins) le français. Nietzsche disait que pour écrire bien dans sa propre langue il fallait savoir le français. Et c'est vrai. L'étranger qui domine cette langue essaie de trouver dans la sienne sa rigueur, sa clarté et sa précision.

    À ce propos, je ne crois pas que dans aucune langue au monde on puisse écrire avec la perfection du français de Saint-Simon, Voltaire, Rousseau ou Chateaubriand - entre beaucoup d'autres.

    Tout cela pour dire que traduire en espagnol les grands stylistes français est une vraie torture. Étonnamment, la même phrase, avec les mêmes mots, parfaitement équivalents, est plus claire en français qu'en espagnol. Alors quand il n'y a pas des mots ou des expressions totalement équivalents, on imagine le résultat final de l'accumulation de ces petits décalages...

    RépondreSupprimer
  2. Mais quid des coefficients négatifs ? Je me suis laissé dire que la traduction de A la recherche du temps perdu en japonais comportait infiniment moins de signes que le texte original... (c'est sûr, ce n'est pas une bonne affaire pour le traducteur !). Faudrait-il que là aussi le coefficient tende vers zéro, que le traducteur "gonfle" son texte en rajoutant des idéogrammes et des impressifs pour arriver à rendre le rythme et le cheminement de la phrase proustienne ?

    Jules

    RépondreSupprimer
  3. Legros jean-claude11 octobre 2016 à 07:30

    Quand le jardinier que je suis traduit un terrain laissé en friche en pelouse à tondre, il y a foisonnement. Quand je creuse un trou pour y planter un arbuste puis le rebouche, il y a foisonnement. Le coefficient est généralement de 15%. Ainsi, je peux imaginer le nombre de brouettes qu'il me faudra pousser et ainsi estimer le juste coût du travail. Il ne s'agit là aucunement de sémantique mais du remue-ménage qui,de compacte, rend la terre aérée, moins lourde.

    RépondreSupprimer