mercredi 7 octobre 2015

Soudain Proust (Episode 7)


Comment affronter la forme en littérature ? Non pas une forme littéraire donnée, historique, voire abâtardie (par exemple le roman), mais la forme en tant qu’aventure, l’idée mobile de la forme, le risque qu’adopte la forme. Proust place cette préoccupation au seuil même de la Recherche, non en la traitant frontalement, mais en laissant entendre combien la forme occupe une place solaire dans la pensée, la nature, etc.  A peine le narrateur entreprend-il de décrire les aléas de son sommeil qu’il lui faut nous parler de « la forme de sa fatigue », comme si même les sensations étaient un moule susceptible de façonner notre corps, et l’image que nous nous en faisons. Mais si le corps épouse la forme de la fatigue, qu’en est-il de la pensée du narrateur ? Celle-ci, nous dit Proust, « hésitait au seuil des temps et des formes » : formulation étonnante, puissante, qui place la « forme » là où on attendrait « l’espace ». La forme est partout, à la fois fixe et flottante, autant réceptacle que plénitude, aussi illusoire que fragile. Seule une forme supérieure saura (saurait ?) en contenir les éventuels défauts. 

Il faut attendre la fin de la première partie de Du côté de chez Swan pour qu’un paragraphe nous fasse passer à un plan supérieur et nous édifie sur la véritable nature dynamique de la forme – qui n’est pas que la forme d’un verre de Bohême, d’une pyramide, de la chambre du narrateur, et pas seulement celle, première, que prendrait l’Art en se faisant théâtre. Dans un passage qui se veut conclusif, synthétique, voire teintée d’une nuance révélatrice, Proust écrit :
« Tous ces souvenirs ajoutés les uns aux autres ne formaient plus qu’une masse, mais non sans qu’on ne pût distinguer entre eux  […] sinon des fissures, des failles véritables, du moins ces veinures, ces bigarrures de coloration, qui dans certaines roches, dans certains marbres, révèlent des différences d’origine, d’âge, de ‘formation’. »
Ici, les guillemets ont leur importance, car dès la page suivante, les guillemets serviront presque exclusivement à souligner les ridicules des Verdurin. Ici, en revanche, ils isolent ce mot – formation –, que Proust arrache à la géologie pour l’appliquer à son projet littéraire. En effet, il nous dit qu’avant d’avoir trouvé la Forme ultime, celle qui naît à la fin de la Recherche, toute la matière dont il dispose reste chaotique, certes, mais on y distingue néanmoins des « fissures », et ces fissures, loin d’être de pures séparations accidentelles ou des défauts consternants, composent un braille inversé et, telles des rides trahissant la vieillesse ou des cicatrices le combat, renseignent sur la « formation ».

On touche là au secret de la forme. La forme n’est que si elle est formation. L’œuvre ne vit qu’en devenir. Rechercher le temps perdu est une entreprise géologique : une série de coups de sonde dans les couches inférieures de la mémoire. Des coups de sonde dont la précision et la pertinence importent autant que ce qu’ils excavent. Dont la précision et la pertinence peuvent alors composer la matière même du récit, en être le sujet premier, ou plutôt le mouvement consubstantiel.

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