jeudi 26 novembre 2015

Soudain Proust (12) - suite et fin

Pourquoi se coucher de bonne heure ? (3)


Rappel de l'épisode précédent: Une histoire de fou, on vous le dit, un fou qui rêve qu’il dort et rêve qu’il écrit une œuvre qui le réveille et l’empêche d’écrire. Il faudrait néanmoins parvenir à briser le cercle non de ces heures mais de ces folies raisonnantes dont même Descartes aurait eu peine à percer les arcanes. Ça ne va pas tarder…

Mais soyons plus littéral. Lisons à ras du texte. Que nous disait Proust au tout début de cette prison de Piranèse qu’est la Recherche :
« […] je voulais poser le volume que je croyais avoir encore dans les mains […]».
Voici une indication qui devrait nous aider à mieux comprendre ou à devenir encore plus fou. Car s’il y a folie, il y a logique. Reprenons le fil…

Proust veut écrire. Aussi se couche-t-il tôt. Pour être d’attaque et parce que bien sûr la nuit porte conseil et parfois certaines choses se débloquent pendant le sommeil, n’est-ce pas. Mais voilà qu’il se réveille. Il veut alors poser le livre qu’il croyait « avoir encore dans les mains ». N’est-il pas en train de nous dire quelque chose, là ? De quel livre parle-t-il? Non d’un livre qu’il a entre les mains, et qui aurait glissé sur les draps, serait tombé sur le tapis persan, mais d’un livre qu’il croyait avoir dans les mains. Et qui donc n’y est plus. Ou n’y est pas, n’y a jamais été ? Ne parle-t-il pas, tout simplement, de son œuvre ? De son œuvre qu’il pensait tenir dans ce faible intervalle de trente minutes, car une demi-heure plus tôt, à quoi pensait-il sinon à son œuvre à venir, puisque c’est la raison même pour laquelle il s'était couché de bonne heure ?

Stupéfiant. Nous commençons la Recherche et ce que nous voyons est si énorme, nous saute tellement aux yeux que nous le ne voyons pas – de même que nous ne voyons pas le « nous » qui ouvre Madame Bovary, un nous que Flaubert escamote en quelques pages comme s’il biffait une communauté invisible. Nous avons ouvert la Recherche au moment où Proust la refermait, ou plutôt la laissait disparaître pour la bonne raison qu’elle n’est pas encore écrite. Et si l’on doute encore que le livre dont nous parle Proust n’est pas la Recherche, il suffit de lire ce qu’il en dit après, puisqu’il évoque son contenu :
« il me semblait que j’étais moi-même ce dont parlait l’ouvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles-Quint ».
Quel livre évoque, pour ne citer qu’eux, ces trois éléments ? Eh bien de toute évidence la Recherche puisqu’en cet endroit précis, littéralement, concrètement, elles les mentionne, réalisant leur présence. Plus sérieusement, il suffit de lire la Recherche pour trouver, ici et là, mention d’une église (et de plus d’une, cela va de soi, et là je renvoie à la lettre de Proust à Lacretelle du 20 avril 1918: "de même pour l'église de Combray, ma mémoire m'a prêté comme 'modèles' (a fait poser) beaucoup d'églises"), d’un quatuor (celui de Franck, en 5 majeur, mais aussi les 12 et 15 de Beethoven), quant à la rivalité de François Ier et de Charles-Quint, qu'on sait historiquement liés au Traité de Combrai, ne doit-on pas relire Du côté de chez Swann comme un Traité de Combray, preuve s’il en est que Proust est un des plus grands auteurs comiques du XXème siècle avec Joyce ? Etre soi-même ce dont parle l’ouvrage, non pas soi, justement, mais le monde en toutes ses parties – c’est là le programme-proust dans toute sa folie, sa folie visée et atteinte.

Proust, tout au long de la Recherche, le répète : il a peint les hommes comme il l’a pu, « cela dût-il les faire ressembler à des êtres monstrueux ». Ou des fous. 

3 commentaires:

  1. Le début de la recherche est ce qui arrive nous arrive quand un livre est dans nos mains et réveillé il n'y est plus un rêve dans le sommeil ou dans l'éveil de l'un à l'autre qui est le plus précis? Le rêve dans le sommeil (cette souffrance) mais lui aussi écrit dans l'éveil ( faut pas rêver) mais ce début de la recherche est poésie au départ comme Une saison en enfer est la précision qu'est la poésie : la précision et comme dans Une saison en enfer comprendre de qui et de quoi on parle
    Mais la prose rajoute des digressions dans le cas de Proust ces rajouts géniaux sont le projet de la recherche mêlée à la poésie.
    Pour Chevillard c'est trop!
    2784
    Chez Proust parfois, osera-ton le dire ainsi, la littérature s’emballe et fait un tour de trop, une volute de tordu. Même chose d’ailleurs avec Céline. Syndrome de la Tourette des grands stylistes : ils ne savent pas s’arrêter.

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  2. Oh! "Suite et fin", je ne m'en lassais pas pourtant... Remerciements pour ces subtils billets.

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  3. Déjà la fin? Pour mieux continuer ce travail ailleurs, peut-être? Tenez-nous informés, et merci pour ces billets stimulants.

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