mercredi 30 septembre 2015

Dans nos propres corps: la morsure Riboulet

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Ne faisons pas comme si le livre de Mathieu RibouletEntre les deux il n’y a rien – était une sorte de « mémoires » ouverts sur une décennie passée, mémoires qui seraient, sincérité oblige, mâtinés de confessions ou d’introspectives plongées. C’est davantage une traversée – des années 70, des corps, des pulsions, d’une certaine Europe – accomplie non seulement sous l’égide du souvenir mais également et surtout sous la pression d’une nécessité, nécessité de relancer la rage de dire pour faire ressentir la rage de vivre telle qu’elle fut en ces années passées.
Ces années, Riboulet le dit et le redit, ce sont les années où l’on peut encore mourir dans les rues d’une Europe en paix, mourir comme des chiens. Evidemment, ceux qui aujourd’hui et depuis un bail pissent béatement sur ce qu’ils appellent « la pensée 68 », l’après-chienlit ou je ne sais quoi, ne goûteront guère ces pages où l’ennemi est sans cesse pris à parti, invectivé, même si ces invectives s’accompagnent souvent d’un constat d’échec qui devrait ravir les donneurs de leçons historiques :
« Nous ne vous laisserons pas un instant de paix tant que vous vacillerez. Ça a duré dix ans, ça vous a transformés, vous êtes plus retors encore aujourd’hui que vous étiez hargneux hier, et nous sommes vaincus, et nous avons plié, et nous ne cessons pas de chercher dans nos cœurs, le pli de nos cerveaux, les méandres de nos émotions, ce qui a fait l’échec, la part que nous y avons eue, nous sommes des hommes qui prennent leurs responsabilités morales. »
Plus retors aujourd’hui que vous étiez hargneux hier : ceux qui ont vécu les années dont parle Riboulet comprendront parfaitement ce ressenti des années 70, années des polices et des petits chefs, du patronat pavané, des pédés encore et sans cesse traqués, des immigrés laminés. Mais Riboulet n’a pas seulement voulu bâtir un réquisitoire contre les matraqueurs, car son livre, musclé d’intolérance, féroce en condamnation, voyou s’il le faut, tente avant tout d’articuler deux intensités « machinables » : la décision de ne pas laisser de répit au néo-fascisme qui prend ses aises dans la course à la prospérité et cette idée que la révolution doit passer aussi et surtout par le sexe. Donc, rendre les coups, certes, mais en tirer aussi, et ne rien taire de cette brutalité, diffuser la jouissance comme un tract :
« La révolution ce sera le sexe, ce sera jouir et faire jouir les hommes sans demander mon reste, j’ai trois ans devant moi, nous avons trois ans devant nous. Dans trois ans nous serons fauchés comme des chiens par une épidémie, l’ennemi aura changé de visage. »
C’est dont un sentiment d’urgence qui anime autant ces années que le récit qu’en fait Riboulet. L’urgence d’agir avant que refroidisse le cadavre de Pasoloni et de tant d’autres. Alors on voyage, on lutte, on baise, c’est l’Italie, la Pologne, Berlin, les années passent, repassent, 69, 72, 69 à nouveau, puis 77, la phrase saute et se cabre, revient sur ses pas, cyclique, obstinée, ne lâchant rien puisqu’elle sait comment ça finit : « en finir avec la politique pour ajourner la mort ».
C’est un livre à bien des égards dérangeant que celui qu’a écrit Mathieu Riboulet. C’est sans doute un livre « dérangé », au sens de « hors du rang », et se souciant fort peu d’y rentrer, hostile aux convenances dont il connaît la doublure mortifère. Dans ces pages s’affrontent tragédie de l’abattage et mystère du sexe, corps à corps politique et chant du foutre. On ne peut orchestrer sans cesse la fièvre – ce que Riboulet réussit pourtant à merveille dans nombre de ses livres – et il importe parfois de laisser monter le mercure, dès lors qu’on sait à quoi on a affaire :
« Ne pas perdre de vue la haine inextinguible que nous avons levée, pathologique, archaïque. »
Et c’est sans doute parce qu’elle est, cette haine, « inextinguible », que le texte de Mathieu Riboulet, mieux qu’un examen de conscience sexuelle, tient bon, s’offrant à la fois en pâture et en résistance, s’avançant vaincu mais s’avançant quand même parce qu’ayant éprouvé « la tension de l’histoire » dans le corps quand « on se sait placé rigoureusement dans l’axe du monde où l’on se trouve ».

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Mathieu Riboulet, Entre les deux il n’y a rien, éd. Verdier, 14 €

