lundi 19 octobre 2015

Soudain Proust (Episode 9)


Nous lisons la Recherche alors que la Recherche nous serine sans cesse qu’elle a failli ne pas être, qu’elle pourrait ne pas être, et même, ô suprême paradoxe, qu’elle n’est pas encore. Combien de phrases débutent par, ou comportent, un « hélas » que suit l’exposition d’une impossible synthèse. Combien de fois Proust nous explique-t-il que l’Art se dérobe à ses efforts, qu’il échoue à explorer les arcanes de la synesthésie, que le souvenir a beau être convexe et nervuré, l’olfactive vérité qu’il recèle échappe à son entendement. Peu avare d’images, parce qu’enivré et saturé de leurs impulsions, Proust dit clairement ceci, que nous avons déjà cité précédemment, mais fions-nous aux répétitions pour nous conduire à la différence :
« […] peut-être cette absence de génie, ce trou noir qui se creusait dans mon esprit quand je cherchais le sujet de mes écrits futurs, n’était-il aussi qu’une illusion de consistance […]. »
Avançons de quelques lignes, jusqu’à ce précipice d’où la fin de Combray contemple, sans pouvoir l’enjamber, les abords d’Un amour de Swan. Voici les toutes dernières lignes de la Première Partie :
« […] et la demeure que j’avais rebâtie dans les ténèbres était allée rejoindre les demeures entrevues dans le tourbillon du réveil ».
Trou noir, ténèbres, tourbillon : Proust astrophysicien? Ici, un détail a son importance. La notion de trou noir, astronomiquement parlant, n’existe que depuis 1967, et désigne, selon le physicien John Wheeler une « concentration de masse-énergie si compacte que même les photons ne peuvent se soustraire à sa force gravitationnelle ». Bon, pour être franc, le concept existait avant, développé entre autres par Einstein, qui en fit davantage qu’une idée pittoresque, en vogue apparemment depuis Newton. Encore fallait-il, au début du vingtième siècle, avoir eu vent de ce concept assez nébuleux, l’avoir saisi, senti, et osé en faire une matrice littéraire. (Seul Baudelaire, que Proust appréciait puissamment, avait su jusqu’ici puiser dans les intuitions fuligineuses et galactiques de Poe.)
Ce qui dut plaire à Proust, hors la dimension cosmique de la chose, ce fut peut-être cette association de mots, en apparence redondante, vaguement hugolienne : trou noir. Et le fait que la science hésitât à les définir de façon définitive. En tout cas le fait qu’il en fasse, in fine, presque instinctivement, une « illusion de consistance », nous incite à lire, dans la lucide appréhension de son génie sans cesse retardé, la dimension profondément moléculaire de la Recherche. Comme si, en quête du big-bang synesthésique qui permettra l’éclosion infinie de son monde interconnecté, Proust vivait sa mémoire en pionnier, en astronaute du sensible, et se disait prêt à s’enfoncer dans la nuit la plus noire pour y découvrir le secret chantant de la lumière. Souvent, c’est, dans la camera obscura d’une de ses chambres, le discret signal d’un pulsar mnésique.
Quelque chose a traversé. Et Proust a vu, enregistré, analysé. Il a compris ce phénomène prétendument légendaire : c’est le monde sensible qui l’écrit, qui écrit son corps, grave les méandres de son esprit. Trou noir ? Sans doute, dans la mesure où, sujette aux « trous », la mémoire devient cette faramineuse poêle à marrons qui, telle une boule à facettes, disperse ses lueurs sur la chambre aux échos de l’esprit. Proust est, littéralement, une « boîte de nuit ». On l’aura donc compris : une fête jusqu’à plus d’heures.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire