mardi 24 novembre 2015

Soudain Proust (Episode 12)

Pourquoi se coucher de bonne heure ? (1)

L’incipit de la Recherche est si connu, si répété par des bouches qui n’ont pas posé leurs yeux sur le corps proustien qu’il est difficile d’en entendre le mystère, ni même d’imaginer qu’un mystère, aussi lumineux et radical que la lettre volée, puisse y résider. Soit, le narrateur se couche de bonne heure, et alors ? Comme il nous parle très vite de son enfance, précisément de son coucher, souvent avancé quand l’ennemi/idole Swan débarquait encore le soir à Combray, on finit par lier cet incipit majuscule aux drames minuscules de l’enfance. Pourtant, on le sait, le « je » qui parle dans cette première phrase n’est pas un enfant, même s’il joue, à sa façon, le rôle d’infans, mais dans la littérature, dans l’écriture, puisque Marcel n’est pas encore Proust par un curieux effet optique et rétroactif sur lequel il n’est plus besoin, peut-être, de gloser. Donc Proust adulte se couche tôt. Il le fait, ou plutôt l’a fait, « depuis longtemps ». Déduisons-en déjà, et ce n’est pas rien, qu’il ne le fait plus. On sait aussi qu’à peine couché il s’endort – « mes yeux se fermaient si vite » – mais que sa pensée, elle, refuse de se coucher et réveille son corps « une demi-heure après ». Il entre alors en insomnie, comme d’autres en religion, non sans passer par divers états confus telle une matière s’étant crue liquide qui se réveille gazeuse avant de réinvestir la solidité du monde réel.

Mais pourquoi se coucher d’aussi bonne heure ? Avant d’en venir aux raisons secrètes du narrateur, posons-nous cette autre question : qui d’autre dans la Recherche se couche tôt ? Ce qui constitue l’ouverture, le motif premier de la Recherche est nécessairement crucial, son retour ne saurait donc être anecdotique, d’autant plus que tout motif, chez Proust, revient au moins deux fois, comme si des tunnels abouchaient des flux parents, même à des centaines de pages d’intervalle. Donc, qui se couche tôt ? Eh bien, Gilberte, bien sûr ! Et c’est cette langue de pute de Norpois qui en informe le narrateur dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs dans ce passage pétillant :
« — Oui, une jeune personne de quatorze à quinze ans ? En effet, je me souviens qu’elle m’a été présentée avant le dîner comme la fille de votre amphitryon. Je vous dirai que je l’ai peu vue, elle est allée se coucher de bonne heure. Ou elle allait chez des amies, je ne me rappelle pas bien. » (p.476)

Ainsi, on peut confondre (ou hésiter entre) « se coucher de bonne heure » et aller « chez des amies », comme si le fait de disparaître prématurément pouvait osciller à parts égales entre une vie d’ascète (ou de punie, de fatiguée, d’onaniste…) et une vie mondaine, sociale, débridée, etc.  Dès lors, on peut s’interroger à nouveau sur le fameux "coucher de bonne heure" du narrateur ? Ce dernier ne dissimule-t-il pas lui aussi un autre version des faits ?
[à suivre…]

1 commentaire:

  1. Bel article , bravo ! Comme quoi, on trouve toujours des choses à dire sur Proust, des choses nouvelles .Cela me rappelle le roman "Chercher Proust" de Michael Uras.
    Franck

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