mardi 29 septembre 2015

La vie fabuleuse des quatrièmes de couverture


Le « dos » d’un livre – mot qui en réalité désigne son échine, mais tant qu’à l’humaniser l'objet, imaginons-lui des épaules en sus d’une colonne –, le dos d’un livre, donc donc donc, recèle des merveilles d’ingéniosité, et ne s'en cache pas. Tous les styles sont soudain permis ; aucune incongruité n’y est bannie ; l’absurde s’y autorise quelques entrechats ; le mensonge peut même s’y pavaner. Il y a la tendance liminaire, brève, définitive, par exemple la quatrième du Voyage au bout de la nuit de Céline dans l’édition Livre de Poche (1952), signée Gaétan Picon (et extraite de son Panorama de la Nouvelle Littérature française) :
« L’un des cris les plus farouches les plus insoutenables que l’homme ait jamais poussé. »
Un cri de cinq cents pages, certes, mais bon, tant qu’à être farouche et insoutenable…  Il y a la quatrième qui la joue ambiance, ou du moins cherche à donner le la, hors portée. Exemple du jour, La Cage aux filles, roman de gare signé C. Sardes (adieu le prénom de l’auteur…), paru aux Editions de Lutèces en « Série Noire & Rose » :
« Et vlan ! Sans crier gare, je lui fais cadeau en guise de marons [sic] chauds d’une châtaigne qui serait immédiatement primée dans un concours agricole. Le type la déguste dans le buffet. »
Au moins, il n’y a pas tromperie sur la marchandise et le lecteur est déjà presque rassasié. Mais il arrive qu’une quatrième s’enfle d’ambition et tente en une trentaine de lignes de condenser et commenter la vie entière d’un écrivain. Ainsi de celle de Madame Bovary, paru au Livre de Poche en 1961, qui nous dit tout, nous révèle tout du parcours de Flaubert. On y apprend que ce « grand garçon blond aux allures de Viking », qui « souffre d’une nervosité maladive », étudie le droit « sans plaisir sinon sans profit », d’où de nombreux voyages « préconisés comme remède ». Il ira donc « à pied » en Bretagne, « d’où il rapporte des impressions » ! Mais qui est Gustave ? Oh, il est « sauvage, bourru, fort en gueule et maladivement timide ». Décidément, ça ne s’arrange pas. Que fait-il donc de ses journées, avec un tel caractère ? N’en doutez pas, « il s’abrutit de travail et reçoit aimablement ses visiteurs ». Respect. Il faut dire qu’il a pour lui un atout considérable : « Il écrit depuis qu’il sait tenir une plume. » Oui, ça se passe comme ça pour cet « érudit passionné de style ». D’ailleurs, il n’écrit pas, c’est mieux que ça : il « s’acharne à buriner les diverses versions » (de sa Tentation). Bon, parfois, il doit être moins inspiré, car il se contente de « rédiger » Madame Bovary.
Et sinon, quand il n’écrit pas, que fait-il, l’animal ? Il « voyage », « se documente sur place », « rompt » (avec sa maîtresse), « fréquente » (une princesse), « connaît un succès » (Trois Contes), mais s’essaie au théâtre « sans brio », après quoi « il meurt subitement ».
Quel écrivain ne rêverait de voir ainsi sa vie ramassée tel un furieux ressort ? Mais pour cela, bien sûr, il conviendrait de faire quelques efforts, de « s’acharner à buriner », par exemple, de « s’abrutir de travail », d’être un « passionné de style »… Des candidats ?

lundi 28 septembre 2015

Soudain Proust (Episode 6)

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L’an dernier est paru aux éditions NOUS un ensemble de textes de Walter Benjamin consacrés à Proust, intitulé Sur Proust (traduit et présenté par Robert Khan). Dans l’un de ces textes, l’auteur des Passages cite une phrase de Maurice Barrès qu’il estime être « une des formules les plus pertinentes jamais consacrées à Proust », formule qui lui semble caractériser la fusion de ce double mouvement qui caractérisent l'auteur de la Recherche: voir et désirer imiter. Cette phrase de Barrès, la voici:
« Un poète persan dans une loge de concierge. »
L’image est certes pittoresque, voire éloquente, mais il est plaisant de noter que, si elle plaît tant à Walter Benjamin, c’est peut-être parce qu’au lieu de porter le poinçon propre de Barrès, elle est en réalité empruntée à Proust lui-même. En effet, dans le chapitre II de Combray, Proust nous décrit ainsi la seule activité (ou presque) de la tante Léonie, la recluse de Combray  :
« De l’autre côté, son lit longeait la fenêtre, elle avait la rue sous les yeux et y lisait du matin au soir, pour se désennuyer, à la façon des princes persans, la chronique quotidienne mais immémoriale de Combray, qu’elle commentait ensuite avec Françoise. »
Sous la plume de Barrès, on le voit, le prince est devenu poète, et la chambre loge… Barrès aura donc vu un peu de Proust dans la tante Léonie et en aura profité pour s’attribuer une image forgée par un autre, tandis que Benjamin aura cru lire du pur Barrès là où c’est Proust qui, travesti et devenu cible, s’exprime en fait ici. Ne nous reste plus qu’à imaginer un Barrès gris et rassis dans la loge de son talent mal éclairé, observant jalousement les allers et venues du fringant texte proustien avant d’en saisir maladroitement un éclat. 

samedi 26 septembre 2015

S'enfuir par le viseur: Rohe, la Kalachnikov et le temps

Désormais, le week-end, le Clavier Cannibale se change en vide-greniers et ressort de ses cartons d'anciens posts, histoire d'apprendre au temps à ne pas se croire linéaire… Celui-ci date du 14 janvier 2014, et revient sur le livre d'Oliver Rohe à l'occasion de sa parution en Babel.

La dernière invention d’Oliver Rohe est un piège à biographies. S’agit-il de raconter la vie de Mikhaïl Kalachnikov ? La destinée de l’AK-47 qu’il ne cessa de perfectionner ? Ou les métamorphoses politiques de cette icône armurière ? Pour l’auteur, ces trois segments possibles n’ont de sens qu’orchestrés. Une vie ne se résume pas à une production ni une invention à son usage. Un livre, encore moins à une pièce montée. Dans la chaîne d’assemblage mise au point par Oliver Rohe, on travaille en même temps sur plusieurs dispositifs, et on veille à ce qu’ils fonctionnent, différemment à chaque stade, à chaque page, le vrai-faux portrait du jeune koulak, exécuté d’un pinceau sobre, par touches prudentes, comme si la psychologie était une chimère quand ce qui compte vraiment c’est le parfum du mélèze et l’ivresse du métal. Mais notre inventeur n’a pas le temps de se diriger vers le zénith de son invention que celle-ci semble déjà lui préexister, tel un virus plébiscité par l’immense organisme russe. L’homme est lent à se réaliser dans l’objet, mais l’histoire prompte à s’incarner dans ce dernier. Il y a donc l’arme en gestation, celle qui pousse au bout des doigts de Mikhaïl à la façon d’une racine ingénieuse, et l’autre, celle que la reproduction rend omniprésente, indispensable, même si l’AK-47, censé faucher l’ombre nazie, doit se trouver très vite une autre cible à la hauteur, faute de guerre chaude.

A partir de ces deux axes aux vitesses différentes, et qui eux-mêmes subissent de très subtiles variations dans leur traitement stylistique, Rohe trace une autre ligne, plus frêle, mais non moins têtue, et dépeint, au prix d’une distance soigneusement calibrée, des scènes où la sacro-sainte kalachnikov devient un élément du décor, non point relique brandie par des pillards, mais clé de bois et d’acier permettant d’ouvrir toutes les séditions, gadget magique capable de changer chaque enfant en adulte, chaque civil en rebelle. 

