lundi 28 septembre 2015

Soudain Proust (Episode 6)

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L’an dernier est paru aux éditions NOUS un ensemble de textes de Walter Benjamin consacrés à Proust, intitulé Sur Proust (traduit et présenté par Robert Khan). Dans l’un de ces textes, l’auteur des Passages cite une phrase de Maurice Barrès qu’il estime être « une des formules les plus pertinentes jamais consacrées à Proust », formule qui lui semble caractériser la fusion de ce double mouvement qui caractérisent l'auteur de la Recherche: voir et désirer imiter. Cette phrase de Barrès, la voici:
« Un poète persan dans une loge de concierge. »
L’image est certes pittoresque, voire éloquente, mais il est plaisant de noter que, si elle plaît tant à Walter Benjamin, c’est peut-être parce qu’au lieu de porter le poinçon propre de Barrès, elle est en réalité empruntée à Proust lui-même. En effet, dans le chapitre II de Combray, Proust nous décrit ainsi la seule activité (ou presque) de la tante Léonie, la recluse de Combray  :
« De l’autre côté, son lit longeait la fenêtre, elle avait la rue sous les yeux et y lisait du matin au soir, pour se désennuyer, à la façon des princes persans, la chronique quotidienne mais immémoriale de Combray, qu’elle commentait ensuite avec Françoise. »
Sous la plume de Barrès, on le voit, le prince est devenu poète, et la chambre loge… Barrès aura donc vu un peu de Proust dans la tante Léonie et en aura profité pour s’attribuer une image forgée par un autre, tandis que Benjamin aura cru lire du pur Barrès là où c’est Proust qui, travesti et devenu cible, s’exprime en fait ici. Ne nous reste plus qu’à imaginer un Barrès gris et rassis dans la loge de son talent mal éclairé, observant jalousement les allers et venues du fringant texte proustien avant d’en saisir maladroitement un éclat. 

1 commentaire:

  1. Don Claro de La Vega ! Merci d'avoir rendu justice à notre bien-aimé !

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