lundi 2 novembre 2015

Soudain Proust (Episode 11)


Il y a de toute évidence un mystère Bergotte, mais il s’agit sans doute d’un leurre. On a évoqué divers modèles à ce personnage d’écrivain : Anatole France, Paul Bourget, même Flaubert… Osons pourtant une hypothèse un peu folle, mais dont la folie ne saurait être déplacée dans cette immense asile qu’est la Recherche : Bergotte c’est Proust. Ou plutôt : Bergotte est un moment de Proust, un possible à la fois passé et à venir, un pli-Proust. Afin d’étayer cette intuition, retournons sur nos pas, laissons la madeleine s'extraire de la tasse de thé… et revenons à Combray.
Le narrateur est « étendu sur [son] lit, un livre à la main. » On ignore pour lors quel livre il lit, on sait juste qu’il ne veut pas interrompre sa lecture, et qu’il va la continuer « au jardin, sous le marronnier, dans une petite guérite en sparterie et en toile » et où il s’espère à l’abri des regards. On sait, ou plutôt on apprendra bientôt, que ce lecteur, grâce son ami Bloch, voue un culte à Bergotte, ce qui nous autorise à penser que c’est un livre de Bergotte qu’il lit. Ce n’est encore qu’une hypothèse. On sera fixé sur la question en lisant, dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs, cette remarque :
« des temps anciens où j’avais commencé à lire ses livres, dans notre jardin de Combray. » (Pléiade, 568)
Il est précisé en outre que le livre en question est composé de descriptions de paysages. Voici d’ailleurs comment Proust évoque cette expérience de lecture :
« C’est ainsi que, pendant deux étés, dans la chaleur du jardin de Combray, j’ai eu, à cause du livre que je lisais alors, la nostalgie d’un pays montueux et fluviatile […]. »
Retenons ce mot un peu précieux: fluviatile, et projetons-nous en avant, jusque dans la troisième partie, qui vient de commencer et où le narrateur se penche sur le mystères physique des noms :
« […] Lannion avec le bruit, dans son silence villageois, du coche suivi de la mouche ; Questambert, Pontorson, risibles et naïfs, plumes blanches et becs jaunes éparpillés sur la route de ces lieux fluviatiles et poétiques […]. »
Ainsi, par un surprenant effet de dédoublement et de carambolage temporel, naît l’impression suivante : le texte que lisait Proust n’est autre que celui qu’il va écrire trois cents pages plus loin. L’indice est mince, certes, mais il est d’autres passages qui semblent renforcer cette hypothèse, non sans humour de la part de Proust, comme ces lignes, situées dans A l’ombre des jeunes filles en fleurs, et dans lesquelles l’acide M. de Norpois critique sévèrement l’œuvre et le style de Bergotte :
« [dans ses livres] où on ne voit qu’analyses perpétuelles et d’ailleurs, entre nous, un peu languissantes, de scrupules douloureux, de remords maladifs, et, pour de simples peccadilles, de véritables prêchi-prêcha (on sait ce qu’en vaut l’aune), alors qu’il montre tant d’inconscience et de cynisme dans sa vie privée. »
La charge est féroce, assurément. Qui donc est Bergotte ? Pour Norpois, le doute n’est pas permis : « au fond c’est un malade ».  Or que nous dit Proust quelques lignes plus loin ? A propos de sa discussion avec Norpois, il nous précise ceci :
« […] c’est le moment où un homme sain d’esprit qui cause avec un fou ne s’est pas encore aperçu que c’est un fou. »
Résumons. Bergotte est malade, Proust est fou. Bergotte est un « joueur de flûte » qui se complaît dans des « discussions oiseuses et byzantines », un écrivain, « bien peu viril » (toujours selon M. de Norpois). Quant à Proust, ironie du sort, il mourra au 44 de la rue… Hamelin.

3 commentaires:

  1. Intéressant ! Donc La Recherche que nous lisons, où le narrateur et Bergotte sont deux personnages distincts (qui se rencontrent, le premier lisant un livre du second), se situe dans la deuxième boucle d'espace-temps quand le livre du second lu par le premier a aussi été écrit par lui dans la première boucle, qui est celle où le narrateur, écrivant, fait advenir le lui-Bergotte que nous retrouvons ensuite. Mais alors, quelle troisième boucle — ou pli, en effet — possible ?

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  2. Loué soit le joueur de flûte de Hamelin...

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