Le travail narratif et descriptif auquel se livre Oliver Rohe procède lui aussi par rafales, les attaques de paragraphe envoyant tout d’abord de brèves salves, puis, opérant ce mariage de précision et d’abondance qui fait la force de l’AK-47, arrosant plus largement la page, marquant des pauses sèches, obligeant le souffle à épouser la rythmique de plus en plus tenue de la phrase :
Il avait grandi de quelques centimètres et il était prêt. Il n’avait rien laissé au hasard, du point de départ jusqu’à la ligne d’arrivée, tout avait été prévu et organisé depuis les combles. Dans son sac à dos il y avait assez de provisions pour tenir plusieurs jours, du pain noir, des betteraves, de la viande séchée et des pommes de terre, il y avait du linge propre, un couteau de chasse, une corde, il y avait une boussole et une carte dessinée à la main avec des croix, des cercles, des noms, des échelles de distance, une signalétique complète pour se repérer à la sortie du village, s’engager dans les bons sentiers et avancer dans les bois, sans encombre, tout au long de son trajet. […]
Jouant du double impératif – précision, abondance –, Rohe reste tantôt tapi dans l’âme de l’arme, aux aguets, la joue contre la crosse, tantôt laisse sa vision s’enfuir par le viseur, pour voir, au-delà de la cible, le destin de l’arme, laquelle devient, en dépit de sa surproduction, la marchandise idéale, monnaie d’échange en soi, presque pour soi, qui vaut par sa seule apparition sur le théâtre des opérations, théâtre où il n’est plus nécessaire de parader en livrée pour prétendre à un rôle décisif. L’AK-47, première arme civile venue réinventer la guerre dans une parcellisation outrée des territoires à défendre.
 
Et les taupes dans tout ça, me direz-vous ? Eh bien, si nous étions contraints de nous terrer dans des trous, si nous étions mal outillés pour voir plus loin que le bout de notre nez, si nous étions considérés comme nuisibles malgré notre insouciance, nous serions à même de nous en faire une idée plus qu’humaine…
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Oliver Rohe, Ma dernière création est un piège à taupes, Actes Sud/Babel

vendredi 25 septembre 2015

Les affinités perceptives d'Yves Pagès


Que voit l’œil qui écrit ? Que fait l’écrivain quand il cadre ? Comment photographier des éclats de réel tout en écrivant autrement mais avec la même « visée », les mêmes « objectifs » ? Souvent, écrire consiste à machiner, à apparier contre nature, à faire fonctionner des éléments qui communiquent par des biais secrets, interdits ou encore inédits. C’est aussi, parfois, laisser monter le récit du fond de l’image, utiliser sa possible énergie pour d’autres travaux, d’autres structures. Donner leurs chances aux hasards objectifs, empêcher les métaphores d’aller jusqu’au bout d’elles-mêmes. Donc, Yves Pagès « prend » des photos, et l’on aimerait que dans ce verbe le lecteur entendre l’expression « reprise illégale ». Ces photos, ceux qui fréquentent son site archyves.net en connaissaient un certain nombre, mais Photomanies, que vient de publier le Bec en l’Air dans un format italien, permet à l’auteur du Théoriste de réorganiser la matière impressionnante de ces « choses vues ».
Ce « diaporama en apesanteur mentale » a besoin, pour sédimenter et voyager (double opération dont il s’efforce de faire proliférer le paradoxe), de s’ouvrir à ses frères, ses ennemis, ses possibles, ses devenirs. De là une taxinomie un peu rebelle comme en affectionne Pagès : binômanie, monolubie, fiascorama… Ces termes de « manie », « lubie », ce suffixe d’–orama, viennent on le sait d’un siècle XX débutant, encore imprégné de dix-neuf, et sont ici repris pour en détourner les codes pathologiques à fins tantôt facétieuses, tantôt séditieuses. Qui al lu Pagès les a déjà croisés : ce sont des mots-ludions, dotés d’un mécanisme-détente.
Que voit Pagès, ou plutôt que voit son œil facétieusement stéréoscopique ? Du langage, encore un peu, sous forme vestigiale – graffiti, panneau, annonce, affichage, plaque de rue, vitrine – mais un langage travaillé par la faillite, le balbutiement, la revendication aussi.  Quoi d’autre ? Des formes, bien sûr –  mais dont il cadre moins le spectre esthétique que l’embossage urbain – des formes, certes, ou plutôt déjà des appels de forme, comme on dit appels d’air, cette façon qu’a la chose de tapiner comme si, sans vergogne pour sa reproductibilité, elle cherchait à afficher sa particularité – or à ces particularités, ces attributs corrompus qui déjà ronge la substance des choses, Pagès « propose » (nous propose) un écho, un verso, ou plutôt un relai, comme si l’objet, outre sa forme, avait maille à partir et dire et faire avec un autre objet – plutôt nomade que mort !
Mais j’ai l’air de parler abstraitement de photos réelles, ce qui est par ailleurs le cas, et qui sans doute limite la portée critique de mes remarques. Si je m’y autorise toutefois, c’est que l’auteur lui-même s’adonne à cet exercice à la rubrique Fiascorama, puisqu’il décrit, en légende de photos absentes que « remplacent » des rectangles pas tout à fait muets, l’image prise et avortée. Ces « légendes » le sont à plus d’un titre, et font écho à cette esthétique subtilement abâtardie de « la petite nature morte au travail » dont Pagès a plus d’une fois décliné les avatars. Exemple d’une photo « vide » :
« Un aveugle tenu en laisse par son chien, à mi-chemin d’un passage clouté, boulevard Sébastopol, dans ma ligne de mire, mais dont l’insondable regard, derrière ses lunettes noires, me tient en respect. »
A la page blanche a succédé le regard aveugle, mais l’un comme l’autre n’entravent en rien la traversée des images. Pagès a intitulé sa préface : « à propos de quelques affinités perceptives » : on ne saurait mieux qualifier la sympathie organique qui circule entre ces photos et qui semblent les lier à leur insu par le liant d’une complicité un peu clandestine, de celles qui aiment à se saluer dans la divergence à défaut de pouvoir s’épouser dans la semblance. C’est donc, je crois, une forme de philosophie que propose Pagès dans cet album-énergumène qui machine et sidère par son intelligence et sa puissance optiques.

