lundi 26 octobre 2015

Soudain Proust (Episode 10)


Le passage de la première partie à la deuxième partie de Du côté de chez Swann – de Combray à Un amour de Swann –, relève d’un étrange tour de prestidigitation : on assiste, assez brutalement, à la disparition quasi absolue du narrateur. Combray, tel un ruban de Moebius, débute et s’achève en chambre, dans ces limbes entre somme et veille, avec l’évocation saisissante du « doigt levé du jour », une formule qui semble revisiter et singulariser la fameuse « aurore aux doigts de rose ».  Et dans ce doigt levé, le « je » paraît se rétracter, devient simple signe lumineux — il ne reviendra que deux fois dans Un amour de Swann, tel un pouls battant une mesure binaire. Que s’est-il donc passé ?

Dans Combray, Swann est présent, certes, mais s’il est admiré, il est également abhorré, puisque c’est sa venue chez le narrateur qui prive ce dernier de la présence maternelle.  Dès que Swann arrive, l’enfant doit partir, comme si tous deux ne pouvaient cohabiter dans le même univers. Or qu’advient-il de Swann dans cette deuxième partie ? Il souffre. Il s’éprend d’Odette et s’enfonce inexorablement dans le labyrinthe de tourments qu’est la jalousie, laquelle est décrite dans toute sa richesse pathologique. Swann souffre, donc, ou plutôt il est torturé, le jouet de forces adverses et malignes, et c’est moins Odette finalement qui le torture que le narrateur. En fait, d’une certaine façon, on peut avancer que l’enfant qui a grandi se venge de Swann en le pourfendant des mille et une flèches de la jalousie. L'enfant quitte Combray, quitte l'enfance, le récit intime, et orchestre, depuis les coulisses du texte, l'inexorable descente aux enfers de Swann.

Quand le dernier coup est porté, quand Swann est libéré (mais trop tard, bien sûr) de sa passion funeste – « Dire que j’ai gâché des années de ma vie, que j’ai voulu mourir, que j’ai eu mon plus grand amour, pour une femme qui ne me plaisait pas, qui n’était pas mon genre ! » –  alors le « je » peut revenir, l'air de rien, et reprendre, en début de troisième partie, le fil des heures exactement là où il l’avait quitté à la fin de la première partie :
« Parmi les chambres dont j’évoquais le plus souvent l’image dans mes nuits d’insomnie… »
C’est comme si Swann n’avait pas existé. Il reviendra, certes, puisqu’il est le père de Gilberte, mais ce sera un Swann fantoche, spectral, abattu, passé au laminoir de la jalousie, presque bi-dimensionnel. Un règlement de comptes a eu lieu, et Proust, vengé, peut de nouveau jouer la comédie de l’admiration, avec cynisme, cela va sans dire. Swann lui avait ôté sa mère aux heures les plus chères: il aura donc droit à Odette mais au prix des pires affres, des affres les plus ridicules, histoire de peser les grandeurs et misères de la possession.
Mais ne nous y trompons pas: Swann, étrangement, reste l’ennemi – et quand le narrateur lui écrira une lettre, dans A l’ombre des jeunes filles en fleur, pour l’assurer de ses louables intentions envers sa fille, Swann, comme s’il savait que l’auteur – aux deux sens du terme – de ses souffrances est ce jeune gandin qui ose lui expliquer ce qu’est un « vrai » amour, ne s’en laissera pas « conter ». Il le qualifiera de « grand imposteur ». La guerre entre Swann et le narrateur est loin d’être finie…

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