lundi 12 octobre 2015

Soudain Proust (Episode 8)

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Entre la forme incarnée dont parle Proust au début de la Recherche – celle de sa fatigue, de sa chambre, du théâtre, etc. – et l’idée de formation par laquelle il conclue Combray, dont nous parlions la semaine dernière (cf. Episode 7) il se passe quelque chose, forcément quelque chose. La forme abstraite, la forme concrète : comment ces deux instances finissent-elles par se rejoindre dans l’idée visionnaire de « formation » ? Qu’advient-il à la forme pour qu’elle s’exalte ainsi dans son devenir ?
On peut avancer une réponse, ou plutôt on peut la sentir briller dans un passage extraordinaire, celui des carafes. Relisons-le, notre œil convexe accolé à la lentille elle aussi convexe de la concentration :
« Je m’amusais à regarder les carafes que les gamins mettaient dans la Vivonne pour prendre les petits poissons, et qui, remplies par la rivière, où elles sont à leur tour encloses, à la fois ‘contenant’ aux flancs transparents comme une eau durcie, et ‘contenu’ plongé dans un plus grand contenant de cristal liquide et courant, évoquaient l’image de la fraîcheur d’une façon plus délicieuse et plus irritante qu’elles n’eussent fait sur une table servie, en ne la montrant qu’en fuite dans cette allitération perpétuelle entre l’eau sans consistance où les mains ne pouvaient la capter et le verre sans fluidité où le palais ne pourrait en jouir. »
Il est rare qu’un écrivain parvienne dans le même temps à s’emparer d’une image concrète mais précieuse (la carafe dans l’eau) et à en faire non seulement la métaphore ultime de la forme supérieure mais encore à la plier en même temps qu’il la déplie, à en traverser la matière tout en épousant le mouvement. Ici, tel un jeu de reflets, l’abstrait et le concret, le fini et l’infini, le solide et le liquide, le mouvant et l’immobile, conspirent à faire de la forme une expérience-miroir, une mise en abyme, où elle peut enfin révéler sa véritable fonction, qui n’est pas bien sûr de contenir, mais au contraire de démultiplier. La forme se réinvente dans le flux comme la carafe dans l’eau.

Mais Proust insiste sur un point : l’intelligence de l’enchâssement des formes est la fois « délicieuse » et « irritante ». C’est là un des refrains de la Recherche : tout y est joie et peine. Et s’en rendre compte est tantôt une joie, tantôt une peine. La joie et la peine ne sont pas le recto et le verso d'un sentiment commun: chacune est, d'avance, la vengeance de l'une par l'autre. Mais l'on pourra jouir et profiter de la peine; et l'on pourra déplorer et avilir la joie. Car sinon, les formes ne s'infuseraient pas l'une l'autre, elles ne communiqueraient pas. Nous serions réceptacles ou vibrations. Or il s'agit ici de faire du nerf la corde raisonnée de la folle lyre.

1 commentaire:

  1. Merci de cette plongée vivifiante dans la Recherche. Votre série crée un bel effet d'attente.

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