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Yves Pagès, Photomanies, le bec en l’air éditions, 25€

jeudi 24 septembre 2015

Marie-Hélène Lafon : ruminer silence

Marie-Hélène Lafon était présente aux 10èmes Rencontres de Chaminadour consacrées à Claude Simon, et sans doute son intervention – sa prise de parole – fut-elle la plus intenses, la plus concentrée, la plus animée. Parlant de sa découverte de l'œuvre de Simon, et en particulier de La Route des Flandres, elle dit avoir eu, en flaubertienne, l'impression de "manger la viande du cheval, du texte", ingérant le style, s'y découvrant le droit elle aussi d'écrire. Aussi son œuvre se déploie-t-elle à partir non d'une déroute ou d'un arbre, mais, on le sait, depuis "la mouillure vive" d'une rivière, la Santoire, ce repli mobile qui serpente dans le "pays premier".

Pour Marie-Hélène Lafon, d'emblée, le page est paysage et le paysage travail, c'est sur la page qu'il convient de recommencer, autrement, de "résurger" – mais s'il y a dans son écriture volonté de résurgence, désir de résonance, besoin de donner au livre, comme disait Bachelard, des "racines profondes", on y trouve aussi un "désir dévorant", une rage en mouvement, dont on peut palper la portée dans la citation de Francis Bacon que l'auteur place au début de Album:
"Je suis comme une machine à broyer. Je regarde tout, absorbe tout, et tout ressort moulu fin."
Ce que dit Marie-Hélène Lafon à sa façon quand à la fin du même ouvrage, dans le chapitre consacré aux vaches, elle dit qu'elle aussi "rumine". Mais ce que le paysage donne en legs à Lafon écrivain, c'est moins la possibilité de sa description que le défi de sa violence. Et dès lors on peut penser que les livres de Marie-Hélène Lafon sont tous en équilibre, à un moment de leur écriture, sur la ligne de faille qu'est cette Santoire mentale et physique, à la fois attracteur et tremplin. S'il faut parler le pays, lui faire dire ce qu'il tait, en peindre l'invisible cadence, comment faire pour ménager une place aux humains, aux personnages, afin qu'un récit, lui aussi, serpente dans la vallée du livre? Ne peut-on imaginer que ces personnages, à l'instar des vaches, nuages, brumes, couteaux, se défassent de leur peau taiseuse pour n'être, eux aussi, que des présences? 

D'un côté, donc, des livres comme Traversée, Album, Chantiers, etc; de l'autre, L'annonce, Joseph, Les Pays… Entre les deux, plus qu'un fluide sympathique: un travail de corrosion, comme si les uns tentaient de gagner du terrain sur les autres, alternativement. Et au mitan, pour ainsi dire, cette phrase de Marie-Hélène Lafon, à la fin de Traversée:
"Si j'osais, si j'osais vraiment, si j'avais moins de peur et davantage de force, on ne passerait pas par les histoires, le roman la nouvelle, on n'aurait pas besoin de ces détours et méandres charnus, on ne raconterait rien et le blanc monterait sur la page jusqu'à la noyer de silence. On ferait ça, on serait à l'os de l'étymologie, dans le poème des choses nues […]."
Mais peut-être est-ce précisément cette "peur" – cette prudence artisanale devant la machine dévorante du poème – qui permet à Marie-Hélène Lafon d'être cette obstinée et incandescente "travailleuse du verbe, assise à l'établi pour tout donner à voir en noir et blanc sur la page des livres". Jusqu'où racler, gratter? Quand cesser de ronger? Quand on le sent, quand on voit l'os de l'étymologie? Le voit-on jamais?

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Les livres de Marie-Hélène Lafon sont publiées par Buchet-Chastel principalement, mais aussi, Filigranes, Bleu Amour, Husson, Le chemin de fer, Créaphis… et également en Folio.

mercredi 23 septembre 2015

Barth Tabac


Quelle est donc cette race barbare et cruelle
Qui a su à ces lieux se montrer si fidèle ?
Sont-ils les descendants de ces lointains ancêtres
Dont nous parlent Platon et autres gens de lettres,
Qui virent leur patrie, la fameuse Atlantide,
Engloutie violemment par les flots intrépides ?
N'est-il pas plus sensé celui qui attribue
Leur antique genèse à ces douze tribus
De Juifs infortunés qui durent s'exiler
De leur cher Israël, et qui, en vérité,
N'ont laissé derrière eux nulle trace superbe­ –
Ces sauvages seraient des Sémites imberbes ?
Sont-ils les rejetons, comme d'aucuns l'attestent,
De l'ombrageux Caïn coupable de l'inceste
Qui pour sa sœur conçut un amour criminel
Et lâchement tua son propre frère Abel ?
Se gardant désormais des foudres de Yahvé,
Se peut-il qu'il soit son âme dépravée
Dans les sombres forêts du lointain Maryland
Afin de ses péchés faire honorable amende,
Et là, s'abandonnant à ses plus vils instincts,
Engendra sans remords d'innombrables païens ?
D'autres croient cependant que ce peuple d'ébène
Réchappa au Déluge et aux vents de galerne
Comme du vieux Noé l'audacieuse nef
Qui vogua plus d'un mois sans faillir à son chef ;
L’humanité sombra hormis deux spécimens :
Les marins victorieux des eaux diluviennes
(Dont le nombre, on le sait, approchait la quinzaine)
Et le fameux sauvage aux membres vigoureux
Qui trouva un asile en ce sein bienheureux
Et vit périr noyés les mortels égarés
Alors que ses pareils parcouraient la contrée.
Certains commentateurs se plaisent à songer
Que cette étrange gent en costume d'Adam
Connut du genre humain les doux commencements,
Ceux-là mêmes qu'Ovide appelait l'Âge d'or
Quand Saturne clément modérait les transports.
Ces mêmes érudits ont finement jugé
Que leur vaste forêt est l'illustre verger
Aux branches décorées de fabuleux trésors :
En ces lieux très-secrets Hercule sans renfort
Ravit les pommes d'or aux soins des Hespérides.
D'autres savants docteurs, à l'esprit intrépide,
Estiment à bon droit que le Jardin d'Éden –
Où Adam était roi et Ève souveraine
Avant que de goûter à son fruit défendu –
Est la source avérée des âmes corrompues.
Des lettrés ingénieux ayant examiné
La légende d'Arthur, ont préféré parier
Sur les rives sacrées de la douce Avalon,
Lors que d'autres misaient, non sans quelque raison,
Sur l'Orient secret. Puis l'on s'interrogea
Sur ce noble Viking, connu pour ses exploits,
Qui d'emblée fut charmé par ces terres nouvelles,
Les peuplant chaque année d'une armée fraternelle,
Sauvage par la mère et guerrier par le père.
On glose également sur le haut caractère
Des anciens Phéniciens aux natures instables
Qui poussèrent, dit-on, leurs flottes redoutables
Jusques aux bords sacrés du lointain Maryland
Sur de lestes vaisseaux aux cales abondantes
Où ni juges ni prêtres n'auraient pu se cacher.
Chacun de disputer de l'authenticité
De ces terres baignées de mystères nombreux.
Enfin, si d'aventure on se montrait douteux
Et qu'on voulait tenir pour fables erronées
Ces sages opinions par les doctes rêvées,
Je conseille à ceux-là qui aiment à mécroire
De porter vers Satan leurs dédaigneux regards,
Lui qui dans sa malice engendra ric à ric
Les Indiens cruels et les esprits caustiques !


[in Le Courtier en tabac, de John Barth (trad. Claro), à paraître mi-octobre aux éditions Cambourakis]

mardi 22 septembre 2015

Le poème évident et le petit poème: Bennett et Doubinsky

Poèmes évidents, de Guy Bennett, est un recueil de poèmes. Il est traduit de l'américain par Frédéric Forte & Guy Bennett, c'est donc aussi une traduction. Une traduction de poèmes évidents. Chaque poème possède un titre que le contenu expose ou explicite en disant ce qu'il fait tout en faisant ce qu'il dit. C'est un procédé, mais comme tous les procédés, même au billard, rien n'empêche qu'il introduise un peu de rouage dans la mer de sable qu'est la mer de la poésie. 
Par exemple, un poème intitulé "Poème conceptuel" :
"Sur le plan esthétique,
ceci n'est pas un poème conceptuel.

Sur le plan sémantique, si."
On comprend donc que l'évidence dont il est ici question a plus d'un tour autour de son vase dont est absente la sempiternelle fleur des bouquets. Il y a des poèmes trouvés, des poèmes sous contraintes ("Ce poème a été écrit / à l'aide de plusieurs contraintes. / Que vous ne soyez pas capable de les identifier / n'en dit pas plus sur vos capacités de lecteur / que cela n'en dit sur la qualité / de ce poème."), un poème en prose, un poème qui s'en tient à un message, un nique ce poème et même un poème de remplissage. C'est évidemment jouissif, d'autant plus que l'excès de lisibilité se double d'un petit double-fond qui agit dans l'esprit du lecteur comme un ressort légèrement vicieux, comme si what-you-see n'était pas toujours what-you-got, si vous voyez ce que je veux dire. Mais le fait que le poème devienne le commentateur et l'exemple de ce que son titre énonce/annonce ne relève bien sûr nullement de la potacherie (rappelons d'ailleurs que Bennett a traduit, entre autres, Espitallier, Roubaud, Novarina — c'est donc quelqu'un de sérieux, aussi).

Délicieuse coïncidence, l'écrivain français Seb Doubinsky a publié il y a peu un recueil de poèmes (en anglais ah ah, mais encore non traduit hélas) qui s'intitule This Little Poem, et qui par certains côtés ressemblent aux poèmes évidents de Bennett, puisque chaque poème est défini en même temps qu'écrit, mais au moyen d'une stylistique assez différente, plus ancrée dans le physique et l'effet de réel, sans pour autant faire l'économie de l'humour (loin de là), comme si le poème nous causait, avouait, racontait, blaguait. Il y a un poème sur la traduction (que je me permets de traduire):
"ce poème est une traduction
mais il ne sait pas qu'il
pense qu'il est l'original
alors que non, il ne l'est pas
c'est un palimpseste de lui-même"
Chez Bennett, on l'a vu, le poème est considéré comme un programme qui s'auto-commente, voire s'auto-détruit. Chez Doubinsky, le poème est une personne, ou plutôt une persona, il va dans les bars, regarde les grenouilles, ne fait pas de prisonniers, marche pieds nus, etc. Il a lu Ginsberg et cramé des pneus. Il se veut mineur, d'âge et de gueule, avec la poésie enfoncée dans la poche arrière comme il se doit. Sa beauté et sa force naissent de son dénuement:
"ce poème est célibataire
il n'a pas de revenus
pas de maison pas de voiture
pas de télé pas de chien pas d'enfants
et absolument rien à offrir
pas même un titre"

Vous saurez donc tout sur le poème, sa vie, son œuvre, ses palpitations et ses dossiers droits, son goût prononcé pour l'absinthe et le changement de paradigme en dévorant ces deux petits recueils de poèmes qui sont composés, autant vous le dire, de poèmes imprimés sur des pages reliées.
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Guy Bennett, Poèmes évidents, traduit de l'américain par Frédéric Forte & Guy Bennett, postface de Jacques Roubaud, éditions de l'Attente,, 12,50€
Seb Doubinsky, This Little Poem, Leaky Boot Press

lundi 21 septembre 2015

Soudain Proust (Episode 5)



Il est chez Proust des passages désormais si célèbres qu’on finit par les lire dans leur isolement, ratant de fait les rouages à l’œuvre dans leur cale. Et nous sommes tellement habitués à ce que Proust opère des parallèles, même "divergents", à ce qu’il déplie et déploie aussitôt le germe d’une sensation en un champ de comparaisons digressives, qu’on rate parfois, du fait d’une muette juxtaposition, l’humour subtil de certaines descriptions.
Ainsi du moment d’anthologie qu’est le « ravissement » causé chez le narrateur par la vue des asperges. On a même pu se moquer de la vision féerique ici étalée, qui fait des asperges des créatures métamorphosées – alors que le texte en question est éminemment comique avec son final qui voit le changement du « pot de chambre » en « vase de parfum ». Mais quelle est la fonction de ce texte fantasque ?
Ce passage intervient juste après une rencontre décrite avec Legrandin, le snob qui s’ignore snob. Ce dernier a pris à partie le narrateur pour l’enivrer d’un vers de Paul Desjardins : « Les bois sont noirs, le ciel est encor bleu », vers qu’il ressasse et hisse à des hauteurs symboliques.  « Que le ciel reste toujours bleu pour vous », dit Legrandin au narrateur. Et on en reste là.
Rappelons néanmoins que Legrandin est juste avant stigmatisé pour avoir "snobé" le père du narrateur. Proust va donc utiliser ce « non-rapport », cette ignorance feinte entre deux parties, pour juxtaposer l’épisode du vers déclamé à la description des asperges. Entre les deux aucun lien de temporalité ou de causalité. Le narrateur s’absente quand le père raconte la scène avec Legrandin (la scène de l’indifférence) pour aller voir le menu – et en profite pour nous rapporter cette scène –, puis nous expose la suivante, celle du vers de Desjardins, avant d’en revenir au menu qu’il est descendu consulter et aux asperges qu’il voit sur la table de la cuisine.
Relisons à présent ce passage :
« Il me semblait que ces nuances célestes trahissaient les délicieuses créatures qui s’étaient amusées à se métamorphoser en légumes et qui, à travers le déguisement de leur chair comestible et ferme, laissaient apercevoir en ces couleurs naissantes d’aurore, en ces ébauches d’arc-en-ciel, en cette extinction de soirs bleus, cette essence précieuse que je reconnaissais encore quand, toute la nuit qui suivait un dîner où j’en avais mangé, elles jouaient, dans leurs farces poétiques et grossières comme une féerie de Shakespeare, à changer mon port de chambre en un vase de parfum. »
Au  centre de la phrase, pouvant presque passés inaperçus, ces mots, donc : « extinction de soirs bleus », ceux-là mêmes dont Legrandin conseillait la pérennité un peu plus haut. Mais les voilà éteints dans la chair d’un légume, voilà le poétique réduit au trivial, tandis que le texte, lui, célèbre comiquement l’inverse, faisant du pot de chambre un vase de parfum. Est-ce à dire que Proust se moque de Desjardins, qui par ailleurs le publia ? Non, plutôt qu’il rend à Legrandin la monnaie de sa pièce. Les deux passages se toisent sans se saluer, mais leur point commun – leur valeur – le bleu du soir – s’y trouve transmué par la vertu (le vice ?) d’un simple légume.

L’asperge serait-elle moins inoffensive qu’il y paraît ? On n’en doutera plus quand on apprendra, un peu plus loin, que Françoise en abuse afin d’incommoder Eulalie qui y est allergique. In cauda venenum…

samedi 19 septembre 2015

La taille du pénis et l'échangeur du New Jersey



Désormais, le week-end, le Clavier Cannibale se change en vide-greniers et ressort de ses cartons d'anciens posts, histoire d'apprendre au temps à ne pas se croire linéaire… Celui-ci date du 14 janvier 2014.

 Il y a une vingtaine d'années, l'écrivaine américaine Carole Diehl était jurée dans un concours de slam poétique. Deux très jeunes Latinos s'étant livrés à une performance assez "désobligeante" [derogatory…] envers les femmes (réduites à leurs organes génitaux, pour tout dire), Carole Diehl et une autre jurée, Denise Duhamel, décidèrent de ne pas voter. Elles estimaient que leur mission consistait à noter la qualité du travail, non son contenu, mais dans le cas présent le contenu leur paraissait inacceptable. La semaine suivante, Carole Diehl lut un poème destiné à renverser légèrement les perspectives. Ce poème s'intitule "Pour les hommes qui n'ont toujours pas compris". En voici la traduction — bonne lecture, les mecs :

"Et si
toutes les femmes étaient plus grandes et plus fortes que toi
et se croyaient plus intelligentes
Et si
c’étaient les femmes qui déclenchaient les guerres
Et si
des tas d'amis à toi avaient été violés par des femmes
et sans vaseline
Et si
le policier de la route
qui t'arrêtait sur l’échangeur du New Jersey
était une femme
et portait une arme
Et si
le fait d'avoir ses règles
était la condition pour décrocher les boulots les mieux payés
Et si
l’attrait que tu exerces sur les femmes dépendait
de la taille de ton pénis
-->
Et si
chaque fois qu’une femme te voyait
elle sifflait et faisait des gestes saccadés avec les mains
Et si
les femmes faisaient toujours des blagues
sur la laideur des pénis
et le gout désagréable du sperme
Et si
tu devais expliquer ce qui cloche dans ta voiture
à de grosses femmes suantes aux mains huileuses
qui fixent ton entrejambe
dans un garage où tu es entouré
par des affiches de types nus en érection
Et si
des revues pour hommes publiaient des photos
de gamins de quatorze ans
avec des chaussettes
fourrées dans leur jean au niveau de l’entrejambe
et des articles du style
« Comment savoir si votre femme est infidèle »
ou
« Ce que votre médecin ne vous dira pas sur votre prostate »
ou
« La vérité sur l’impuissance »
Et si
le médecin qui examinait ta prostate

était une femme

et t’appelait « mon chou »

Et si

tu ne pouvais pas t’enfuir

parce que le dress code de la boîte où tu bosses

exige que tu portes des chaussures

conçues pour t’empêcher de courir

Et si

après tout ça

les femmes voulaient encore

t’aimer."

vendredi 18 septembre 2015

Le grand braquage du langage: Maylis de Kerangal in situ

Je ne sais pas si vous êtes actuellement à Guéret, mais en tout cas Maylis de Kerangal, elle, y est, et pas qu'un peu, puisqu'elle a consacré et consacre pas mal d'énergies pour faire de ces 10èmes Rencontres de Chaminadour consacrées à Claude Simon un moment d'exception, et ce avec l'aide de l'Association des amis de Claude Simon et de quelques écrivains. Et tandis qu'elle s'apprête à lire des passages de l'œuvre de Simon, à discuter de certains aspects de son œuvre, etc., il n'est peut-être pas inutile de se pencher sur son parcours, ses travaux, ses lignes de résistance.

Or, pour ce faire, eh bien, coup de chance, le dernier numéro de la revue Décapage va nous donner un sacré coup de main, puisqu'il consacre précisément son dossier à l'auteur de Naissance d'un pont. L'intérêt de ce dossier, comme vous le savez, c'est qu'il est organisé et rédigé par l'écrivain him/her-self. Et quand Maylis de Kerangal parle d'elle et de son travail d'écriture, c'est tout sauf une plongée narcissique. Elle préfère dresser un diorama mobile de ses curiosités, de ses tâtonnements, de ses passions, sous forme d'une "panoplie". Une panoplie, nous dit-elle, a non seulement "le pouvoir de désigner celui qui la porte via son rêve" mais également "le pouvoir de le masquer".

La panoplie kerangalienne se déploie donc en plusieurs parties, d'abord les "lieux" (Le Havre, le Colorado), puis les livres-alliés (Villon, Ponge, Vasta, Deleuze, Sebald… — sans oublier Fantômette!). Il y a bien sûr la présence de l'éditeur, en l'occurrence Verticales (d'abord Wallet, puis Pagès et Guyon, quinze ans de compagnonnage, d'amitié, de "forte intensité"). Question: Où écrit-on? Plutôt que de décrire les objets fétiches de son bureau, de Kerangal nous ouvre les portes de ce qu'elle appelle un "chantier permanent", le "cœur d'un écosystème", et qu'elle qualifie avec bonheur de "chambre forte et chambre d'écho". Vient alors la bibliothèque, et là encore on n'est pas dans l'inventaire tape-à-l'œil, mais dans l'analyse d'un organisme:
"Lieu de sédimentation et lieu de mouvement, la bibliothèque bouge, elle se décompose et se recompose en permanence. Ça entre, ça sort – même si plus rarement –, ça trafique."
Et de nous expliquer ensuite qu'à chaque livre écrit correspond une "collection": d'autres livres, qui forment satellites, qu'il faut extraire, choisir, enrôler, car ils vont contribuer "à former une bande". Dans quel but? Pour Maylis de Kerangal, le coup à faire, c'est "le grand braquage du langage"! D'autres "chapitres" viennent enrichir notre approche de l'auteure: ses carnets, ses manuscrits. Elle se livre ensuite à cet exercice extrêmement difficile qui consiste à écrire sur ses propres livres, et c'est sans doute là qu'elle se montre le plus exemplaire, et parvient, avec une simplicité qui relève à la fois de la quintessence et de l'humilité, à dégager en quelques traits pertinents les véritables enjeux de chaque livre, signalant même leurs possibles défauts, rappelant leurs ambitions ou errements.

Il est question aussi, en fin de dossier, du collectif Inculte, qui lui permet, entre autres de "construire des affections". Retenons cette dernière expression, car elle peut servir également à mieux saisir ce que, de livre en livre, s'occupe à dessiner Maylis de Kerangal. Une dispersion innervée par une cohérence têtue, qui va toujours de l'avant, braquant toujours le langage avec des armes différentes. Un intérêt porté (comme on dit d'un pont qu'il porte) aux structures et à leurs accidents, aux avatars nichés dans les mots (à lire ou relire: l'excellent A ce stade de la nuit, qui reparaît bientôt chez Verticales), aux agrégats d'affects que sont les êtres et à ce qui les fait (musicalement, physiquement, mentalement, spatialement) trembler, bouger.

Tout ce qui bouge (même l'immobile) : tel pourrait être le titre générique de l'œuvre de Maylis de Kerangal. Je ne vous retiens pas plus longtemps, puisque vous avez rendez-vous avec votre libraire pour acheter Décapage.

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Décapage, numéro 53 (été/automne 2015), dossier "Maylis de Kerangal par elle-même", 15 €

jeudi 17 septembre 2015

De l'urgence d'une menace poétique

Je reproduis ici une question que m'avait posée Pierre Maury lors de la parution de mon précédent roman Tous les diamants du ciel, assortie de la réponse que j'avais donnée. Peut-être se trouvera-t-il des personnes à qui ça parlera…

Où se niche ce qu’on pourrait appeler la poésie du texte ?

C’est une question compliquée. C’est même LA question. Le problème du roman, dans la mesure où il cherche à traiter le réel sous l’angle narratif (et descriptif, dialogique…), c’est que très vite il s’oublie comme invention langagière pour n’être plus que rendu, restitution. La force de la chose racontée l’emporte sur l’approche, la vision, l’appréhension. On tient par exemple un sujet intéressant, et on confie à ce sujet la responsabilité du récit. D’où les impasses du roman, en particulier du roman bourgeois (le modèle dominant) qui réduit l’aventure du livre au déroulement de l’action (et à son commentaire abâtardi). La « poésie » – et par ce mot j’entends ici les forces subversives de la langue – joue, peut jouer dans le roman le rôle d’un contre-pouvoir. Ce qui manque souvent au roman, c’est justement la menace poétique.

Le mystère de la femme léopard: Eleni Sikélianos, enfin

Je travaille actuellement à la traduction du nouveau livre d'Eleni Sikélianos, You Animal Machine, un livre magnifique qui retrace/fabule/explore/réinvente/chante la vie de la grand-mère d'Eleni –  mystérieuse femme-léopard, cinq fois mariée, mère de trois enfants, danseuse du ventre qui mangeait du bois et mâchait des clous.

Après Le livre de Jon, qui était consacré à son père, l'auteure nous propose un songe éveillé sous forme de scrapbook à géométrie variable, un voyage au pays d'une "femme forte", mêlant interprétation poétique, archives, photos, récits. You Animal Machine paraîtra l'an prochain chez Actes Sud. En voici un court extrait:

"Ces récits étaient toujours dans la pièce avec nous, dieux domestiques et vaporeux s’épanchant du tapis, voletant autour des placards et dans les coins, pétillant aux bout des doigts comme de la glace inflammable, une aura crépitante et gloussante au-dessus de notre peau ; nos lares familiars, nos habitants des profondeurs.
Récit n’est pas le bon mot. Histoire est trop vague. Il s’agit d’un réseau d’offrandes familiales, tissées en noirs filaments lumineux, la tunique enduite du sang de Nessus qui roussit la peau, blessant les susceptibilités. Mais quelle est la clé qui actionne la serrure de la tunique empoisonnée ? Qui est nous ?"

mercredi 16 septembre 2015

Maylis de Kerangal sur les grands chemins de Claude Simon

Du 17 au 20 septembre vont se tenir les 10èmes rencontres de Chaminadour, à Guéret, dans la Creuse. Cette année, c'est Maylis de Kerangal qui mène le bal, pour évoquer en nombreuse compagnie l'œuvre de Claude Simon. Le programme est riche, et on vous renvoie au site des rencontres pour en avoir le détail. Mais écoutons d'abord Maylis de Kerangal:
"La lecture de Claude Simon traverse mes derniers écrits, elle y ouvre des pistes sur lesquelles j'avance, sur lesquelles je chemine. Qu'elle creuse à la manière d'une empreinte, ou qu'elle y fasse entendre sa rumeur éloignée, métamorphosée. Ecrivant, on ne sait pas qu'une influence s'exerce, ou bien on ne sait pas le savoir, mais elle est là, et dans un après-coup, elle émane. La phrase de Claude Simon – et il s'agit ici très précisément de son risque –, la synesthésie qu'elle me demande, la réplique sensorielle qu'elle déclenche, le paysage mental qu'elle instaure, se manifeste dans mon travail, elle infuse, comme archive du livre qui s'écrit, comme épaulement, et comme étonnement."
C'est vous dire à quel point je suis enchanté à l'idée de participer à ces rencontres, et d'y croiser, entre autres invités, Arno Bertina, Sylvie Germain, Mathias Enard, Oliver Rohe, Marianne Alphant, Pierre Michon… Il y aura aussi des traducteurs de Simon, et ensemble nous parlerons de ce qui passe d'une langue à l'autre chez Simon. Je me fendrai également d'une conférence sur Simon traducteur de lui-même… Mais on ne fera pas que parler, à Guéret. Il y aura des projections (des entretiens de CS avec Jacques Decker, Un Chien andalou, L'âge d'or…), une exposition, des lectures (Maylis de Kerangal lira des extraits des Géorgiques en compagnie de Pierre Michon et Jean-Marc Bourg), et aussi un bœuf gras et enguirlandé qui défilera le dimanche.

Bref, si vous êtes dans le coin, savez conduire, aimez le train, mais surtout si pour vous l'œuvre de Claude Simon est un monde inextinguible et musical, venez à Guéret, car ces rencontres promettent d'être passionnantes.

mardi 15 septembre 2015

Soudain Proust (Episode 4)

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Nous sommes désormais à Combray, et ce durablement. La géographie y est mentale autant que physique, et le narrateur, encore en son enfance, va jusqu’à dire ceci, avec des accents bibliques qui font de lui un anti-dieu, ou du moins un démiurge pré-génétique : « Et la terre et les êtres je ne les séparais pas. » On ne s’étonnera donc pas de voir les cas de « folie » ou de « neurasthénie" pulluler, et le soupçon de folie planer sur touttes choses. 

Tante Léonie figure bien entendu en bonne place dans le mobile Parthénon des insensés que Proust fait défiler devant nos yeux, tante Léonie qui « ne parlait jamais qu’asez bas parce qu’elle croyait qu’elle avoir dans la tête quelque chose de cassé et de flottant qu’elle eût déplacé en parlant », et dont la « seule forme d’activité » est, on en aura vite les preuves, un « perpétuel monologue ». Mais elle n’est pas la seule. La fille du jardinier, nous dit Proust, « courait comme une folle », et d’insister pour qu’on n’en reste pas à la simple expression : « renversant sur son passage un oranger, se coupant un doigt, se cassant une dent ». Des soldats passent devant les grilles de la propriété ? Pour Françoise, les soldas, « c’est ni plus ni moins des fous ». Bloch s’émeut des maux de la grand-mère ? Celle-ci en conclut qu’il est faux « ou bien alors il est fou ». Cette même grand-mère que Françoise déclare « un peu piquée ».
Quant au narrateur, s’il s’imagine vu soudain par Gilberte, il ne se fait guère d’illusion sur l’impression qu’il laisserait : « Il me semblait qu’elle m’eût considéré comme un fou ». Passons sur le personnage historique quoique fictif de Pépin l’Insensé mentionné au détour d’une description…

Comment se fait-il que tant d’actes ou de pensées  – croyance, idée fixe, précipitation, devoir, vieillesse, présence… – soient cause du diagnostic empressé de folie ? Que chacun soit passible de folie autant qu’apte à la discerner chez l’autre ? Sans doute trouvera-t-on un début de réponse dans cette affirmation du narrateur : « les faits ne pénètrent pas dans le monde où vivent nos croyances », affirmation à laquelle on prendra soin d’adjoindre l’autre déclaration, non moins stupéfiante, que voici :
« je m’imaginais, comme tout le monde, que le cerveau des autres était un réceptacle inerte et docile, sans pouvoir de réaction physique sur ce qu’on y introduisait ».
Ce « comme tout le monde », appliqué à une croyance proprement délirante, entrouvre un monde de possibles qui laisse rêveur. Mais surtout, y a-t-il contradiction entre ces deux énoncés ? Entre le fait que le monde de nos croyances reste étanche à la réalité, et le fait qu’on peut introduire ce qu’on veut comme on veut dans la boîte creuse qu’est la cervelle d’autrui ? Seul un « insensé » pourrait conjuguer sans complexe ces deux appréhensions du rapport au monde. Sommes-nous clos ? Sommes-nous creux ? A la fois des hommes creux et des êtres impénétrables ? Les deux, tant que nous ne pratiquons pas, activement, cette synthèse magique qui nous permet d’instaurer un réseau de perspectives entre sensations, souvenirs et pensées. Voilà sans doute pourquoi le narrateur se demande à un moment si, plutôt que de « l’absence de génie », il ne souffrirait pas carrément d’une « maladie cérébrale » empêchant la naissance dudit génie, maladie qu’il compare juste après à un « trou noir » qui se creuse dans son esprit dès qu’il cherche le « sujet » de ses « écrits futurs ». 

Ce « trou noir », Proust, plutôt que de le combler artificiellement pour l’occulter, va le traverser, et y précipiter toutes les sensations possibles et imaginables, afin de parvenir de l’autre « côté », qui n’est ni celui de Méséglise, ni celui de Guermantes, mais celui de la Recherche elle-même.